Mon petit doigt me l’a dit

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Comment le petit doigt est-il devenu un délateur infâme, un sycophante honni, l’ennemi des petits fripons ? La réponse dans cette émission de Jean Pruvost.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références Émission afficher
Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS619
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/mots619.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida7544-Mon-petit-doigt-me-l-a-dit.html
Date de mise en ligne : 25 décembre 2011


Ce petit intermédiaire qui me transmet un secret et qui est à portée de main, c’est bien sûr le petit doigt, celui qui a la préférence des parents quand il faut faire dire quelque chose aux enfants, quelque chose qu’ils nous ont caché. L’expression est déjà chez Molière : « Mon petit doigt me dit que vous avez vu quelque chose que vous ne m’avez pas dit ».

L’origine de cette expression a fait couler beaucoup d’encre, parce que l’explication trop simple ne plaisait pas à quelques savants du XIXe siècle qui allèrent chercher des explications qui éliminaient ce charmant petit doigt, le seul doigt qui entre dans l’oreille, l’auriculaire. Ils prétendirent que l’origine aurait pu en être non pas « mon petit doigt », mais « mon petit dé », mis pour « deus », Dieu. C’est aller chercher bien loin ce que tout le monde s’accorde aujourd’hui à interpréter de la façon la plus simple et que Pierre Larousse résumait assez bien au XIXe siècle, avec un bon sens qui ne lui a jamais fait défaut : « Voici probablement la seule origine vraisemblable qu’on puisse lui attribuer. Cette phrase est née de l’usage de porter à l’oreille le petit doigt nommé l’auriculaire pour cette raison » - en effet, l’auriculaire tient son nom du latin « auricula » qui signifie oreille – « et nous voyons d’ici, poursuit le lexicographe bourguignon, un bon père y portant le sien par suite de quelque démangeaison, et qui, en cours de morigéner un petit menteur, feint que son petit doigt lui révèle la vérité. Ce trait, répété, aura été imité par d’autres, et sera passé dans la langue ». Ajoutons pour faire bonne mesure que l’auriculaire représenterait le doigt sacré, symbole de la connaissance et de la divination.

Le petit doigt est à l’honneur dans la langue française, on a au reste le choix des attitudes : « ne pas bouger le petit doigt », ne pas le lever, autant dire honteusement ne rien faire pendant que les autres s’activent. Une attitude évidemment très différente de ceux qui ont « le petit doigt sur la couture », une expression qui vient du garde-à-vous militaire, et qui désigne ceux qui obéissent « au doigt et à l’œil », encore les doigts. Ou encore et c’est alors se démarquer par un peu d’affectation, « avoir le petit doigt en corne », c’est-à-dire en l’air et replié, ou bien « boire en levant le petit doigt ».
On a de fait oublié aujourd’hui maintes expressions évoquant les doigts. Se souvient-on par exemple de la formule « tirer au doigt mouillé ». Il s’agissait de tirer au sort en demandant de choisir entre les différents doigts, l’un d’entre eux étant mouillé auparavant par en dessous. Du même coup, agir au doigt mouillé, c’était agir au hasard.

On peut aussi parler des doigts sans les citer ! Dans le Dictionnaire des mots oubliés, donné en annexe du Nouveau Littré, on trouve ainsi deux anciennes expressions étonnantes, la première c’est « donner cinq et quatre, la moitié de dix-huit », c’est tout simplement donner un soufflet et son revers, d’abord les cinq doigts de la main, pouce compris sur la joue et, au retour, les quatre, le pouce restant en arrière, cinq plus quatre, c’est bien la moitié de dix-huit. Mais je préfère de loin l’expression suivante : « mettre cinq et retirer six ». C’est mettre les cinq doigts d’une main dans le plat et en retirer un bon morceau qui fait le sixième. Et là, à mon avis de gourmand, autant prendre un gros doigt ! Une saucisse de Strasbourg par exemple…

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

Écoutez toutes les émissions de Jean Pruvost sur Canal Académie !

Retrouvez également Jean Pruvost sur le site des éditions Honoré Champion dont il est le directeur éditorial : http://www.honorechampion.com/






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires