Littérature comparée : existe-t-il une littérature européenne ? (7/11)

Entretien avec Pierre Brunel, Frédérique Toudoire-Surlapierre et Robert Kopp, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques
Chacune des nations de l’Europe possède sa littérature et des écrivains illustres. Mais au-delà « des » littératures européennes, « une » littérature européenne peut-elle exister ? Pierre Brunel, Robert Kopp, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, et Frédérique Toudoire-Surlapierre, évoquent l’évolution de la culture commune à tous les Européens et l’inconscient européen. Cette émission est la 7ème de notre série consacrée à la littérature comparée.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC551
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Date de mise en ligne : 6 mai 2012

À l’origine, Europe est une figure mythique, venue d’Asie. Elle est devenue le nom et l’emblème d’un continent tout entier, puis à date récente, d’un ensemble géopolitique à dimensions variables qui d’ailleurs ne se confond pas avec l’Europe littéraire. C’est aussi une idée, qui s’est développée au XVIIIe siècle [1]. Mais l’Europe, elle-même, est en question aujourd’hui.

Quelle Europe ?

Dans les premiers temps du comparatisme -celui de la « littérature étrangère »- l’Europe se réduisait à cinq pays (Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne et à la France).

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle une évolution s’est produite avec Le Roman russe de Melchior de Voguë (1886) et avec l’ouverture aux pays et aux littératures du Nord.
La connaissance des langues est aussi allée en s’élargissant.

Eugène-Melchior de Vogüé
Eugène-Melchior de Vogüé
photographié par Nada

Les deux Europe – Europe de l’Est et Europe occidentale- tendent vers la fin du XXe siècle à se rapprocher, sinon à se réunir. Jusqu’où ? Et qu’en est-il en littérature ? Le Polonais Milosz, dans Une Autre Europe montre que chaque pays tend, naturellement, à procéder par cercle concentrique : la littérature européenne n’est pas la même vue par la Pologne et vue par la France.
C’est très difficile de réduire un continent à une littérature européenne. D’autant plus que la littérature, surtout dans un État-nation, fait partie de l’identité nationale et qu’elle a besoin de s’ancrer soit dans l’histoire soit dans la géographie de l’État en question.

Le paradoxe suisse

La Suisse, dont les cantons ne se sont confédérés qu’au milieu du XIXe siècle, est un lieu où souffle l’esprit européen : Rousseau, Nietzsche, Rilke, Guy de Portalès, etc. L’école de Genève est au point de départ d’une authentique littérature comparée. Pays plurilingue, la Suisse est un lieu de passage, de « pèlerinage », au sens que le mot a dans Les Années de pèlerinage de Franz Liszt.

L’imaginaire nordique

Existe-t-il une « âme nordique » au même titre que la fameuse « âme russe » ? Sans doute.

Liszt au piano
Liszt au piano
Century Magazine, 1886

La littérature nordique se nourrit, en effet, de schèmes spécifiques très puissants : la lumière, le climat, le paysage.
On retrouve, cependant, des structures fondamentales, des traits de caractère et de réflexions, proches de la culture européenne dont les écrivains nordiques -qui voyagent beaucoup- se sont inspirés.
Il n’y a pas de culture nationale. Leur propre culture est allemande, italienne, française. Elle est hybride. Cette circulation entre la littérature nordique et la littérature européenne construit, étend et amplifie la notion de littérature européenne dans son ensemble.

Peut-il exister une littérature européenne ?

Les premiers travaux des comparatistes européens ont porté sur des auteurs, sur des genres ou sur des siècles.
A la fin du XXe siècle l’Europe politique a suscité le grand espoir d’une littérature européenne, avec des livres comme le Précis de littérature européenne de Béatrice Didier ou La Littérature européenne de Jean-Louis Backès. Mais l’espoir est retombé avec les doutes actuels concernant l’Europe politique.

Aujourd’hui la psychanalyse, conjuguée à l’anthropologie culturelle, permet de renouveler en profondeur l’approche du comparatisme européen. Ce dernier ne consisterait plus seulement à rapprocher des œuvres et à identifier des motifs, des variations et des invariants, mais aussi, et surtout, à apprécier des structures fantasmatiques ; structures qui déterminent les textes et leur lecture et ne peuvent être saisies que par des notions et des concepts que la psychanalyse définit rigoureusement.

L’inconscient européen

Pour réussir à maintenir cette idée si attachante de littérature européenne, il faut passer par des voies nouvelles qui s’éloignent des voies académiques, universitaires et qui s’éloignent même des voies des librairies. L’inconscient et le fantasme ont un rôle à jouer pour comprendre ce besoin qui existe en nous, Européens, d’une littérature européenne et pour bien connaître ce terreau européen dont nous sommes issus. Il s’agit de trouver les nœuds, les idées, les images, les points communs de l’inconscient européen, qui nous meuvent à notre insu.

Méphistophélès, Faust, Don Quichotte seraient les trois mythes constitutifs d’un esprit et d’un inconscient européens.

Don Quichotte
Don Quichotte
gravure de Gustave Doré

La culture européenne est mue par un fantasme de négativité : « L’Européen est celui qui nie toujours tout » a écrit Kundera dans L’Art de roman. L’Europe est stigmatisée dans cette idée de la négation, du doute, de l’autocritique permanente – qui est susceptible d’énergie aussi.

Et Pierre Brunel de conclure : Ce n’est pas un hasard si Hypnos, le premier des colloques organisés par Frédérique Toudoire-Surlapierre accompagnait une exposition. On est passé de « l’idée » d’Europe à « l’image » : le langage pur ne suffit plus

Pierre Brunel, Frédérique Toudoire-Surlapierre et Robert Kopp à Canal Académie
Pierre Brunel, Frédérique Toudoire-Surlapierre et Robert Kopp à Canal Académie
© Canal Académie

En savoir plus

Pierre Brunel fut professeur de littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en Littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de Littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationale de Littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : « Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et « Musique et musiciens » avec Xavier Darcos.

Robert Kopp, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, est professeur de littérature française à l’université de Bâle, spécialiste de l’histoire de la littérature et des idées des XIXe et XXe siècles.

Frédérique Toudoire-Surlapierre, professeur de littérature comparée à l’université de Mulhouse, est l’auteur de nombreux ouvrages -dont un sur l’Imaginaire nordique- et a organisé deux colloques internationaux et pluridisciplinaires sur « Littérature et inconscient européens » : - Hypnos, Esthétique, littérature et inconscient couvre les années 19OO à 1968 - Les Frontières invisibles s’attachent aux décennies suivantes : 1968-2008.

Quelques ouvrages cités pendant l’émission :
- Le Dessein européen, 1995, préface d’Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française
- L’Europe, littératures européennes, littératures comparées. Textes réunis par Pierre Brunel et Alain Vuillemin, Hestia, CERTEL de l’Université d’Artois, 1994. Avant-propos de Chantal Delsol, de l’Académie des sciences morales et politiques.
- Le Roman russe, de Melchior de Vogüé, de l’Académie française

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[1] Gilbert Py, L’Idée d’Europe au siècle des Lumières, Vuibert, 2004 - thèse dirigée par Pierre Brunel






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