La route des épices : impériale et britannique (3/3)

Une série présentée par Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques
Avec Françoise THIBAUT
Correspondant

Troisième et dernier volet de la série « La route des épices ». Sans doute l’homme a-t-il toujours souhaité améliorer son « ordinaire », sa nourriture. Il a eu l’ingéniosité de recourir à des plantes, des feuilles, des graines, des fleurs, des arbres, des mousses, qui parfois se révélèrent traîtres, mais dont il fit très souvent l’agrément de ses repas... Françoise Thibaut précise les raisons historiques qui ont permis aux Britanniques de s’imposer sur cette fameuse route...

Émission proposée par : Françoise THIBAUT
Référence : foc531
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Ce furent la Révolution française et l’Empire de Napoléon qui permirent aux Britanniques d’imposer leur prééminence dans le juteux commerce des épices : en effet dans la confusion semée en Europe, les Pays-Bas se trouvèrent inclus dans les stratégies de l’Empereur français. Le blocus continental européen incita les Britanniques à se tourner vers la mer, le trafic au long cours, encore plus qu’avant, d’abord pour ne pas mourir de faim et trouver les subsides capables de financer la guerre européenne.

Une sorte de guérilla coloniale les opposa durant plusieurs décennies aux Hollandais et à ce qui restait de l’Empire portugais. Les moyens mis en œuvre finirent par se révéler fructueux et le XIXe siècle fut le siècle de la « découverte des océans et du monde » : à ce jeu, les Britanniques se révélèrent extrêmement performants.


le Capitaine Samuel Wallis
© National Library of Australia

En 1767 le capitaine Samuel Wallis découvrit Tahiti, et le 26 aout 1768 l’Endavour appareillait de Plymouth pour une expédition d’envergure commandée par le capitaine James Cook ; outre le personnel navigant et commercial habituel et les unités militaires de protection, elle comprenait l’astronome Charles Green, le botaniste Daniel Solander et l’illustre Joseph Banks.

Le Capitaine James Cook

Les différents trajets de Cook durèrent quatre années et le menèrent jusqu’au sud-est de l’Australie et en Nouvelle Zélande jusque là inconnus. A peu près au même moment, Bougainville accostait avec la Boudeuse dans plusieurs îles du Pacifique accompagné de scientifiques non moins éminents ; vingt ans plus tard, mandaté par Louis XVI, La Pérouse entreprenait un long périple qui le mena dans tout le Pacifique de l‘Ouest mais s‘acheva tragiquement en 1788. Ce n’est qu’à ce moment, extrême fin du XVIIIe siècle, que la première circumnavigation française est accomplie.

La rivalité maritime est donc franco-anglaise, mais ne durera pas : à partir du Directoire, et après Aboukir, l’ambition napoléonienne sera essentiellement terrestre. Les Anglais prennent définitivement le contrôle des océans, et bâtissent leur Empire dessus, jusqu’à revendiquer, sous Victoria, un « Empire des mers ».

En 1788 Francis Light, sous la bannière de l’East Indian Company prend possession de l’île de Pénang au nord de la péninsule malaise ; et Le Bounty, célèbre pour la mutinerie menée par Fletcher Christian en avril 1789 est chargé d’arbres à pain destinés aux esclaves des plantations. C’est à ce moment aussi que sur l’impulsion de botanistes éclairés, tels Buffon, Linné [[Nous devons au grand savant suédois Karl Von Linné (1707-1778) la classification moderne des plantes ; ce faisant, il démontra une imagination quasi poétique, rendant hommage aux grands botanistes du passé et de son temps pour « nommer » de nombreuses plantes, notamment les arbustes d’agrément venus des tropiques, et officialisant souvent leur dénomination dans sa classification de 1753. Nous lui devons : le bégonia en hommage au gouverneur français de Saint-Domingue Michel Bégon ; le bignonia pour le prédicateur et académicien Jean-Paul Bignon ; le camelia en hommage au jésuite botaniste morave Joseph Kamel ; le fuchsia pour Léonard Fuchs ; le gardénia pour Alexander Garden ; le Magnolia pour Pierre Magnol ; le zinnia pour le botaniste allemand J.Gottfried Zinn .
Jussieu officialisa également la bougainvillée (en hommage à Bougainville et l’Hortensia dont le nom reste incertain jusqu’en1789. Le dahlia, acclimaté pour la première fois au Jardin des Plantes en 1802 fut ainsi nommé en hommage au suédois Andréas Dahl, élève de Linné .]], Forsyth, Zinn, que naissent la plupart des expériences « d’acclimatation » avec leurs serres et leurs jardins.

