Les Étrusques (1/2) : Le fameux mystère d’une civilisation restée proche de nous

L’originalité et la prospérité de l’Etrurie antique expliquées par Dominique Briquel, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
Au début du premier millénaire avant notre ère, les Étrusques ont développé la première grande civilisation d’Italie. L’expansion de Rome y mit fin en un siècle et demi, des années 396 à 264 avant J.C. Elle ne nous est plus perceptible que par les vestiges que le sol de la Toscane et des alentours livre aux archéologues. C’est assez pour nous fasciner mais cette civilisation continue de baigner dans une atmosphère de mystère. Quelle est leur origine ? Comment s’explique la puissance de l’Étrurie antique ? Pourquoi ce peuple nous intéresse-t-il toujours autant ? Dominique Briquel, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, spécialiste de cette civilisation, est l’invité d’Anne Jouffroy.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC532
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Date de mise en ligne : 18 septembre 2011

Ce peuple ancien, disparu au moment où l’Empire de Rome s’est affirmé, captive de nos jours autant les spécialistes en étruscologie que les nombreux touristes, qui - parcourant la Toscane, mais aussi l’Émilie en zone padane et la Campanie, qui appartinrent au moins à un certain moment au monde étrusque - ne manquent pas d’être admiratifs devant ce qu’il nous a laissé. Les souvenirs d’une grandeur passée sont vivants dans la campagne toscane (nécropoles bien conservées dont les riches tombes attirèrent les fouilleurs depuis la Renaissance).
La civilisation urbaine très prospère de l’Étrurie ancienne servit de terreau à l’essor des villes toscanes du Moyen-âge et de la Renaissance. Le système urbain toscan actuel, qui prolonge celui des cités médiévales, est ainsi le lointain héritier de l’organisation du territoire étrusque.

Les cités étrusques

Les Anciens nous parlent d’une structure fédérale de douze cités étrusques (dodécapole). L’analogie avec la dodécapole ionienne ne doit pas faire conclure à un emprunt. Les Étrusques, à l’instar de bien d’autres peuples, ont dû se donner, dès les temps les plus reculés, une structure qui leur permît de concrétiser leur appartenance à un même ensemble ethnique. De tels ensembles regroupant douze unités est un fait banal dans le monde antique.
La capacité de résistance des Étrusques contre les tentatives de colonisation des Grecs illustre la solidité des liens communautaires entre les cités-États.

La civilisation étrusque et ses contacts avec les Grecs

L’éclosion de la brillante civilisation étrusque ne s’explique que grâce à une sorte d’impulsion arrivée de l’extérieur, par les Grecs. Après la chute des palais Mycéniens (vers 1100 avant J.C.), la Grèce connut une période difficile appelée les « Siècles Obscurs », puis brusquement ce fut le fameux « miracle grec » ; on vit des navigateurs grecs se lancer sur les mers, sillonner les chemins maritimes de la Méditerranée.
Les premières colonies grecques fondées en Occident furent Pithécusses (actuelle Ischia) en 775 avant notre ère et Cumes en 750. Les Grecs choisirent ces localités, proches de l’Étrurie, pour aller à la rencontre du peuple étrusque.
Dominique Briquel insiste, là encore, sur la spécificité du vieux pays toscan : « À la différence de la Grande Grèce, de l’Italie du sud, les Étrusques ne se laissèrent pas coloniser. Leur cohésion ethnique, leur indépendance de caractère et leurs atouts économiques leur permirent de préserver leur territoire, tout développant des contacts importants et fructueux avec les Grecs. »

Le décollage de l’Étrurie : agriculture, ressources minières

La prospérité agricole fut un des facteurs favorables qui aboutit à ce que, aux VIIIe-VIIe siècles, la brillante culture étrusque se développât. Dans la Toscane du nord (calcaire et grès) champs cultivés et pâtures s’étendaient largement sur un paysage de collines douces. Dans le sud, il en allait de même, dans un autre environnement : dans cette région de tuf volcanique, facile à creuser, les fleuves s’enfoncent en délimitant de larges plateaux, propices tant à la culture qu’à l’établissement d’habitats sur des sites naturels bien défendus. L’eau est abondante. La trilogie méditerranéenne (blé, vigne, olivier) et la forêt y étaient bien représentées. Les architectes et les ingénieurs étrusques surent maîtriser très tôt les techniques architecturales, hydrauliques et métallurgiques.
Un autre facteur essentiel de la prospérité de l’Étrurie fut la présence d’importantes ressources en métaux (fer, plomb, cuivre). Ces richesses minières furent à l’origine des échanges d’abord économiques, puis culturels et artistiques entre les civilisations grecque et étrusque. Aux VIIIe-VIIe siècles les cités étrusques se développèrent, importèrent toutes sortes d’objets grecs - qui représentaient le progrès - mais restèrent profondément fidèles à leurs traditions, à leur art de vivre.

