Dictionnaire Rousseau : six mots "inattendus" commentés par Raymond Trousson

Botanique, jeu d’échecs, musique, prière, recettes, domestique
2012 : "année Rousseau" pour le tricentenaire de sa naissance. Notre invité Raymond Trousson commente six mots sur lesquels, a priori, on n’attend pas Rousseau (dont le mot "domestique" particulièrement détesté !) mais qui tous permettent une excellente initiation à son œuvre. Spécialiste de la pensée et de la littérature du XVIIIe siècle, il a codirigé la centaine de collaborateurs du Dictionnaire de Rousseau paru aux éditions Honoré Champion. Il est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : PAG970
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Date de mise en ligne : 15 janvier 2012

Sur les quelques 700 articles du Dictionnaire de Rousseau, Raymond Trousson qui l’a dirigé avec Frédéric S. Eigeldinger, a choisi ces six mots surprenants mais qui, chacun à leur manière, éclairent la pensée de Jean-Jacques Rousseau : botanique, jeu d’échecs, musique, prière, recettes, domestique.

- BOTANIQUE

Rousseau l’avoue : la botanique a failli devenir pour lui une passion ! Il adorait herboriser. Il reconnaît qu’il aurait pu devenir un grand botaniste "car je ne connais point d’étude au monde qui s’associe mieux à mes goûts naturels que celle des plantes... ". Mais comme il se considère en vérité comme un "apothicaire", il prend la discipline "en mépris et même en dégoût" ! Curieuse passion qui lui rappelle les souvenirs de "Maman", madame de Warens. Dans quelle mesure celle-ci l’a-t-elle détourné de sa vocation de botaniste ? Relisons avec Raymond Trousson les pages où Rousseau exprime à la fois cet amour pour la botanique et ses souvenirs dans les Livres V et VI des Confessions.

- ÉCHECS

Il s’agit bien du jeu des échecs auquel le jeune Jean-Jacques s’initia très tôt. Si l’on n’attend guère Rousseau sur ce mot, c’est qu’on ignore souvent, et Raymond Trousson nous le rappelle- que tous les grands des Lumières furent joueurs d’échecs : Voltaire, Diderot, Mirabeau... Cependant, Rousseau finit par se méfier de ce jeu à cause du risque d’’addiction" ! Certes, il n’utilisait pas ce mot, contemporain s’il en est, mais il parlait déjà du "danger d’absorption excessive des énergies sollicitées à une fin jugée stérile qu’à cause de l’orgueil que flatte la compétition". C’est un peu plus long comme définition du risque du jeu mais tout aussi vrai, non ? Relisez la fascination du jeu dans le Livre V des Confessions et sachez que Jean-Jacques avait lu tous les livres de son époque évoquant ce jeu et ses risques passionnels. Il avoue même avoir joué dans les cafés pour gagner quelque argent à l’époque où il en avait grand besoin... Encore une fois, Rousseau se montre ambivalent : passionné (il tente de battre le célèbre joueur musicien Philidor) puis dégoûté ( "les échecs où l’on ne joue rien, sont le seul jeu qui m’amuse" écrit-il en 1770).

Raymond Trousson
Raymond Trousson

- MUSIQUE

Avant de devenir écrivain, Rousseau se voulut musicien. Pas joueur de musique. Non, mais, créateur et inventeur d’une nouvelle méthode de notation. Très exactement "penseur de musique" (c’est un leitmotiv des Confessions), et faute d’avoir été compris, il finit par rédiger un "Dictionnaire de musique" à la demande de Diderot pour l’Encyclopédie. Reste qu’il ne faut pas oublier, souligne notre invité, que Rousseau avait auparavant écrit des opéras (tragédies en musique ou lyriques comme on disait à l’époque). Le mot "Musique" dans le "Dictionnaire Rousseau" dirigé par R. Trousson et F. S. Eigeldinger, est d’ailleurs fort développé (par R. Court) sur plus de 6 pages qui expliquent, notamment, en quoi la manière de "penser la musique" selon Rousseau est fort différente de celle de Rameau par exemple. C’est en philosophe que Rousseau aborde la réflexion sur l’esthétique. Comprendre comment elle rapproche l’homme de l’homme et de la nature... Tout Rousseau ne serait-il pas là ?

