Alain-René Lesage : de Turcaret à Gil Blas, les lettres pour vocation

Portrait de cet avant-gardiste des Lumières par François-Pierre Nizery
Alain-René Lesage (1668-1747) est un auteur brillant mais peu connu. Il a pourtant vécu à une époque charnière de notre histoire littéraire, en pleine querelle des Anciens et des Modernes, et fut le premier auteur à vivre exclusivement de sa plume. Retour sur le parcours d’un génie oublié.


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Émission proposée par : François-Pierre Nizery
Référence : PAR560
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Date de mise en ligne : 31 juillet 2011


Pour compléter cette évocation du regard distant de Lesage sur « l’ornementation littéraire » et sur les poètes en général, cette émission est suivie de la lecture d’un dialogue, tiré de Gil Blas (Chapitre XIII du Livre VII), dans lequel Gil Blas se moque de façon cinglante de son ami Fabrice Nuñez, fils de barbier devenu poète et se voulant « au-dessus du lot ». Fernand Guiot tient, dans cette lecture, le rôle de Fabrice Nuñez.

Cette émission est consacrée au parcours d’un écrivain que le temps semble avoir un peu effacé de nos mémoires, en dehors du monde universitaire, et qui pourtant reste emblématique d’une époque à la croisée des chemins, entre deux siècles, celui du Roi-soleil et celui des Lumières, le XVIIe et le XVIIIe. Alain-René Lesage est un personnage qu’il n’est pas toujours simple de situer. Est-ce un classique, est-ce un moderne, est-ce déjà un homme des Lumières ?

Il est, en tous les cas, généralement considéré comme un écrivain du XVIIIe. Quoi de plus logique puisque son œuvre est apparue, pour l’essentiel, dans la première moitié de ce siècle jusqu’à sa mort en 1747. Pourtant Lesage, écrivain relativement tardif, avait déjà 32 ans en 1700 et avait donc vécu les trois dernières décennies du XVIIe, marquées par la querelle des Anciens et des Modernes mais encore imprégnées de l’esprit de la littérature classique. 1668, l’année de sa naissance, est celle de l’Avare de Molière et des six premiers livres des Fables de La Fontaine. Lors de la parution des Caractères de La Bruyère, Lesage a déjà 20 ans. Il a 23 ans lorsque Racine achève Athalie. Entre deux siècles, entre deux modèles de pensée, entre deux terres, l’une de naissance, l’autre d’élection, la Bretagne puis la région parisienne, entre deux sources d’inspiration, l’Espagne, derrière laquelle se cache la France, entre deux genres littéraires, le roman et le théâtre, Alain-René Lesage est un homme marqué par une certaine ambivalence.

Il naît le 8 mai 1668 à Sarzeau dans le Morbihan. Son père, Claude Lesage, est avocat, notaire et greffier de la cour royale de Rhuys. Son enfance bretonne est donc bercée dans un milieu plutôt bourgeois, celui de notables locaux, certes privilégiés mais sans luxe excessif. Orphelin de mère en 1677, de père en 1682, il fut « évacué » vers le collège des Jésuites de Vannes, spolié par ses tuteurs et ne remit plus jamais les pieds, en tous les cas durablement, dans sa ville natale. Cette spoliation a nourri en lui une haine féroce contre les « traitants », les financiers de l’époque, qu’il exprimera plus tard dans ses écrits. C’est vers 1690 qu’il arrive à Paris pour y faire des études de droit et de philosophie avant de s’inscrire au barreau. Marié le 28 septembre 1694 à Marie-Elisabeth Huyard, fille d’un bourgeois de Paris, dont il eut 4 enfants, il se lance dès 1695 dans l’aventure littéraire en publiant les Lettres galantes d’Aristénite. Avocat jusque vers 1698, il se consacre ensuite pleinement à l’écriture, grâce, notamment, à la pension que lui alloue l’abbé de Lyonne (qu’il conservera jusqu’à la mort de ce dernier en 1721). Cette pension lui permet, sinon de vivre luxueusement, du moins de survivre et surtout de préserver cette indépendance à laquelle il restera attaché toute sa vie (il refuse même, au nom de cette indépendance, les faveurs du Maréchal de Villars). Commence alors sa vraie carrière d’écrivain (on peut parler de carrière puisqu’il en fera effectivement son métier) et son premier contact avec ce qui deviendra une source essentielle de son œuvre, la littérature espagnole, vers laquelle le pousse l’abbé de Lyonne, lui-même fils d’un ancien ministre des Affaires étrangères du temps de Mazarin.

