Voltaire, Arnault, Rousseau, Diderot : pourquoi les uns étaient académiciens, et les autres pas...

par Raymond Trousson, de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique
Si deux seulement de ces quatre figures majeures du XVIIIe siècle étaient académiciens, Voltaire et Arnault, on ne saurait manquer d’évoquer les deux autres, Rousseau et Diderot qui furent longtemps grands amis avant de rompre leur amitié. Raymond Trousson, auteur et directeur de plusieurs dictionnaires consacrés à ces auteurs, nous livrent ici quelques anecdotes savoureuses sur leur vie académique ou non académique selon les cas...


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : HAB648
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Date de mise en ligne : 11 septembre 2011

Si la mission de Canal Académie est de donner la parole aux académiciens actuels, elle consiste également à évoquer la mémoire et le parcours d’académiciens des siècles passés. C’est pourquoi cette émission vous propose un retour vers le XVIIIe siècle, en compagnie de Raymond Trousson dont les immenses connaissances sur les auteurs de ce siècle sont incontestables. Il évoque ici Voltaire, qui fut académicien comme on sait, et Antoine-Vincent Arnault, poète et auteur dramatique, un peu oublié mais qu’il nous fait revivre ainsi que deux autres auteurs incontournables, qui ne furent pas académiciens, Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot. Raymond Trousson vit à Bruxelles et a enseigné la littérature comparée à l’Université Libre. Il a été élu membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1979. On lui doit le Dictionnaire de Voltaire (paru chez Honoré Champion), le Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau (paru chez Honoré Champion en 1996), et chez ce même éditeur le Dictionnaire de Diderot (1999) ainsi qu’une biographie d’Antoine-Vincent Arnault (1766-1834) paru en 2004.

L’objectif de cette émission littéraire n’est pas de dresser une biographie complète de ces quatre auteurs, mais plutôt de rappeler quelques éléments essentiels et souvent aussi, plusieurs anecdotes peu connues de leur vie ou de leur carrière, notamment en relation avec l’Académie.

Avec le Germanicus d’Arnault, on a frisé la guerre civile !

Notre invité commence par évoquer Antoine-Vincent Arnault (1766-1834).
Un cas typique d’académicien qui eut de son vivant une importante notoriété. Ce qui lui a survécut, après sa mort en 1834, ce sont non pas ses tragédies, obsolètes, mais ses fables qui ont été publiées en plusieurs éditions. Jusqu’en 1930, les anthologies scolaires françaises en donnaient volontiers des extraits.
Il a, sur la fin de sa vie, écrit ses Mémoires, « Souvenirs d’un sexagénaire », parues en 4 volumes en 1834 et qu’il a laissées inachevées (Mémoires que Raymond Trousson va faire éditer chez Honoré Champion). Arnault a connu tout le monde, littéraire, diplomatique et même militaire (notamment Bonaparte qui aurait voulu l’emmener en Egypte mais Arnault était un esprit indépendant, guère obéissant...) ! Ce sont des souvenirs très personnels (sans se confesser à la manière de Rousseau).
Cet auteur à succès est entré à l’Institut en 1799, juste avant le coup d’état du 18 Brumaire. En 1803, l’Académie française n’existant plus, Napoléon réforme l’Institut et Arnault fait partie de la classe créée qui, au fond, remplace l’Académie. Mais comme il a pris parti pour les 100 jours, en 1816, Arnault est exilé en Hollande et exclu de l’Institut. Dix ans après, en 1829, il est réélu à l’Académie française, cas unique de double élection. En 1833, il devient le Secrétaire perpétuel de l’Académie française. Il est reçu à l’Académie par Eugène Scribe qui raconte combien il a apprécié Arnault.
Au Dictionnaire, il a particulièrement travaillé à la lettre T ! La gloire réelle d’Arnault fut démontrée une fois de plus en 1817 : une pièce de lui, jouée tandis qu’il est en exil, Germanicus, aurait pu aller jusqu’à déclancher une guerre civile... car le public y a vu toutes les allusions au pouvoir possibles, d’autant que l’acteur principal, Talma, s’était fait la tête de Napoléon. Un tumulte incroyable à la première représentation ; les officiers de la garde nationale se battaient, les bagarres éclataient, les duels se multipliaient et l’on fabriqua même, des gourdins qu’on appela des Germanicus (Balzac y fait allusion dans La Comédie humaine et Hugo dans les Misérables) !

