En sept lettres : Farfelu

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Le lexicologue Jean Pruvost signe ici une chronique abracadabrantesque sur l’origine du mot "farfelu", que l’on trouve chez Rabelais, la marquise de Sévigné et même Malraux. Tout cela est à la fois sérieux et plaisant car le mot, comme souvent, évolue, change de sens et finalement s’installe dans la langue !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS621
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Date de mise en ligne : 22 janvier 2012


Mon mot de sept lettres commence comme une note de musique et se finit comme un petit gâteau. Le tout n’est pas très sérieux et a pour anagramme affluer.
C’est par le petit gâteau qu’il est sans doute plus facile de commencer, un Lu, le gâteau nantais par excellence, quant à la note, il s’agit du fa, et comme mon mot n’est pas sérieux, peut-être puis-je deviner qu’il s’agit de l’adjectif farfelu...

Voilà un mot qui ne manque pas de charme parce que son étymologie est pour ainsi dire « farfelue ». Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le sens très variable du mot chez nos écrivains et dans nos dictionnaires.
Ainsi, quand en 1545, dans le Tiers Livre, Rabelais évoque les « andouilles farfelues », ne faisons pas de confusions, il ne s’agit pas de désigner quelque chose de bizarre ou de drôle, mais c’est le gourmet qui s’exprime et qui nous fait monter l’eau à la bouche en parlant d’andouilles dodues. « Dodu » tel est bien en effet le premier sens du mot farfelu, et du même coup, signalons pour rendre encore plus « farfelu » le mot, qu’au tout départ on ne disait pas du tout « farfelu », mais « fafelu », sans « r ».
Lorsque Madame de Sévigné évoque la « petite infante éveillée et fafelue, qui étoit à la portière du carrosse de sa mère », dans une lettre du 19 février 1690, ce n’est pas d’une enfant espiègle qu’il est question mais bel et bien dodue à souhait.

Il est possible que le mot fafelu, farfelu, soit un croisement de plusieurs influences. Tout d’abord, l’influence du mot fanfelue, devenu aujourd’hui fanfreluche, et qui en ancien français désigne déjà une « bagatelle ». Ce mot venait en fait du mot grec « pompholux », bulle d’air, d’où sans doute le sens de « dodu » donné à « farfelu ». Une andouille farfelue ressemble en somme à quelque chose qui serait gonflé comme un ballon.
Mais comment expliquer le changement de sens qui fait que le mot est d’abord assimilé au XIXe siècle par Bescherelle dans son Dictionnaire national à un synonyme de « farouche, rébarbatif », puis au XXe siècle, à quelque chose de surprenant, saugrenu. Il suffit en réalité qu’un écrivain célèbre emploie le mot dans un sens particulier, en le rapprochant inconsciemment de par sa prononciation du mot farfadet, l’esprit follet, pour que le mot farfelu qui n’était pas si courant prenne un autre sens et s’installe petit à petit dans la langue.
C’est Malraux qui en fait en l’ayant utilisé dès 1944, selon Maurice Rheims (Dictionnaire des mots sauvages, Larousse, 1969), aurait relancé et le mot et cette perception plaisante.
Dans les Antimémoires, il le reprend en évoquant le fait que « tous les vrais farfelus sont maintenant à Hongkong, mais la race se perd… ».

Mais on appréciera tout particulièrement la définition qu’en donne le facétieux poète Jacques Dor dans Le Dico de ma langue à moi publié en 2000 : le farfelu y devient l’ « Individu fréquentable dans lequel l’austère et le raisonnable se diluent en quantité de fantaisies. En général le farfelu, ajoute-t-il, est du dimanche, car en semaine, pour survivre, il doit reprendre son sérieux ». Soyons résolument farfelus et pourquoi pas dodus.

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

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