L’Essentiel avec… : François d’Orcival, de l’Académie des sciences morales et politiques

L’académicien évoque des moments essentiels de sa vie
Journaliste de formation, intervenant tant dans la presse écrite qu’à la télévision, François d’Orcival est aussi passionné d’histoire. Il passe ici de l’autre côté du micro pour s’exprimer sur la société d’aujourd’hui et se confier sur son métier et sur les moments forts de sa vie, notamment son engagement en Algérie.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : hab653
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Date de mise en ligne : 23 octobre 2011

L’invité de notre série L’Essentiel avec... est aujourd’hui François d’Orcival, journaliste passionné par l’analyse de l’évolution de notre monde et de ses fondements historiques. Un journaliste le plus souvent considéré par ses pairs comme l’un des sages de la presse française. Il est entre autre choses président du Comité Editorial de Valeurs Actuelles, et éditorialiste au Figaro Magazine, et depuis 1998, président du Syndicat Professionnel de la Presse Magazine et d’Opinions (SPPMO) qui regroupe une centaine de titres aussi divers que Le Nouvel Observateur, Télérama, Témoignage Chrétien, Le Canard Enchainé, etc. Il a été élu le 23 Juin 2008 membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, section histoire et géographie au fauteuil laissé vacant par le décès d’Henri Amouroux.

1- Dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière quel a été le moment essentiel ?


- F. d’O. : Le moment essentiel, le plus émouvant, celui qui m’a le plus touché, vous l’avez cité, c’était mon élection à l’Académie des sciences morales et politiques le 23 juin 2008, qui a été suivie par la remise de mon épée à l’Hôtel de Lassey à l’Assemblée nationale, épée qui m’a été remise par le président de l’Assemblée Nationale, le Ministre de l’Education nationale du moment, Xavier Darcos, et le général François Kahn, Grand’Croix de la Légion d’Honneur, mon camarade à l’Institut des Hautes Etudes de défense nationale. Il est donc vrai que cette élection me fait de siéger dans cette salle des séances de l’Académie tous les lundis. Cela constitue un des moments les plus forts de mon existence personnelle et professionnelle.


- J.P. : Quelle valeur symbolique attribuez-vous au fait d’être académicien ? Car vous ne manquez pas d’honneurs : Chevalier de l’Ordre de Légion d’Honneur, de l’Ordre du Mérite, des Palmes académiques..


- F. d’O. : Je suis journaliste. J’ai tâché de faire bien mon métier. Mais une élection, c’est une élection. J’y vois une reconnaissance du travail que j’ai effectué dans ma carrière de journaliste.


- J.P. : Cette carrière s’est engagée de façon étonnante. Ce n’est pas un secret : François d’Orcival est un pseudonyme, vous vous appelez en réalité Amaury de Chaunac-Lanzac. Vous appartenez à un milieu où le journalisme n’était pas, il y a cinquante, une voie professionnelle habituelle. D’où est née cette vocation ?


- F. d’O. : Elle est née très tôt du fait que j’avais dans ma famille un oncle journaliste qui m’a fait visiter des imprimeries, des rédactions. Et très jeune, j’ai voulu faire ce métier. Jacques Chirac a eu la gentillesse de le rappeler lorsqu’il m’a décoré de la Légion d’Honneur : la première fois que j’ai écrit dans un journal, c’était en 1956 dans un Tintin ! Certes, ma famille aurait été enchantée que je rentre soit dans la carrière des armes soit dans la carrière diplomatique. Mais tel n’a pas été le cas. J’ai fait des études de lettres et d’histoire et dès que j’ai pu entrer dans le journalisme, je l’ai fait. François d’Orcival c’est ma signature, c’est aussi un nom de ma famille. Si je l’ai pris, c’est parce que le journalisme exige la liberté et que je voulais que ma famille soit tenue à l’écart de la liberté que je serais amené à prendre en exerçant ce métier.

2- Qu’est ce qui vous paraît essentiel à dire sur votre domaine d’activité : le journalisme, la presse ?