Dominique Briquel précise : « Ne serait-ce que leur langue (non indo-européenne) : ils ne se mirent pas à parler grec. Et leur art : Ils baroquisent l’art grec. Tout devient beaucoup plus orné, plus vivant ; ils mélangent tous les styles. L’abondance italienne transforme le goût classique. L’impression de vie que les peintures des tombes de Tarquinia dégagent participe certainement au fait que cette civilisation nous semble si proche. »

Terre cuite et bronze

Œnochoé en Bucchero
Œnochoé en Bucchero

L’art étrusque demeure la manifestation artistique la plus originale et la plus riche de l’Italie pré-romaine. Il fut, cependant, négligé, voire méprisé par les historiens de l’art antique attachés à une conception classique de l’esthétique. De nos jours les mentalités changent : la vitalité, le charme, le désordre, les exagérations caractéristiques de l’art étrusque, si éloignés des canons classiques, sont considérés comme les premières signatures de la tradition baroque italienne.
C’est dans la fabrication des objets de terre cuite que les Étrusques firent, surtout, œuvre de créateurs originaux. Ils inventèrent une technique particulière, celle du « bucchero », terre argileuse qui imite le bronze (et l’argent terni) ; les vases de bucchero sont noirs et ornés d’un décor incisé ou en bas-relief.
Les couvercles des sarcophages représentent des figures humaines de taille naturelle ; deux sarcophages découverts à Cerveteri montrent des époux allongés côte à côte pour le repas funèbre. Le traitement de la chevelure, des vêtements et du corps est schématique mais un sourire – le malicieux « sourire étrusque » resté si célèbre ! - égaie le visage des convives.
La place de la femme à côté de l’homme suffirait à rappeler que nous sommes en Étrurie, où l’épouse n’était pas comme en Grèce, reléguée dans le gynécée, mais prenait part à la vie publique.
Deux chefs-d’œuvre en bronze retrouvés à la Renaissance attestent de la qualité du travail étrusque : l’Arringatore et la Chimère d’Arezzo. La chimère, monstre bondissant, révèle ce caractère « d’instantané », spécifique du goût étrusque. Sous la domination romaine cet art perdit son originalité.
Les Romains furent, cependant, les héritiers directs de la civilisation étrusque à plus d’un titre : la cloaca maxima, les Haruspices, les institutions, etc.

Des institutions qui influencèrent les Romains

Les auteurs anciens étaient unanimes à reconnaître que les Romains devaient aux Étrusques les insignia imperii, tout ce qui symbolisait l’exercice du pouvoir suprême et qui, après avoir exprimé la majesté des rois, a été conservé par la République. Ces insignes allaient de la toge prétexte (c’est-à-dire bordée d’une bande de pourpre) portée par les magistrats romains jusqu’aux chaussures particulières, noires ou rouges, qui caractérisaient les sénateurs et les praticiens, et l’anneau d’or et le manteau court que se réserveront les chevaliers. La tunique ornée de palmes, la toge brodée, le manteau rouge du général en chef, le siège curule sur lequel s’asseyaient les magistrats, les faisceaux du cortège des licteurs, sont tous d’origine étrusque.

La chimère d'Arezzo
La chimère d’Arezzo

L’Arringatore (le « Harangueur ») du musée de Florence, remontant au IIe siècle avant notre ère et portant une inscription étrusque, représente un magistrat étrusque. Sur cette statue plusieurs de ces insignes – toge prétexte, anneau, chaussures - sont figurés avec une insistance manifeste ; ils proclamaient, ainsi, aux Romains ce qu’ils devaient à l’Étrurie.
L’Arringatore fut trouvé au bord du lac Trasimène en 1566, à une époque qui marqua le début de l’intérêt des Modernes pour les Étrusques.
_ Étruscomanie et étruscologie

Les Toscans des XVe et XVIe siècles ne pouvaient manquer de se pencher sur la civilisation qui avait illustré leur province et dont on commençait à explorer les monuments, comme le tumulus de Castellina in Chianti, dont Léonard de Vinci fit un dessin lors de sa découverte en 1507.

Côme de Médicis
Côme de Médicis

On fouilla le sol à la recherche des restes du peuple étrusque : cette archéologie naissante fut couronnée par les découvertes majeures des deux œuvres citées plus haut. Le grand duc de Toscane, Côme de Médicis (1519-1574), fit l’acquisition des ces chefs-d’œuvre et se posa en héritier des Lucumons de l’Antiquité (magistrats au sommet de la hiérarchie juridique : sorte de rois étrusques).
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la recherche s’apparenta plutôt à un pillage désordonné des tombes. On peut parler d’étruscomanie et non d’étruscologie à propos de cet engouement pour les Étrusques. Il eut au moins, dès le début, un aspect qui se voulait scientifique : les fouilles livraient des inscriptions rédigées dans l’écriture et la langue des anciens Toscans, dont il fallait bien reconnaître qu’elle n’était ni du latin ni du grec. Dès la Renaissance on s’interrogea sur cette langue mystérieuse et ce fut un aspect essentiel de la fascination que l’Étrurie antique exerça et continue à exercer de nos jours.

Dans une prochaine émission, l’étruscologue Dominique Briquel présentera les savoirs étrusques, leur transmission, leur postérité.




Retrouvez les autres émissions de la série « Transmission des savoirs » sur Canal Académie.

En savoir plus :

Dominique Briquel, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles lettres.
Dominique Briquel, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

- Dominique Briquel est professeur à l’Université de Paris-IV et dirige le centre de recherches Archéologiques d’Orient et d’Occident (CNRS-ENS). Il est notamment l’auteur de :

  • Les Étrusques, Que sais-je (PUF)
  • La civilisation étrusque (Fayard)

Pour aller plus loin, nous vous suggérons l’exposition Giacometti et les Étrusques à la Pinacothèque de Paris, du 16 septembre 2011 au 8 janvier 2012. Renseignements ici.






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