Notre invité explique aussi comment (et pourquoi) on fait un Dictionnaire d’auteur. Car la production érudite, universitaire, est énorme sur de tels auteurs. Chaque année, il parait des centaines de livres et d’articles érudits. Comment faire le point et s’y retrouver ? Tout un public de spécialistes, étudiants ou curieux, veulent se faire une idée documentée de l’état des études sur l’auteur. Certaines notices concernent les œuvres, d’autres les biographies de tous les personnages que l’auteur a côtoyés, et aussi des notices thématiques (tragédie, poème, etc.), et l’histoire des idées, toutes ces rubriques permettent de se faire une idée fort complète de l’univers d’un auteur dans son temps. Raymond Trousson cite en exemple Voltaire mais son explication est valable pour tous les dictionnaires d’auteur. L’équipe qui s’attelle à la rédaction est forcément nombreuse car certains auteurs ont une œuvre immense (85 collaborateurs pour Voltaire, 100 pour Rousseau).

Voltaire, académicien, quelle histoire !

Dans ses lettres, il écrit volontiers qu’il ne veut appartenir à aucune académie et pourtant... (il sera pourtant membre de 18 académies, françaises et étrangères, mais pas l’Académie française... inacceptable !). Mais le parti dévot fait obstacle à sa candidature. Et Voltaire va faire une mystification colossale et obtenir la caution d’une autorité religieuse, et non des moindres, le pape Benoit XIV. Il lui envoie son poème sur la bataille de Fontenoy et l’autre sa tragédie Mahomet ou le fanatisme (qui visait l’Eglise catholique bien sûr). Le Pape le remercie, lui envoie des médailles et Voltaire fait circuler sa lettre qui reprend, soit-disant les paroles papales « Je vous remercie de votre magnifique tragédie... ». Or, l’original conservé au Vatican montre que le Pape n’a jamais écrit cela, qu’il a remercié pour le poème sans mentionner la tragédie dangereuse et ambigüe. C’est donc que Voltaire a fait un faux et usage de faux ! Et habilement, il répond aux attaques des jansénistes pour demander l’appui des jésuites et c’est ainsi qu’il sera élu à l’Académie. Son discours ne sera pas non plus conforme à l’usage : écoutez Raymond Trousson raconter cette anecdocte savoureuse et relater comment Voltaire a ridiculisé ce rituel académique.
Quoi qu’il fasse, Voltaire provoque, car... il est Voltaire !

Jean-Jacques Rousseau pourquoi ne fut-il pas académicien ?

On lui avait proposé de rentrer à l’Académie de Nancy, fondé par le roi Stanislas, le beau-père de Louis XV. Rousseau a refusé. Pourquoi ? L’homme qui se prépare à rédiger son discours sur l’inégalité dans la société ne pouvait pas intégrer une académie sans casser son image... Il choisit de s’en tenir à sa ligne de conduite.
Une nouvelle proposition lui est faite pour l’Académie française en 1760 ou 61, par l’intermédiaire de la duchesse du Luxembourg (ils étaient amis). De nouveau, il refuse, en faisant valoir qu’il avait jadis refusé à l’ex-roi de Pologne, et ne veut pas faire un affront ; ensuite, il est genevois et non français ; enfin, il est protestant ! (le protestantisme est officiellement banni). Ne pas être de l’Académie, à son niveau de célébrité, était au fond une gloire de plus... Il préfère être de ceux dont on se demande pourquoi ils n’ont pas de médailles que de ceux dont on se demande pourquoi ils en ont une (il s’en explique dans l’une de ses lettres). « C’est aussi une façon de se forger un personnage ». Il veut s’en tenir à être libre, un grand exemple moral, un auteur indépendant, «  il veut devenir l’homme de son oeuvre ». L’homme et l’auteur chez Rousseau ne font qu’un.

Diderot, lui non plus, n’est pas entré à l’Académie française

Diderot, compromis dans un scandale (que notre invité détaille), n’a aucun titre pour postuler à l’Académie. Ne pas oublier que l’essentiel de son oeuvre n’est pas publié de son vivant (Jacques le Fataliste, le Neveu de Rameau, etc... tout cela est inconnu de ses contemporains). Bien sûr, il est le co-directeur de l’Encyclopédie, mais il faut savoir que Diderot n’a pas, à cette époque, la stature de Voltaire ou de Rousseau. Cependant quelques amis aimeraient le voir siéger, et surtout Voltaire qui s’obstine à vouloir le faire élire. Voltaire a bien sûr parlé de son idée à tout le monde, mais pas à Diderot qui est furieux !



En savoir plus :

- Sur Voltaire et Antoine-Vincent Arnault sur le site de l’Académie Française





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