- PRIÈRE

Il l’a affirmé : il a toujours été croyant (Dialogues et Profession de foi du Vicaire savoyard). Mais pour autant était-il porté sur la prière, et si oui, sur quel genre de prière ? Raymond Trousson rappelle qu’il avait été formé dans la foi calviniste et qu’il s’est converti. Les textes autobiographiques (Les Confessions puis Les Rêveries) sont clairs : Rousseau faisait sa prière, en se promenant aux Charmettes car explique-t-il, les beautés de la nature le portaient à prier plus que les murs de sa chambre... Parce que la nature permet un contact direct entre Dieu et lui. Selon le coauteur du "Dictionnaire Rousseau", F.S. Eigeldinger, rédacteur de la notice de ce mot, Rousseau préférait la prière d’adoration à la prière de demande.

- RECETTES

Mot surprenant s’il en est : faut-il comprendre que Rousseau transcrivait des recettes de cuisine ou tenait la comptabilité de ses recettes financières ? Ces dernières étant fort minces par moments, c’est plutôt au sens du mot recettes culinaires qu’on pourrait penser, mais en fait il s’agit de recettes thérapeutiques. Les secrets des plantes, des huiles, pour soigner les vilains maux qui nous affligent. Rousseau semble s’être amusé à recopier des recettes notées d’expérience ou à travers des livres ; bref, on a retrouvé vers la fin du XIXe un manuscrit inédit de trois minces cahiers de recettes, soit 115 au total ! Et notre invité n’a aucun mal à retrouver là l’influence de Madame de Warens, fille de guérisseur, qui avait hérité de bien des secrets !

- DOMESTIQUE

"Rousseau ne les aimait guère ! " affirme Raymond Trousson et comme on peut s’en étonner, notre invité s’explique plus en détails en rappelant d’abord que Rousseau avait fait très jeune l’expérience de la dépendance et de la servitude (il fut apprenti dès l’âge de 14 ans chez un graveur qui l’accablait de corvées, ce qui obligeait le jeune Jean-Jacques à tous les vices : mentir, tricher, dissimuler, voler, etc). D’où les idées de Rousseau : "Tous les laquais sont fripons", les êtres asservis sont déshumanisés, car "renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme" (relire le Contrat social), les valets ne sont que des canailles ! Pire, l’état servile avilit à la fois le serviteur et le maître... Sur ce point, Rousseau s’expliquera dans plusieurs œuvres, l’Émile ? et surtout la Nouvelle Héloïse. Là, dans la famille idéale des Clarens, le rapport maître-serviteur est idéalisé, et la communauté vraie, fondée sur la supériorité non matérielle mais morale, rend tout un chacun heureux !

En savoir plus :

Raymond Trousson a été professeur à l’Université Libre de Belgique ; il est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, élu en 1979. Spécialiste de la pensée et de la littérature du XVIIIe, on lui doit de nombreux ouvrages dont le Dictionnaire de Voltaire (paru chez Hachette), le Dictionnaire de Diderot (paru en 1999 chez Honoré Champion) ainsi qu’une biographie consacrée à Antoine-Vincent ARNAULT (1766-1834) paru en 2004.

- Il a dirigé avec Frédéric S. Eigeldinger Le Dictionnaire de Rousseau (paru chez Honoré Champion en 1996) : près d’un millier de pages, pour 700 articles environ répartis en 4 catégories : les œuvres, les personnes, les lieux et les thèmes. Existe en version reliée et en version compacte souple. Ce dictionnaire permet de faire le point sur l’ensemble des connaissances, des travaux récents et des recherches érudites concernant Rousseau.

- Frédéric S. Eigeldinger est professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel (Suisse).

- En juin 2012, paraîtra une nouvelle édition des Œuvres complètes et des lettres de Jean-Jacques Rousseau (toujours aux Éditions Honoré Champion et co-dirigée par ces deux spécialistes) de 24 volumes de plus de 600 pages chacun. Renseignements sur le site des Éditions Honoré Champion... Ceci pour marquer le tricentenaire de la naissance de Rousseau, né le 28 juin 1712 à Genève.

A lire aussi :


- Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle, Paris, Plon, 1957 ; réédition, Gallimard, 1971, de jean Starobinski (né en 1920)

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