Montherlant et la tauromachie d’après son roman "Les Bestiaires"

Taureau, torero, corrida et feria : l’héritage des cultes solaires de l’Antiquité
Dans son ouvrage Les bestiaires, Henry de Montherlant, élu à l’Académie française en 1960, confesse sans détours sa fascination pour la tauromachie. L’édition originale des Bestiaires est parue en mai 1926, d’abord chez Mornay puis chez Grasset. L’édition de 1929 dans La Bibliothèque reliée de Plon comporte en ouverture une lettre adressée par l’auteur au président de la République française, Gaston Doumergue (qui occupa cette fonction de 1924 à 1931). Si la corrida a, de nos jours encore, ses "pour", fervents passionnés, et ses "contre", non moins fervents acharnés, et que l’on approuve ou non le combat taurin, la lecture de cette lettre permet de comprendre bien des choses... Jugez-en.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : VOI623
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Date de mise en ligne : 16 septembre 2012

Les Bestiaires : Dans ce roman, le héros s’appelle Alban de Bricoule, jeune garçon sous lequel il n’est pas interdit de discerner un autoportrait de Montherlant adolescent. Alban a reçu pour sa première communion un exemplaire de Quo Vadis : « Depuis ce temps, peut-on lire dès les toutes premières lignes du roman, Alban était Romain. Il avait sauté les pages consacrés à l’apôtre Pierre. » Et encore : «  Le mot arène avait sur lui un pouvoir électrique... ». Alban assiste donc d’abord à des courses dans le sud de la France, le pays taurin, puis descend jusqu’à Madrid. A Hendaye, il entend la langue espagnole, « comme la voix de la femme aimée ». A 15 ans, il part pour l’Andalousie prendre des cours de tauromachie et affronter le taureau...

Cette émission commence par la lecture de la lettre de Montherlant :

Lettre à M. GASTON DOUMERGUE

Président de la république française.

Président,

C’est à vous que nous devons les courses de taureaux, avec mise à mort, dans le Midi de la France. Bien qu’elles fussent entrées depuis un demi-siècle dans les traditions du peuple méridional – depuis l’origine elles lui appartenaient par les profondeurs –, une commission parlementaire avait été nommée, en 1900, pour statuer sur elles. Seul contre la commission entière, vous êtes parvenu à faire triompher la foi. Je me plais dans cette parole que vous dîtes à vos adversaires, et qui a l’accent triste de Sénèque : « On comprend que les hommes aient peu d’amis quand les animaux ont en tant. »

Peut-être vous souveniez-vous encore d’une autre phrase : « Les combats de taureaux n’ont pas peu contribué à maintenir la vigueur chez la nation espagnole. » Mais sans doute Jean-Jacques Rousseau, qui en est l’auteur (dans le Gouvernement de la Pologne) est-il lui aussi une brute inhumaine et un suppôt de la régression.

<i>Le bison-genèse</i> bronze poli. 1977. Pierre-Yves Trémois de l'Académie des beaux-arts.
Le bison-genèse bronze poli. 1977. Pierre-Yves Trémois de l’Académie des beaux-arts.
© Trémois

Vous êtes né et vous avez été nourri dans la religion du Taureau. A Nîmes la violente, cette Rome des Gaules, la cathédrale, l’arc d’Auguste, le cirque, où on luttait contre les cornus du temps de Suétone, portent sculptée dans leur pierre la bête magique. J’ai vu vingt mille hommes, aux arènes, acclamer le Soleil se dévêtant d’une nuée. Leurs entrailles, sinon leur esprit, savaient que depuis trente siècles elles adoraient le Soleil et le Taureau qui est un signe solaire. « Dans le Midi taurin, la passion des Taureaux a des racines plus profondes qu’en Espagne même. » Pour avoir dit cela, Président, - qui est si juste, bien que si surprenant pour les profanes, - il faut avoir mesuré en soi cet amour.