- F. d’O. : Dans ce métier, beaucoup de choses ont évolué : les supports, les techniques de rédaction, la fabrication des journaux comme celle des articles. Ce qui subsiste, c’est toujours le talent. J’ai des confrères jeunes qui sont des garçons et des filles de talent. Ce qui me gêne, ce qui me frappe aussi, c’est le grand danger du conformisme. Il existait déjà autrefois mais je trouve que c’est encore plus fort aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que nous vivons dans une société, une époque où l’on n’a pas les mêmes conflits extrêmes du point de vue des idéologies, conflits qui peuvent aller jusqu’à des oppositions extrêmement fortes, passionnées, violentes, telles les oppositions que nous avons traversées et vécues avec le communisme et l’anticommunisme, avec les Américains au Vietnam etc. Aujourd’hui, on a une société relativement plus apaisée, de sorte que le conformisme est bien plus répandu. Donc pour les jeunes gens, il y a là un danger évident de répéter ce que les autres disent, pensent, formulent. Et cette répétition dans le conformisme est encore aggravée par Internet. Internet fournit une matière sans limites, c’est un trésor absolument extraordinaire. La preuve, c’est que nous travaillons en ce moment même pour un site Internet, celui de Canal Académie, et pour une diffusion par Internet. Et en même temps cet internet, source inépuisable, génère la tentation dangereuse de tout copier, de s’inspirer de ce que l’on trouve dans la corbeille. J’ajoute que l’Internet, les blogs, le journalisme entre guillemets "citoyen", a pour conséquence que tout le monde se croit journaliste, s’estime en mesure d’épancher ses humeurs avec cette circonstance aggravante que l’on peut signer de manière anonyme, et donc déverser sur cette immense toile des cris, des humeurs, des passions, totalement déconnectés de la réalité, du jugement, de la maturité d’une réflexion saine sur les évènements d’actualité...Ce que l’on trouve sur Internet c’est de la violence, de l’extrémisme, de l’absence de jugement. C’est n’importe quoi. C’est très dangereux.


- J.P. : Cela signifie-il qu’aujourd’hui la qualité de maturité d’un journaliste, c’est beaucoup plus le jugement qu’une sorte d’objectivité impossible à atteindre ?


- F. d’O. : Tout à fait, c’est une vérité fondamentale. Le bon journalisme c’est la maturité, c’est l’expérience, ne pas croire que ce qui vient d’arriver ne s’est jamais produit, ne s’inscrit pas dans une suite d’évènements. Ce n’est jamais une découverte totale. Un peu de culture est absolument indispensable...

- J.P. : Que signifie la liberté pour un journaliste comme vous aux postes de responsabilités qu’il exerce ?

- F. d’O. : Etre en mesure d’apporter une explication de qualité qui permette de comprendre, de faire le tri entre tout ce que l’on voit, lit, entend et d’apporter par conséquent quelque chose qui soit loyal à son lecteur, à son auditeur, à son spectateur... Un journal est une œuvre collective. Tout article est relu par plusieurs personnes parce qu’il s’adresse à un public. Et donc il y a toujours au moment de la relecture une confrontation de points de vue, et donc du jugement qui entre en ligne de compte et évite de faire des bêtises.

- J.P. : Considérez-vous, par exemple, que l’entretien entre Claire Chazal et DSK sur TF1 fait partie de la communication ou de l’information ?

- F. d’O. : La télévision est toujours un spectacle, c’est un show et cela a été un show en ce qui concerne DSK et notre consœur Claire Chazal. Les liens qu’elle peut avoir avec Anne Sinclair, ou avec lui, étaient finalement relativement secondaires parce qu’il avait tout construit et il a tout dit par cœur. C’était un montage extraordinaire !

3- Elargissons notre regard sur l’évolution du monde et de notre société, quelle est l’idée essentielle que vous aimeriez faire passer ?

- F. d’O. : Question délicate. Au fond ce qui la résume c’est : Où sont les règles ? Depuis le début, vous m’interrogez sur l’indépendance, la vérité, la nécessité de la réflexion...

- J.P. : Je le fais d’autant plus que vous avez une image de sage.

- F. d’O. : De sage ? je ne sais pas, mais de journaliste qui a 45 ans de métier...

