A minima

Faut-il le dire ? la chronique de Pierre Bénard
Les mots latins « a minima » sont employés ... au maximum, à tout bout de champ et à contretemps, ce qui fait sourire Pierre Bénard, lequel voit là un trait de langue « chic » en même temps qu’un signe d’ignorance, à mettre dans le même sac que le latin de cuisine des médecins de Molière.


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Émission proposée par : Pierre BENARD
Référence : mots644
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Date de mise en ligne : 15 avril 2012

Je ne sais pas si vous avez observé combien fréquente est devenue l’expression a minima, dont l’emploi normal est pourtant des plus restreints. C’est un peu comme si l’on entendait et lisait à tout bout de champ des mots tels que xylomancie, zooglyphite ou praxinoscope...

A minima, expression latine signifiant de la plus petite (sous-entendu peine) est une manière de dire propre à la langue du droit servant à qualifier un appel que le ministère public interjette, selon la formule consacrée, lorsqu’il considère comme insuffisante la peine prononcée. A l’opposé, a maxima qualifie un appel formé par les mêmes magistrats dans l’intention contraire, celle de faire diminuer une peine estimée excessive.

Or on nous parle tous les jours de « réforme a minima », d’ « hypothèse a minima », d’ « estimation a minima », d’ « avancée a minima ». On veut dire « réforme minimale », « hypothèse minimale », « estimation minimale » et ... « progrès, oui, progrès minimal ». Ou, si vous préférez, « réforme réduite à presque rien », « hypothèse la plus basse », « estimation la plus modeste » et « progrès minuscule ».

A minima fait tellement chic ! C’est clair, sonore, c’est du latin ! On ne verra donc jamais mourir ce goût du jargon décoratif, cette recherche de la formule rare, cette affectation de précieuse ou de médecin de Molière ?

Froncez le sourcil, prenez l’air grave, croisez les mains, dites : « A la louche, en fait, je me risquerai à poser, en fait, une estimation a minima ». Là, vous aurez, évidemment, l’air d’un homme réfléchi et l’air d’un spécialiste.

De ces deux mots latins, a est une préposition et minima est un adjectif féminin singulier à l’ablatif, se rapportant à poena sous-entendu. Même chose pour l’appel a maxima, qu’il faut bien distinguer d’ à maxima lorsqu’il s’agit d’un thermomètre : dans le cas du thermomètre, en effet, à est la préposition française (avec accent) et maxima est le pluriel du neutre latin maximum.

Tout ce latin m’amène à parler d’autre chose, mais encore de latin, de français et d’accents. A priori, a posteriori sont, comme les a minima et a maxima juridiques dont je viens de parler, des locutions latines. Comme ces deux autres, elles sont employées constamment et mises à toutes les sauces, ayant aussi l’attrait du langage savant et ornant joliment le discours. On fera bien plus sérieux si l’on dit, par exemple, que l’on a « compris une chose a posteriori », que si l’on se contente, en simple analphabète, de dire « compris après », « compris après coup », « compris ensuite », « compris en retard ».

Mais, si on veut l’écrire, qu’on se rappelle, de grâce, que c’est là du latin, qu’il n’y a pas d’accent sur l’a, qu’ a dans a priori ne s’écrit pas comme à dans à peine, dans à petit feu, dans à première vue.

Au reste, au lieu d’écrire (au risque de commettre une faute) « A priori, il a raison », qu’est-ce qui interdit d’écrire, justement, « A première vue, il a raison » ? On ne perdrait rien, je crois, à purger le parler d’un excès de minima, de priori et de posteriori.


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