Le succès littéraire de Lesage vient d’abord en 1707 avec Le Diable boiteux qui inaugure son travail de traduction et de réécriture d’œuvres espagnoles. Le Diable boiteux, l’étrange et fascinante histoire d’un étudiant transporté par un diable malicieux sur les toits de la ville pour observer le comportement des hommes qui l’habitent, est inspiré, du moins en partie, par le Diablo cojuelo de Velez de Guevara, datant de 1641. Lesage en fait un roman original dont il ne cache d’ailleurs pas les sources. Puis vient le théâtre, Turcaret, une satire impitoyable du monde de la finance, qui lui vaut une hostilité très forte des « traiteurs », lesquels tentent même de faire interdire la pièce. Elle sera malgré tout jouée le 14 février 1709 au Théâtre français, sur l’insistance du Dauphin, le fils de Louis XIV. Et puis commence l’écriture de ce qui restera sans doute l’œuvre majeure de Lesage, L’Histoire de Gil Blas de Santillane, elle aussi inspirée d’un, voire plusieurs ouvrages espagnols, notamment le Marcos de Obregon de Vicente Espinel, datant de 1618. L’écriture de ce roman se fait en plusieurs étapes qui s’étalent dans le temps. Les 6 premiers livres sont publiés en 1715, les 3 suivants en 1724, et les 3 derniers en 1735. À chaque étape, le roman évolue. Au départ, il est vraiment picaresque. Il raconte, à la première personne, l’histoire d’un « picaro », autrement dit d’un marginal plus ou moins naïf, sauf que normalement le « picaro » reste marginal, alors que Lesage en fait, lui, dans les livres suivants, ceux de 1724, un exemple d’ascension sociale, avant d’en faire dans ceux de 1735, presque un modèle de sagesse et de distanciation.

Évidemment, l’œuvre de Lesage ne se limite pas à ces trois ouvrages qui ont fait sa réputation par-delà les siècles, Le Diable boiteux, Turcaret et Gil Blas de Santillane, et qui sont aujourd’hui les plus lus et joués sur scène. Il faut aussi citer, notamment, Les nouvelles aventures de l’admirable Don Quichotte, sorties en 1704, une reprise originale d’un texte qui était lui-même une suite de l’œuvre de Cervantes écrite par l’écrivain espagnol Avellaneda. Parmi les romans, il faut également citer L’Histoire de Guzman d’Alfarache et Les Aventures de Robert Chevalier, dit de Beauchesne (l’histoire d’un flibustier au Canada), parus en 1732, ainsi que Le Bachelier de Salamanque, Estevanille Gonzalez et La Valise trouvée publiés de 1736 à 1738. Quant aux pièces de théâtre, il faut citer notamment Crispin rival de son maître et La Tontine en 1707, et puis aussi, et surtout car c’est un aspect essentiel de l’œuvre de Lesage, tout le théâtre de la Foire, des pièces écrites entre 1712 et 1730.

Représentation théâtrale à la Foire Saint-Germain
Représentation théâtrale à la Foire Saint-Germain

On a beaucoup dit que le théâtre de la Foire répondait surtout à un besoin alimentaire de l’auteur. Lesage, il est vrai, est un écrivain qui a toujours voulu vivre de sa plume et ne jamais dépendre des puissants pour s’en sortir. Mais c’est bien là l’une des nombreuses ambivalences du personnage. Le théâtre de la Foire, Lesage y est venu en réaction aux relations difficiles qu’il entretenait avec le milieu « officiel » des comédiens. Ce milieu, notamment le Théâtre français, n’a eu de cesse de pourchasser le théâtre de la Foire en faisant interdire sans vergogne tout ce qui pouvait les « concurrencer », notamment le dialogue (en 1706), la parole même (en 1707), le chant (en 1709). Chaque fois, les forains trouvent une parade qui leur permet de résister. À l’interdiction du dialogue, ils répliquent par le monologue, à celle de la parole, ils répliquent par le chant et la danse, à l’interdiction du chant, ils répliquent par le théâtre des marionnettes et le système des écriteaux, tout ceci avant qu’en 1714, l’Académie royale de musique ne finisse par accorder à nouveau le droit de chanter aux forains. Pour Lesage, le théâtre de la Foire, ce n’est pas simplement un moyen de conquérir un public, donc de gagner sa vie. Du reste, il garde une distance prudente vis-à-vis de ce qu’on appelle le « goût du public » qui est loin d’être uniforme et ne fait, selon lui, que refléter sa diversité. Pas question donc pour lui de se plier à la loi de la demande. Certes, Lesage opte pour la comédie, pour le rire, pour l’ironie, supposés susciter davantage l’adhésion d’un public populaire. Pour autant, l’objectif de Lesage, lorsqu’il se met au théâtre de la Foire, n’est pas, en tous les cas pas uniquement, de séduire, mais bien de renouveler l’image de la comédie et de faire du théâtre de la Foire un genre littéraire à part entière en lui donnant un « ton » particulier. Ce sera l’opéra comique, dont Lesage est considéré comme l’inventeur.

