Des « contes » d’apothicaire !

Le lexicologue Jean Pruvost se penche sur les expressions engendrées par ce mot
Dans cette nouvelle émission Jean Pruvost dévoile les petits secrets de comptabilité de nos chers pharmaciens. Une leçon d’étymologie bonne pour la santé.


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS589
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Date de mise en ligne : 21 août 2011


Essayer de faire deviner l’expression « comptes d’apothicaire » en soulignant que mon premier mot fait appel au calcul, que les enfants y font souvent une faute et que le second mot est un synonyme ancien de « pharmacien », n’est peut-être pas suffisant. Les calculs font certes penser au mot compte, qui s’écrit avec la lettre « p », comme comptable. Ce qu’on oublie de signaler, c’est que cette lettre a été ajoutée au XVIe siècle pour rapprocher le mot de sa racine latine « computare », calculer, et ainsi le distinguer de conter, raconter une histoire. On croyait alors opérer une distinction étymologique utile, mais on sait aujourd’hui, que « conter » une histoire venait aussi de « computare », c’était en effet additionner des faits pour construire un récit.
Quant au second mot, hier de réputation sulfureuse et aujourd’hui de très bonne réputation, il s’agit bien sûr de l’apothicaire, autrement dit le pharmacien. Nos premiers dictionnaires, à la fin du XVIIe siècle signalent au reste abondamment ce métier qui représente « un partie de la Médecine » consistant « en la préparation des remèdes ». Et Furetière de préciser qu’« à Paris, les Apothicaires prennent aussi la qualité de Marchands épiciers & droguistes ».

La boutique d'un apothicaire en 1568
La boutique d’un apothicaire en 1568

Le même Furetière se fait aussi le relais d’une information amusante, on se plaint en effet alors « qu’il y a trop d’apothicaires en Danemark, quoi qu’il n’y en ait que trois à Copenhague et quatre seulement en tout pour le reste du Royaume, encore faut-il qu’ils fassent quelque autre trafic pour vivre : ce qui montre qu’on se pourrait bien passer d’apothicaire ». On le constate, l’apothicaire n’a pas bonne presse. Pierre Larousse a raison de signaler que « l’apothicaire faisant commerce de substances dont le vulgaire ignore complètement la nature et le prix, le mot apothicaire devint pour le peuple, synonyme de trompeur ».
Disons-le franchement, les factures des apothicaires étaient très complexes, on n’y comprenait rien… et ces factures qu’on appelait aussi « parties d’apothicaire » devaient se discuter, il fallait, dit le lexicographe, « en retrancher la moitié pour les payer raisonnablement ».

Si l’apothicaire n’a pas bonne réputation, cela ne va pas mieux pour sa femme ou son fils. « J’ai l’air du fils d’un apothicaire, d’un vrai courtaud de boutique ! » s’exclame un personnage de Balzac dans les Illusions perdues (1843) en voyant passer d’élégants jeunes gens du faubourg Saint-Germain, des « coquets », avec donc le panache de jeunes coqs… Quant à l’apothicairesse, la femme de l’apothicaire, son nom est aussi assez péjoratif. N’est-elle pas l’épouse bénéficiant des « comptes d’apothicaire », c’est-à-dire ces calculs compliqués et mesquins, exagérément majorés, que dresse son mari ? Il existait cependant une apothicaresse respectée, la religieuse qui distribuait des remèdes aux pauvres.

Panneau signalant la boutique d'un "Apotheker", pharmacien en allemand
Panneau signalant la boutique d’un "Apotheker", pharmacien en allemand

Le mot apothicaire vient en réalité du grec, « apotheke », entrepôt, qui par déformation en ne retenant que la fin du mot et après être passé en latin, a donné le mot boutique. Il vendait de tout en effet, c’est d’ailleurs pour cela qu’on a longtemps dit de quelqu’un à qui il manquait quelque chose d’essentiel qu’il se trouvait comme un apothicaire sans sucre. Et au moment où on nous conseille de ne pas prendre en excédent des médicaments, c’est le moment de relancer une vieille expression y correspondant : ne surtout pas faire de son corps un boutique d’apothicaire !

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

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