Le Diable au corps, l’oeuvre sulfureuse adaptée au cinéma par l’académicien Claude Autant-Lara

La chronique cinéma de Gauthier Jurgensen
Claude Autant-Lara, membre de l’Académie des beaux-arts très discrédité par ses opinions politiques, n’en reste pas moins un cinéaste de génie qui a laissé derrière lui une oeuvre remarquable. Le Diable au corps, film qui a fait couler beaucoup d’encre, illustre bien ce paradoxe. Gauthier Jurgensen revient sur cette oeuvre scandaleusement fabuleuse qui ressort en salle durant cet été 2011.


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Émission proposée par : Gauthier Jurgensen
Référence : CARR817
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Date de mise en ligne : 24 juillet 2011
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Profitons du calme estival pour parler des académiciens qui ne nous donneront plus de nouvelles : ceux que nous regrettons tant et dont nous aimions les films. Premier hommage, Claude Autant-Lara, qui fut membre de l’Académie des beaux-arts de 1988 jusqu’à sa mort, en 2000.

Né en 1901, fils d’un architecte, Edouard Autant, et d’une actrice sociétaire de la Comédie française, Louise Lara, Claude Autant-Lara choisit de se lancer dans une carrière cinématographique en gardant le nom de son père et de sa mère. Il débute comme décorateur, costumier et assistant réalisateur pour des artistes aussi prestigieux que Marcel L’Herbier, René Clair ou Jean Renoir, dans des films comme L’Homme du large ou Nana, où il fait parfois des petites apparitions à l’écran.

Dans les années 1930, il se lance dans la réalisation avec plusieurs courts-métrages et importe en France, pour ses premiers longs, de grands acteurs hollywoodiens, tels que Buster Keaton ou Douglas Fairbanks Jr.
C’est pendant l’occupation que Claude Autant-Lara commence véritablement son œuvre en adaptant Fric Frac (la célèbre pièce d’Edouard Bourdet) avec Fernandel, Michel Simon et Arletty. Ses films les plus célèbres sont incontournables : L’Auberge Rouge en 1951 ou La Traversée de Paris en 1956.

Impossible d’oublier, malheureusement, que Claude Autant-Lara était un antisémite convaincu. Il fut, à la fin de sa vie, député européen d’extrême droite et n’était pas chaleureusement accueilli par ses confrères de l’Académie des beaux-arts. Il laisse pourtant derrière lui une œuvre d’exception qu’il faut absolument dissocier de ses engagements féroces.
Pour illustrer cette immense carrière de cinéaste, nous allons nous intéresser à un film aussi sulfureux que réussi : Le Diable au corps, sorti en 1946 avec Gérard Philipe et Micheline Presle, adapté du roman à scandale de Raymond Radiguet.

Au cœur de la Première Guerre mondiale, pendant que les hommes sont au front, les adolescents continuent leur scolarité, dans des villages peuplés de femmes seules qui attendent le retour de leurs époux. L’un de ces adolescents, âgé de quinze ans, s’engage dans une liaison avec Marthe, une femme mariée et plus âgée que lui.
On peut imaginer le scandale qu’a provoqué un tel roman, sorti au lendemain de la guerre de 14-18. Dès la première page, Radiguet ose écrire : « Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances. »
Raymond Radiguet y raconte vraisemblablement sa propre expérience, puisqu’il n’a que dix-sept ans lorsqu’il écrit ces lignes. Il mourut de la fièvre typhoïde à l’âge de vingt ans. C’est dans ce même climat que Claude Autant-Lara dévoile son adaptation à l’écran, en 1946, au sortir de la guerre suivante. Le Diable au corps allait choquer à nouveau.

Les amoureux du roman pourront trouver dans ce film quelques astuces de mise en scène très respectueuses du récit original. Le décor, pour commencer : dans le livre, le nom du village n’est jamais révélé. On sait simplement qu’il se trouve au bord de la Marne et qu’il commence par la lettre R. Afin de préserver cet anonymat, le film a été tourné dans les studios de Boulogne-Billancourt, en créant un village sans histoire, identique à tous les villages qu’on trouve en France.
Ce tournage en studio a aussi offert à Claude Autant-Lara une plus grande aisance dans la reconstitution de l’époque. Un travail presque avant-gardiste sur le son nous fait vivre la guerre à travers les sentiments des deux amants : tantôt les cloches qui sonnent la victoire déraillent, tantôt on écoute la Marseillaise dans un bar où tout le monde est statufié, comme glacé par l’effroi.

D’autres éléments trahiront quelque peu les amoureux du livre : le choix des acteurs, par exemple. Micheline Presle et Gérard Philippe avaient tous deux vingt-cinq ans lorsqu’ils ont tourné le film. Gérard Philippe a d’ailleurs refusé le rôle dans un premier temps, s’estimant trop âgé. C’est Claude Autant-Lara qui lui a demandé de revenir sur le projet, déclarant que la jeunesse pouvait très bien se feindre. Mais, si bon acteur soit-il, Gérard Philippe n’a toujours pas l’air d’avoir quinze ans.
Autre infidélité, le héros du film s’appelle François. Dans le récit, on ne dévoile jamais son prénom. Mais, après tout, le cinéma n’a pas à être au service de la littérature.

C’est d’ailleurs dans ce qui ne s’écrit pas que Claude Autant-Lara est le plus virtuose. Ses longs plans, où la caméra se faufile là où le regard ne peut jamais aller, nous donnent à voir l’impossible. On assiste ainsi à une scène d’amour où la caméra, en passant entre le mur et le sommier du lit, camoufle pudiquement les deux amants. Le travelling termine sa course sur un feu de cheminée qui s’anime de plus en plus.
Parfois, on se glisse à l’intérieur même de cette cheminée pour filmer le couple presque allongé sur un lit de flammes. Ces trouvailles ne sont pas l’œuvre de Raymond Radiguet, mais bien celles d’un cinéaste habile qui a méticuleusement travaillé son adaptation.

Le Diable au corps n’était jamais sorti en cassette vidéo. Il bénéficie depuis 2009 d’une remarquable édition DVD chez Paramount, qui a accompagné sa première ressortie en salle depuis presque trente ans. Vous y trouverez, en complément, un documentaire de 45 minutes très complet sur l’élaboration du film, appuyé par un témoignage fascinant de Micheline Presle, ainsi qu’un petit bonus de 3 minutes sur la classification obtenue par le film, interdit au moins de seize ans à l’époque et assorti d’un texte d’introduction. On y découvre que, contrairement aux rumeurs qui ont suivi sa sortie, le film n’a jamais été censuré. Nous pouvons donc en profiter aujourd’hui dans sa version originale et intégrale.

Texte de Gauthier Jurgensen


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