Dans votre bureau de l’Élysée, entre une bibliothèque et un jardin, qu’il serait charmant de causer taureaux (et rien que cela, grand Dieu !). C’est vous qui me le raconteriez : tout petit garçon, quand votre père vous emmenait à la course au village, il avait la coquetterie de passer, la course déjà en train, le plan où le taureau était lâché. Il vous tenait fortement le poignet ; tout de même, vous étiez bien content que la bête fût de l’autre coté. Quelques années plus tard, au cours d’une de ces chevauchées où les gardians de Camargue arrivent au galop dans le village, entourant le troupeau qui va donner la course, un jour, vous avez été renversé par un des taureaux, et puis, à peine relevé, vous vous êtes mis à sa poursuite avec vos petits camarades.

Deux députés français, de passage à Cordoue au moment de l’enterrement du grand Lagartijo, envoyèrent une magnifique couronne : elle portait votre nom et celui de M. Pams, un Catalan. Et vous étiez ministre quand, à Aigues-Vives, pendant une course libre, vous êtes descendu dans la piste. Même vous avez été, un instant, chargé par le fauve.

Dans la façade de l’église de Caveirac, un autel taurobolique rappelle un taurobole donné à Nîmes, au IIIe siècle, en l’honneur de l’Empereur. En votre honneur, Président, combien je voudrais… ! Mais non, ces pages ne vous seront pas dédiées. Elles vous gêneraient. Pire, peut-être. De nombreux humanitaires se vantent d’avoir tiré des coups de revolver sur les toreros venus donner une petite course aux environs de Paris, il y a quelque trente ans. La bonté est comme beaucoup de produits : la vraie guérit, les contrefaçons peuvent tuer. Je frémis à l’idée de déchaîner sur vous une terreur rose.

Laissez-moi donc l’offrir, ce livre, au peuple méridional, à ceux surtout du Languedoc et de Provence, qui honorent leur dieu et leur fleuve avec le même nom [1]. C’est un des « frères catalans », célébrés par Mistral, qui élève pour eux la libation dans une nouvelle Coupe : un rhyton de sang noir, en forme de tête de taureau.

Montherlant torero

La cause est entendue : pour comprendre Montherlant, -lequel, rappelons-le, originaire de Catalogne par sa famille, avait été un héros de la Grande Guerre, blessé et décoré-, pour le comprendre et pour apprécier ses choix de vie, il convient de lire ou relire, les Bestiaires.
Montherlant est un aficionado, ses lettres et la presse de l’époque en témoignent. Un journal en date du 7 novembre 1925 rapporte qu’en travaillant à la cape un taureau dans un élevage voisin d’Albacete en Espagne, il avait reçu dans les omoplates un coup de corne de 7 cm de longueur, et fut soigné à Valence. Il avait trente ans, il venait juste d’achever à Séville, la dernière ligne des Bestiaires.

<i>Montherlant</I> burin eau-forte.1956. Pierre-Yves Trémois de l'Académie des beaux-arts.
Montherlant burin eau-forte.1956. Pierre-Yves Trémois de l’Académie des beaux-arts.
© Trémois

Mais comment apprécier la corrida ?

Un paragraphe, au début du roman, permet à Montherlant de dénoncer les positions de ceux qui refusent aux autres la liberté d’avoir des goûts différents des leurs :

- Avec amusement, les amis eussent vu le jeune homme jouer au pari mutuel : avec complaisance, courir les filles : mais les taureaux n’étaient pas "reçus" par les gens qui, à l’heure du fumoir, portent des jugements sur la façon de vivre des autres, et s’irritent qu’ils osent avoir des goûts qu’eux n’ont pas. Ceux qui savaient qu’Alban avait participé à de petites courses d’amateurs étaient particulièrement sévères. Tuer un cerf, un sanglier, un lièvre, un pigeon, étaient exploits de gentilhomme, et qu’on n’oublie pas quand on fait l’inventaire de ce qu’apporte un jeune crétin à marier. Mais tuer un taurillon sentait le boucher. A quelques minutes d’intervalle, les mêmes personnes traitent Alban de butor et de névrosé : aimer les taureaux prouvait tantôt qu’on avait trop de sang (une petite brute...), tantôt qu’on avait le sang pauvre (ces excitations morbides...). Alban était un sauvage, un primitif, et en même temps, une pâle fleur de décadence. D’autres, bedaines tremblotantes, appelaient ces jeux pleins de risque des pitreries. D’autres faisaient la moue, indiquaient les goûts qu’Alban aurait dû avoir : "les taureaux, ce n’est pas chic. Pourquoi, par exemple, ne monte-t-il pas en course ?". Dans cette même croyance que vos goûts doivent vous être imposés du dehors, on se cassait la tête à chercher de qui il pouvait tenir ceux-ci. Et ne trouvant pas, quelques uns opinaient que c’était simplement un genre...