- J.P. : Vous ne seriez pas Président du SPPMO si vous n’aviez pas acquis l’image de quelqu’un qui a le recul …

- F. d’O. : Oui... enfin de quelqu’un capable de négocier avec les pouvoirs publics et qui est d’accord pour être bénévole. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt. Les organisations professionnelles ont besoin de bénévoles. La question fondamentale en matière de société aujourd’hui est celle-ci : où sont les règles ? Quand les hommes et les femmes politiques viennent dire : il faut revenir à la morale, en venir à la vérité. Où sont les exemples ? Quand les dirigeants, les responsables, les enseignants, ne donnent pas l’exemple à la population, aux élèves, aux enfants, aux téléspectateurs, comment voulez-vous que se crée ce ferment de la société qui la réunit ? Quand vous allez dans les quartiers de banlieue, dans tel ou tel collège et que vous voyez cette violence se développer, cee n’est pas parce qu’il y a un professeur de plus ou de moins. C’est l’échec de toute une chaîne hiérarchique qui commence par les parents et va jusqu’au Président de la République. C’est le problème de l’exemplarité, et du respect. Où sont les règles ? Il y a un code de la route. Très bien. Mais où est le code de la vie en société ? Concernant ces valeurs d’exemplarité n’est il pas étonnant qu’aujourd’hui on ait du mal à dégager de grandes figures qui seraient porteuses d’une sagesse pour notre temps ?

4- Pour vous, quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?

- F.d’O. : Je le résumerais par la philosophie des Droits de l’Homme. Cette philosophie selon laquelle tout est bon, tout est bien, pour peu que l’on respecte les droits de l’homme, cela finit par une sorte d’angélisme de présentation, qui se heurte à une réalité extrêmement brutale dans les faits. Au nom des droits de l’homme, on s’autorise à peu près n’importe quoi. C’est la grande hypocrisie de notre temps. Derrière cet affichage, ce sont les intérêts éternels qui se combattent les uns les autres, les intérêts nationaux, les intérêts personnels, et finalement l’humanité ne change pas depuis l’aube qui fut la sienne. Prenons un exemple très concret : la Syrie qu’est ce qu’il faut faire ? Si on efface l’affichage droits de l’homme, on tombe sur des réalités. Comment comparer l’affaire de la Lybie à celle de la Syrie ? Deux régimes militaires autoritaires aussi brutaux l’un que l’autre : pour l’un on y va, pour l’autre on n’y va pas. Et donc la même justification sert à y aller ou à se retenir, et ce n’est pas un hasard. Parce que dans un cas, vous défendez des intérêts directs, vous protégez des populations, mais ce n’est pas seulement pour les protéger mais pour faire en sorte qu’elles ne traversent pas la Méditerranée, et éviter qu’elles viennent ensuite cehz vous en créant plus de problèmes que de solutions. Voilà pour la Lybie, qui est accessible. En revanche la Syrie ne l’est pas, parce qu’elle est préservée par la Chine, la Russie, l’Iran, l’Irak. Et que naturellement on ne va pas sauter dans un guêpier syrien alors que l’on s’est si bien sortis du conflit libyen. Si vous placez ces questions sur le seul terrain des droits de l’homme, il n y a pas de solution, vous êtes dans l’impasse. Il n’y a que l’Angleterre qui ait dit « L’Angleterre n’a pas d’amis éternels, n’a pas d’ennemis éternels, elle n’a que des intérêts éternels ».

5- Quel est l’évènement ou la tendance de ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?

- F. d’O. : La reconstitution de l’Europe. L’Europe occidentale est une vieille idée, dans la mesure où elle a 60 ans, née de la Seconde guerre mondiale. Cette construction de l’Europe occidentale a été fondamentale pour la seconde partie du 20ème siècle. Mais ça n’était qu’une partie de la réalité et de notre civilisation. Le fait que les deux Europes à la suite de la chute du mur de Berlin aient pu se retrouver, se parler, se visiter, échanger, me paraît un élément fondamental. Néanmoins nous savons bien que cette construction se heurte aux difficultés qui sont celles des nations qui la composent, des gouvernements qui l’animent, etc. Il n’empêche que cet ensemble de civilisations reformé nous donne une chance formidable pour l’avenir. Je regrette qu’à la démographie française plutôt optimiste corresponde un déclin démographique en Allemagne ou dans l’Europe orientale, comme s’ il n’y avait pas le même espoir... Les pays d’Europe de l’Est sont aussi porteurs de cette civilisation. C’est vrai que le communisme avait tout pétrifié de sorte qu’ils étaient devenus des musées. Mais derrière ces musées, il y avait une réalité humaine, patrimoniale, tout à fait importante, et qui, je crois, nous manquait énormément. Voilà ce qui compte pour moi par rapport à l’Europe. A côté de cela, l’euro est une commodité, les institutions bruxelloises marchent ou ne marchent pas, ce n’est pas ma préoccupation numéro un. Ma préoccupation première c’est que se retrouve cette Europe qui existait d’où sont nés les Etats Unis d’Amérique, car ils sont partis avec le patrimoine génétique des Européens.

