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Le Parvis des Gentils, la rencontre entre croyants et non croyants

Rémy Brague : le christianisme n’est qu’une religion et rien d’autre !
L’Institut de France a fait partie des lieux à abriter le Parvis des Gentils, une rencontre de deux jours entre croyants et non croyants. A cette occasion, ils ont pu dialoguer sur des thèmes de société. Canal Académie vous propose d’écouter, parmi les nombreuses interventions, celle de Rémy Brague, philosophe, spécialiste des religions, membre de l’Académie des sciences morales et politiques. dimanche 17 avril 2011 par Damien Le Guay - réf. COL657


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Référence : COL657
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Date de mise en ligne : 17 avril 2011

1. Le christianisme ou la « religion absolue »

C’est Hegel qui appelait le christianisme « la religion absolue ». La formule scandalise notre époque qui aime noyer le poisson, et avec lui le signe du poisson. On la comprend comme une prétention à « posséder la vérité », comme on dit pour s’en défendre. Et pourtant, cela me semble vrai, voire d’une évidence banale, pour peu que l’on donne aux mots leur sens, tout leur sens, et surtout rien que leur sens. « Ab-solu », ab-solutus, est un doublet de « ab-sous », délivré du lien des péchés qui l’entravaient. « Absolu » veut dire qu’une chose est déliée, dégagée de tout ce qui n’est pas elle. Or, le christianisme a justement cette particularité remarquable qu’il est une religion qui n’est qu’une religion, une religion et rien d’autre. Les autres religions sont des religions et… à chaque fois autre chose. Le bouddhisme, s’il est une religion—et certains préfèrent éviter ce mot—est une religion et une sagesse, le shintoïsme est une religion et un légitimisme, le judaïsme est une religion et un peuple, l’islam est une religion et une loi.

Le christianisme n’est pas une loi. La distinction entre les normes (dont le droit et la morale) d’une part et d’autre part la religion est nette dans le christianisme, beaucoup moins dans les autres religions. L’historien Fustel de Coulanges l’a écrit en 1964 dans son grand livre sur La Cité antique : « Le christianisme est la première religion qui n’ait pas prétendu que le droit dépendît d’elle . » Il pensait avant tout à la religion des cités antiques. A plus forte raison, il n’y a pas de halakha ou de sharia chrétiennes. Il n’y a pas de droit chrétien. Il y a des chrétiens qui font du droit et qui essaient d’y introduire le plus de justice possible. Même la prétendue « morale chrétienne » n’a rien de spécifiquement chrétien. Elle n’est pas le folklore d’une nation particulière. Elle est la morale commune. Les Rabbins du Talmud assignaient aux nations du monde, parmi lesquelles ils placent les Chrétiens, sept commandements fondamentaux qui auraient été donnés à Noé au sortir de l’arche . Ils sont d’ailleurs du plus haut intérêt pour l’anthropologue, puisqu’on peut y trouver l’équivalent de la prohibition de l’inceste et même de la cuisson des aliments. Les Chrétiens se réfèrent plus volontiers au Décalogue (Exode, 20). Dans les deux cas, on est en présence de ce que j’ai appelé ailleurs le kit de survie de l’humanité. Son respect n’est pas avantageux pour les Chrétiens en particulier ; il est vital pour l’humanité en général.

De même, le droit romain qui était en vigueur n’a pas été modifié en profondeur par le christianisme. Celui-ci n’a fait qu’adapter certaines dispositions légales qui heurtaient les chrétiens. Ceux-ci n’apportaient pas de révolution sociale ou juridique. Ils n’apportaient pas de commandement nouveau. Qu’apportaient-ils alors ? Peut-être un regard plus aigu pour discerner de l’humain là où on avait jusqu’alors du mal à en voir : chez l’enfant, chez la femme, chez l’esclave, chez le barbare, c’est-à-dire le non-Grec (du point de vue des Grecs), chez le « païen » (du point de vue des Juifs).

On peut penser ce que l’on veut de la façon dont l’Eglise défend aujourd’hui des réalités incapables de faire valoir elles-mêmes leur humanité : au début de la vie, le foetus, voire les cellules embryonnaires, et à l’autre bout de celle-ci, le mourant dans le coma. On peut discuter certaines prises de position. Il importe en tout cas de voir que les chrétiens d’aujourd’hui ne prétendent rien faire d’autre que ce que les premiers d’entre eux avaient fait : ratisser l’humain assez large pour qu’on soit sûr de ne rien laisser au-dehors.