Cette passion de Lesage pour un genre littéraire qu’il invente en fait-elle un homme de théâtre avant tout ? Est-il dramaturge plus que romancier ? Il n’y a pas chez Lesage de hiérarchie entre les deux genres. L’un influence l’autre et réciproquement. La comédie, même à la Foire, n’est jamais dissociée du romanesque. Il y a de la théâtralité dans chacun de ses romans. Mieux même, Lesage prend plaisir à déconcerter ses lecteurs en pratiquant le mélange des genres, notamment en insérant dans ses romans des récits intercalaires qui viennent malicieusement rompre le « discours » du narrateur et lui donner un sens différent par un regard extérieur. Lorsque Lesage s’adresse au public à travers le théâtre, il sollicite de sa part plus qu’une réaction affective, une réflexion, un raisonnement critique, lesquels ne peuvent pas simplement venir de la représentation, de l’oralité, mais surtout de la lecture. Dans Gil Blas (chapitre V du livre X), Lesage cite ainsi le jugement d’un gentilhomme sur une comédie : « Bien loin de juger d’une pièce que nous entendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu’elle n’est que dans la bouche des acteurs ; quelque bien affectés que nous en soyons, nous suspendons notre jugement jusqu’à ce que nous l’ayons lue ; et véritablement, elle ne nous fait pas toujours sur le papier, le même plaisir qu’elle nous a fait sur la scène ». L’esprit critique de Lesage, la distance qu’il met toujours entre son écriture et le monde qu’il observe, font la force de son œuvre et rendent d’autant plus pénétrante son ironie satirique. Le regard mordant qu’il porte sur la société de son temps, sur les comédiens, sur les médecins, le regard encore plus dur qu’il porte sur les financiers, ces fameux « traitants » qui l’ont tant maltraité, sur les vanités des puissants, ce regard n’est pas simplement une attitude d’esprit, une réaction morale, voire politique, c’est aussi la marque d’un style, une originalité d’écriture qui anéantit toute accusation de plagiat, comme avait tenté de le faire Voltaire, dont les assertions furent réfutées par l’Académie française elle-même par la voix de Neufchâteau en 1818. Plus encore, ce regard critique de Lesage en fait un écrivain d’aujourd’hui, un écrivain contemporain dont les positionnements à l’égard des vices de la société sont d’une actualité brûlante.

François-Pierre Nizery
François-Pierre Nizery

L’écriture de Lesage, la profondeur de sa réflexion, par-delà sa légèreté de ton et son ironie, donne à son œuvre une portée universelle bien loin d’une étiquette locale, régionale ou nationale dans laquelle on veut trop souvent enfermer les écrivains. Lesage est-il breton ? De naissance, oui, mais la bretonnité de Lesage tient certainement davantage de son caractère indépendant voire un peu rebelle que de son lieu de naissance, ce caractère qui lui fait refuser d’entrer à l’Académie française alors qu’il y aurait eu toute sa place. Sa bretonnité tient aussi et peut-être surtout de son ouverture au monde, de son talent d’explorateur, qui est l’une des marques de l’esprit breton. L’Espagne est présente dans son œuvre comme aucun autre pays. On pourrait donc le dire aussi espagnol. Mais cette Espagne-là ressemble tant à la France. Madrid c’est Paris. Alors Lesage est-il parisien ? Il a vécu, à Paris puis à Boulogne, l’essentiel de sa vie. Pour autant, son attitude, ses réactions dans ses écrits restent davantage celles d’un provincial maintenant une certaine distance critique vis-à-vis de la capitale. Lesage est donc resté breton, mais sans qu’on puisse l’accaparer dans une identité qu’il n’aurait sans doute pas acceptée comme telle. Il n’a jamais évoqué explicitement son pays natal dans ses écrits, mises à part quelques allusions, perfides, à des personnages de Sarzeau (Rolando dans Gil Blas). Aucune description, notamment de paysages, ne rappelle la Bretagne. Du reste, la description de paysages est, d’une façon générale, très absente d’un genre littéraire fait surtout d’intrigue (sur le modèle espagnol) et de caractères (sur le modèle français), tant ces descriptions étaient à l’époque considérées comme relevant d’un art de l’ornementation, un art d’agrément un peu futile, comme d’ailleurs la poésie pure, qui n’avait pas la cote.

L’œuvre de Lesage mérite vraiment d’être relue de nos jours, tant elle représente une sorte d’éloge de la distance, de l’ironie, et de la discrétion, dont on a besoin aujourd’hui.



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Gil Blas (Livre VII- Chapitre XIII)




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