6- Quel a été à vos yeux le plus grand échec de votre vie et comment l’avez-vous surmonté ou tenté de le surmonter ?

- F. d’O. : Question difficile. On ne se dit pas toujours "ça a été un échec", en revanche on peut avoir des regrets. De n’avoir pas su porter plus haut, plus fort, avec plus d’esprit de décision, d’audace, d’imagination, la tâche que l’on s’était fixée, l’entreprise dont on était responsable.

- J.P. Vous concernant, il y a évidemment une question que l’on vous pose toujours, vous devez être lassé de l’entendre, relative au fait que, dans votre jeunesse, vous vous êtes engagé de manière totale pour la cause de l’Algérie française et que vous avez eu ensuite cette réaction étonnante de reconnaître que le général De Gaulle avait eu raison. Considérez-vous cet engagement comme un échec ?

- F. d’O. : Non ! J’y ai acquis de toute évidence les forces, les atouts, les bonnes cartes pour me diriger ensuite dans la vie. Sur le plan des idées, des affirmations de mes convictions, c’est une chose que j’ai considérée comme stimulante. Reste la réflexion sur le fond. Pourquoi suit-on telle ou telle voie ? Eh bien parce qu’il y a des gens qui vous entraînent. Les colonels d’Alger et d’Algérie, ce sont des gens qui avaient le cœur sur la main et qui pensaient qu’on allait pouvoir intégrer 10 millions, 15 millions, puis aujourd’hui 30 millions d’Algériens musulmans. Le général De Gaulle ne le croyait pas du tout.

- J.P. : Ce que vous ne reniez absolument pas, c’est ce qui sous-tendait votre engagement de l’époque : un antimarxisme fort. Aujourd’hui encore vous êtes antimarxiste.

F. d’O. : C’est le marxisme qui a disparu, nous nous existons toujours.

- J.P. : Sort actuellement le livre de Pascal Bruckner dont la thèse est de dire que les travers du marxisme se retrouvent aujourd’hui dans une certaine idéologie écologiste. Vous partagez cette idée ?

- F. d’O. : Il a certainement raison. Parce que toutes les idéologies sont nées du cerveau humain. Si les hommes les ont inventées et les ont mises en œuvre, les ont imposées y compris avec des bureaucraties et des machines militaires fantastiques comme en Union Soviétique, elles ont fini par se heurter à une réalité plus forte qu’elles. Mais on les a mises en œuvre et il n’y a pas de raison pour qu’elles ne resurgissent pas sous une autre forme à tel ou à tel moment.

- J. P. : Le fondamentalisme est selon vous une tendance permanente ?

- F. d’O. : Tout à fait. Sans cela, la liberté s’imposerait d’elle-même. C’est pourquoi je ne crois pas du tout à la fin de l’histoire. Ni au règne définitif et final de la démocratie. Elle suscitera des oppositions, des violences, des conflits et c’est ce à quoi nous assistons. La logique de l’histoire, c’est le choc des hommes.

7- Aujourd’hui quelle est votre motivation essentielle dans la vie ?

- F. d’O. : Le travail. J’ai la chance, depuis que j’ai quitté l’université, de n’avoir pas connu une seule journée de chômage. Cette chance, je souhaite la prolonger. J’exerce un métier où l’âge de la retraite n’existe quasiment pas. Tant que je travaillerai, je serai heureux. Et en étant membre de cet Institut de France, l’élection fait que, si l’on est certes pas immortel, comme on dit, en revanche on est sûr de travailler jusqu’au dernier jour avec des gens d’une extrême qualité qui travaillent pour le plaisir.

- J.P. : Est-ce que le journaliste et l’historien que vous êtes a confiance dans l’avenir de l’écrit ?

- F. d’O. : Ah totalement. C’est la seule forme d’expression de la pensée. Même quand on est sur Internet, on regarde de l’écrit. Je suis très serein sur ce point.

Pour en savoir plus

- Retrouvez les autres émissions de la série "L’essentiel avec...", présentée par Jacques Paugam.

- Consultez la fiche de François d’Orcival sur le site de l’Académie des Sciences morales et politiques.






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