Pourquoi la crémation se développe-t-elle aujourd’hui ?

Damien Le Guay, auteur de "La mort en cendres", analyse cette nouvelle pratique funéraire
« Les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe », soulignait Nietzsche. D’où l’attention qu’il nous faut porter à l’évolution de certaines pratiques. Les actes liés à la fin de la vie sanctionnent brutalement, tel un miroir, la véritable image que toute une société renvoie d’elle-même, au-delà des discours parfois anesthésiants. Entretien avec Damien Le Guay, philosophe, vice-président du comité national d’éthique du funéraire et maître de conférence à HEC qui publie La Mort en cendres (Cerf).


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Émission proposée par : Damien Le Guay
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Date de mise en ligne : 28 octobre 2012

A l’heure où le jour des morts, 2 novembre, revêt encore une signification (en témoigne la fréquentation des cimetières), serions-nous en train de vivre une révolution anthropologique qui passerait inaperçue, et qui serait amenée à progresser jusqu’à devenir un jour la nouvelle norme ? Le sort que l’on réserve à son cadavre n’est pas anodin : se faire inhumer ou recourir à la crémation, pratique naguère marginale, constitue un révélateur de première importance.
Philosophe, Damien Le Guay en a pris conscience au fil d’essais consacrés à notre rapport à la mort, ce tabou du monde postmoderne. Avec La Mort en cendres(Cerf), celui qui est également vice-président du comité national d’éthique du funéraire, aborde de face tous les aspects auxquels chacun d’entre nous aura à réfléchir, en particulier s’il veut être fidèle à un « art de mourir ».

Dans cet entretien, Damien Le Guay distingue la crémation rituelle, en vigueur dans des cultures japonaises ou indiennes, par exemple, de sa réplique occidentale, qualifiée de crémation nihiliste – et qui est précisément l’envers d’une démarche à perspective religieuse. De quoi la crémation est-elle le nom ? Car, avant l’acte, il y a le désir. Le philosophe s’aventure ici dans les chemins complexes de nos mentalités marquées par un « individualisme de déliaison » (Marcel Gauchet) qui ne manque pas de nous interroger.
Damien Le Guay analyse les répercussions de la crémation sur le deuil, mot qui signifie à la fois « douleur » et « duel »*, ce dernier mot justifiant une explication particulière : il existe une belle manière de mourir, aristocratique, héroïque, fondée sur la lutte, même perdue d’avance. Damien Le Guay l’oppose à une forme de fuite et de renoncement : « nous désirons que la mort vienne nous voler notre mort », écrit-il. Le duel, c’est aussi la séparation qui doit absolument exister à ses yeux entre l’espace des vivants et celui des morts. La mise en bière puis en terre n’a donc pas la même portée que la réduction dans une urne, laquelle traduit une forme de « délocalisation de la mort », qui n’est pas sans interférer avec l’équilibre psychique des vivants. Au-delà de la pratique funéraire, cette mobilité induite par la crémation révèle aussi un arrachement de nos contemporains à la terre, au village, au clocher. « Ce qui autrefois nous tenait, ne nous tient plus »(Zygmunt Baumann).

Damien Le Guay
Damien Le Guay

Damien Le Guay, philosophe,vice-président du Comité national d’éthique du funéraire, enseigne à l’Espace éthique de l’AP-HP (sur les questions d’éthique de la mort) et est maître de conférences à HEC. Il fut auditionné par la première commission parlementaire de Jean Leonetti (« Respecter la vie, accepter la mort », juin 2004) sur les questions d’évolution de la mort et de perte de rituels. Il est critique littéraire au « Figaro Magazine », tient une rubrique dans « Famille chrétienne » et fait de nombreux entretiens sur Canal Académie.

* Dans le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey (p.1063), il est précisé que le mot deuil vient de "dol" (vers 980) puis doel (duel) au XIIe s., et on a aussi écrit dueil (1450) jusqu’au XVIIe. Outre le sens de douleur que nous lui connaissons aujourd’hui, on a pu croire que le sens de "duel" était attesté jusqu’au XVIe s. Mais il semble que si "deuil" s’est aussi écrit "duel", c’était un simple homographe. Alain Rey ne parle que de la forme et du "passage de la forme initiale à la forme moderne", qui "s’est fait en deux temps".

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