Un héritage antique

Au chapitre III, l’auteur rappelle la mythologie et le culte de Mithra qui fondent la culture, et l’on peut dire, la religion du taureau :

- « Mithra nouait avec le soleil une amitié merveilleuse fortifiée d’une alliance solennelle. Il était nommé "l’ami". Puis, avec l’aide de son chien, il poursuivait le Taureau sacré, le domptait, l’entraînait dans son antre. Là, il recevait du Soleil, par la voix du corbeau, l’ordre de le tuer. Il en souffrait, car il l’aimait, ce fauve. Combien Alban comprenait cet amour, et que pour s’accomplir, il dût tuer... Mithra malgré lui, tuait donc le Taureau, mais voici que de son sang sortait le vin, de sa moelle le blé et tous les végétaux, de son sperme toutes les bêtes bonnes aux hommes. L’acte sanglant suscitait tous les biens de la terre, la corne taurine devenait le symbole de l’abondance. Et demain, à la fin des temps, Mithra viendra de nouveau sacrifier un Taureau divin. Et du sacrifice ne sortira plus cette fois la vie terrestre mais la résurrection des corps et des âmes, avec les châtiments et les félicités éternels.
Alban sentait remuer dans ses entrailles et dans son esprit la religion qui avait enivré les légions romaines et dont chaque ville de notre vallée du Rhône conserve une pierre.
 »

Yves Brayer (de l'Académie des beaux-arts), Scène de corrida à Madrid ou le cheval mort, 1927
Yves Brayer (de l’Académie des beaux-arts), Scène de corrida à Madrid ou le cheval mort, 1927

Plus loin dans le roman, l’auteur n’omettra pas de souligner la profondeur des racines de la religion du taureau, le mazdéisme, mais aussi l’Inde védique, Babylone avec Anou, l’Égypte avec Horus, et la Crète, et la Grèce avec Pasiphaé, la mère du Minotaure à laquelle il consacrera d’ailleurs une pièce de théâtre, et de là, Rome, Séville, toute une histoire que Montherlant raconte, jusqu’à ce que cette religion se heurte au christianisme. Il rappellera la position de quelques papes jetant l’anathème contre les toreros ou bien au contraire reconnaissant que les courses sont une école de courage. Il se complait à décrire les liens entre la tauromachie et certains rites religieux chrétiens, tant il est pétri de toutes les cultures antiques.

Au chapitre VII, a lieu l’affrontement entre le fauve et le jeune homme. La mise à mort ne se déroule pas comme prévu... l’intensité du roman atteint-là son paroxysme. On ne dévoilera rien ici de ce final, laissant au lecteur des Bestiaires, son entière liberté d’appréciation.

Toréer, mot français ?

Ajoutons, pour l’anecdote, que Montherlant reconnaît volontiers que le verbe toréer n’est pas admis par l’Académie... (du moins à son époque, il ne figure ni dans la 7e ni dans la 8e édition ; quant à la 9e, elle est en cours de rédaction et n’en est qu’aux mots commençant par un "r"... ) Lorsqu’il écrit « Moreira avait déjà toréé », il ajoute en note : « Il n’y a aucun équivalent au verbe torear "travailler les taureaux selon les règles de la tauromachie ». M. Hérelle, l’admirable traducteur, a créé le mot "taurer" dans Arènes sanglantes. Mais je me rallie à "toréer" qui a l’avantage d’être un mot vivant, employé par la conversation et dans la presse par le peuple méridional".

Les Bestiaires d’Henry de Montherlant est disponible en format poche dans la collection l’Imaginaire chez Gallimard.


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[1] note ajoutée par l’éditeur : Dans les notes de son "Poème du Rhône", Mistral rappelle que le mot provençal Rouan, un de ceux qui servent à désigner le taureau, est précisément le nom emblématique du grand fleuve.






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