Fletcher Christian (1787)



L’histoire est intéressante le début de l’extraction industrielle du charbon permet de chauffer en Europe de vastes espaces pour l’entretien de ces précieux trésors végétaux. Les girofles et muscades des Moluques sont ainsi transplantées à Penang avec succès dans le premier des jardins botaniques créés par les Britanniques sous les tropiques. Dès avant 1840 ces derniers installent 3 bases le long de la péninsule malaise : l’île de Penang, au nord, au fond du golfe du Bengale, faisant la jonction avec l’Inde de l’Est, Calcutta et l’immense delta du Gange, la solide base de Malacca au centre, et tout au sud Singapour, également sur une île, au carrefour des îles du Pacifique de l’ouest et incontournable étape vers le Japon. Le but des Anglais n’est pas à proprement parler de coloniser peuples et terres, mais d’établir des comptoirs commerciaux et de préserver les lieux de culture. L’Empire britannique des épices est en train de naître : William Farquhar devient le premier gouverneur de Penang (baptisée Ile du Prince de Galles), fait créer en liaison avec Joseph Banks et William Marsan, deux jardins botaniques, et un jardin de gingembres. Sur son instigation également une expédition zoologique découvre le tapir de Malaisie en 1823 ; des jardins identiques sont développés à Singapour, et le niveau de vie des Européens s’améliorant on développe aussi les plantes d’ornement : orchidées, forthysia, gardenia, etc… Les feuilles de thé commencent à être exploitées industriellement à partir de Ceylan, et de l’Inde : à la fin du siècle sir Thomas Lipton fera déporter des milliers de Tamouls du sud de l’Inde vers le nord de l’ile pour cultiver ses plantations.

Sir Thomas Lipton



Plus sournoisement, les Britanniques ne voient pas d'un mauvais oeil la culture de l’opium qui rapporte des milliards de livres, ainsi que celle d’autres plantes narcotiques : ainsi Penang, où l’on trouve ce poivre rouge surprenant, devient l’île du Bétel dont on mâche abondamment les feuilles dans tout le sud-est asiatique et en Inde. En 1836 James Low écrit à Londres que « muscade, girofle, gingembre et poivre font la fortune des négociants et de Sa Majesté ». En 1877 sous l’impulsion du même, 22 plants d’hévéa quittent en fraude et par bateau les forêts amazoniennes. Seulement 7 arrivent en bon état à Londres et sont « acclimatés ». Quelques pousses sont expérimentées en Malaisie, à Perak et Kuala Kangsar, ainsi qu’à Singapour : c’est le succès : la culture industrielle du latex de l’hévéa est née, ruinant la culture originaire du nord du Brésil et l‘opulente Manaus. Un département des Forêts est créé pour l’ensemble de la péninsule en 1883, chargé notamment de déboiser la forêt primaire d’origine, pour la remplacer par des plantations : en 1911 un million d’acres ont été planté d’hévéas, sous l’impulsion du botaniste Ridley[[Sir Ridley, est mort centenaire à Kew en 1955, près du célèbre jardin.]], et en 1918 la Malaisie produit la moitié du latex mondial. Le palmier à huile, introduit à Selangor depuis l’Afrique complète l’arsenal botanique et la fortune de l’entreprise « épicière » des Britanniques…

Encore aujourd’hui Londres reste le Marché mondial des épices en provenance de ses anciennes possessions, devenues des États indépendants mais restées membres du Commonwealth, ainsi que l’unique Bourse mondiale du thé et de sa commercialisation, récemment informatisée.



Écoutez aussi les deux premiers épisodes de la série :
- La route des épices : précieuse mais insuffisante (1/3)
- La route des épices : établie et convoitée (2/3)

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