2. De la nature du droit

La « nature » dont parle le droit naturel n’est pas la nature comme la biosphère qui nous entoure de toute évidence, et encore moins celle, cachée celle-ci, dont les sciences nous révèlent les lois. Invoquer le droit naturel, ce n’est pas inviter à agir comme les plantes ou les animaux ; ce n’est pas céder à ce que l’on appelle maintenant du « biologisme ». Notre difficulté à comprendre de quoi il s’agit dans le « droit naturel » tient à une évolution, voire une révolution, dans le sens même du mot « nature ». Pour nous, l’état « naturel » des choses est leur état initial, spontané, brut, avant que n’intervienne ce qui discipline, rectifie, nettoie. Le naturel est le sauvageon qui n’a pas encore été sarclé, émondé, cultivé, donc, par ce que nous appelons, en un jeu de mots aussi profond qu’ancien, la « culture ». Pour les Anciens, le naturel était au contraire l’état intégralement déployé d’une réalité, celui dans lequel elle a atteint la plénitude optimale de sa maturité et dans lequel elle est vraiment ce qu’elle doit être. Historiquement parlant, les doctrines du droit dit « naturel » que l’on trouve chez Cicéron, chez les juristes romains ou chez saint Thomas d’Aquin, supposent cette nature orientée vers sa perfection, « téléologique », qui est en gros celle des Stoïciens. C’est une nature telle que l’on peut parler de normal et de pathologique. Ces notions sont devenues impopulaires. On les déclare vides de sens hors du vocabulaire médical. Peut-on alors parler, plutôt que d’un droit naturel, d’un droit rationnel ? Oui, puisque la nature de l’homme, c’est justement la raison. Mais cette substitution n’est légitime qu’à condition de ne pas confondre la raison avec le calcul au service du caprice, même si celui-ci est affublé du nom de « demandes de société ». Ceci dit, nous sommes peut-être à l’aube d’une nouvelle alliance entre la nature au sens du droit naturel et la nature au sens de biosphère. Celle-ci est en effet menacée, soit, ce qui crève les yeux, par les atteintes à l’environnement soit, de façon insidieuse, et donc peut-être plus dangereuse, par les atteintes portées aux conditions de base de la reproduction de l’espèce. Et la raison doit respecter les conditions de sa propre émergence, c’est-à-dire l’existence de l’« animal raisonnable » que nous sommes.

3. La théocratie, le meilleur des régimes ?

Nous vivons tous en théocratie, et ne pouvons vivre que sous ce régime. Là aussi, il faut distinguer. On comprend la plupart du temps : le règne des hommes de religion, ou à tout le moins leur influence excessive sur les affaires de la cité. On cherche de cet épouvantail des exemples historiques, et ils sont d’ailleurs bien moins nombreux qu’on ne le pense. Mais il n’est pas besoin de chercher aussi loin la théocratie : la conscience est la voix de Dieu en nous. L’écouter, c’est faire advenir le règne de Dieu en une partie du monde qui n’est pas bien grande, mais qui a l’avantage de dépendre de nous, à savoir nous-mêmes. C’est au pied de la lettre que Rousseau parlait de la conscience comme d’un « instinct divin, immortelle et céleste voix ». Je le prends ici tout à fait au sérieux. Ce Dieu ne se fait pas connaître comme tel dans le tonnerre et les éclairs. Et la conscience parle aussi, voire parfois plus clairement, chez certains de ceux qui ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître Dieu. Pourquoi ? J’aimerais répondre en formulant à ce propos une règle : Dieu ne cherche jamais son propre avantage, même son propre avantage symbolique, sa propre gloire. Il cherche l’avantage de ses créatures. En particulier, il ne cherche pas à se faire connaître parce qu’il aurait besoin d’une claque pour l’applaudir. Le Dieu des Chrétiens se fait connaître uniquement lorsque c’est nécessaire pour le salut de sa création. Point n’est besoin de l’identifier comme tel. Ce Dieu agit de la sorte selon les règles de la plus élémentaire et fort humaine courtoisie. Si dans la rue un inconnu nous demande son chemin, nous le lui indiquons, sans éprouver pour autant le besoin de nous nommer. Nous le faisons, le cas échéant nous donnons notre numéro de téléphone, ou notre carte de visite, uniquement s’il s’avère qu’un contact renouvelé pourrait apporter une aide supplémentaire. De même, Dieu ne se révèle que là où il n’y a pas d’autre moyen de proposer le salut à celle de ses créatures qui a besoin d’être sauvée, à savoir l’homme.

Pour qui se croit capable de se débrouiller tout seul, et qui refuse la Révélation, il reste tout le domaine dans lequel Dieu, quoique tout aussi présent, n’a pas besoin de se manifester explicitement. Tout le domaine de la raison, donc. Tout ce qui est « devant l’entrée du Temple », tout ce qui est—c’est l’étymologie de cet adjectif—« profane ». C’est celui-là qui constitue le parvis des Gentils.

En savoir plus :

- Le site internet de l’événement
- Discours de François Terré durant la troisième et dernière intervention de fondation du Parvis des Gentils à l’Institut de France.
- Le Parvis des gentils, la rencontre entre croyants et non croyants
- Rémi Brague, membre de l’Académie des sciences morales et poitiques, le philosophe qui prend au sérieux le « fait religieux »






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