Jérôme Deschamps : des Deschiens à la Comédie française, l’humour dans tous ses états !

Un entretien exclusif de l’auteur metteur en scène, invité de Jacques Paugam
"Un fil à la patte" de Feydeau joué à la Comédie française jusqu’en juin 2011 est dû à la mise en scène de Jérôme Deschamps. L’auteur, acteur, metteur en scène, fondateur de la troupe Les Deschiens, et actuel directeur de l’Opéra comique, se confie entre humour, talent et humanisme, et révèle les clés de son métier au micro de Jacques Paugam


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : CARR758
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Date de mise en ligne : 20 mars 2011
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Jérôme Deschamps, auteur, acteur et metteur en scène, pensionnaire de la Comédie Française de 1974 à 1976, a fondé en 1979 avec Macha Makeieff la troupe de la famille Deschiens, et a monté toute une série de spectacles dont il est auteur et metteur en scène. A la télévision, la série de Deschamps diffusée sur Canal + a constitué une série culte. Parallèlement à ses propres créations, il a mis en scène des pièces, entre autres de Molière et de Labiche ainsi que plusieurs opéras. Il dirige d’ailleurs depuis 2007 l’Opéra Comique. Il a également monté à la Comédie française le spectacle Feydeau qui se joue jusqu’au 18 juin 2011. Tous ceux ou presque auquel l’âge a donné le privilège de suivre l’actualité théâtrale depuis 50 ans sont d’accord pour reconnaître que cette version Deschamps du « Fil à la patte » est la meilleure depuis celle proposée en 1961 à la Comédie française par Jacques Charon.

Feydau dans un grand théâtre public : un grand auteur ?

Jérôme Deschamps © Simon Wallon
Jérôme Deschamps © Simon Wallon

J.D : Feydeau a très longtemps été considéré comme un auteur de boulevard avec la dimension péjorative que peut avoir cette expression, il a d’ailleurs été refusé à la Comédie française, on n’a pas voulu l’inscrire au répertoire tout de suite. Puis il y a eu une découverte de ce répertoire absolument génial qui est léger, et doit être joué avec élégance et une certaine humilité, et qui ne manque pas de fond contrairement à ce que l’on croit. Il y a eu effectivement toute une époque où l’on trouvait absurde de jouer cela dans le théâtre public comme si c’était réservé aux rires les plus gras.

Feydeau, une mécanique ?

J.D : C’est vrai qu’il s’agit d’une horlogerie extraordinaire surtout lorsqu’on pense qu’il rédigeait au fil de la plume. Il y a une excellence. La construction est extrêmement savante, il n’ y a pas de scène faible. Il ajoutait des traits d’esprit sublimes. Et même des situations qui n’ont pas vraiment de nécessité. Est-il bien nécessaire qu’un personnage sente mauvais et que la sœur de Lucette ait faim ? Finalement cela donne un piment à l’œuvre. Il joue sur la répétition parce que c’est un art du théâtre et c’est un homme de plateau. On a le sentiment même que les réactions du public sont écrites. Et si jamais les rires couvrent l’audition de telle ou telle réplique les choses sont redites de façon différente quelques secondes après, donc on ne perd pas le fil de l’action. Feydeau disait qu’il faut mettre le spectateur dans la situation où il ne peut pas reprendre son souffle. Finalement il faut que ça aille un peu trop vite, que l’on ait ce sentiment délicieux que quelque chose puisse nous échapper. On a besoin d’un rythme, d’une musicalité. Un certain rythme qui permet de parler pour ne rien dire comme on le fait dans les salons bourgeois. C’est une occasion rêvée pour laisser s’échapper des bêtises qui font le bonheur des spectateurs. Il donne des indications de mise en scène précises, c’est peut être l’auteur le plus pertinent de ce point de vue, même s’il n’est pas le seul. Ses indications sont extrêmement précieuses.

Deschamps à la Comédie française

J.P : Vous avez été très bien admis par la troupe. Est-ce lié au fait que vous ayez été pensionnaire de la Comédie française pendant trois ans ?

J.D : Non je ne pense pas.

J.P : Je me suis renseigné, j’ai discuté avec les comédiens et c’est une des 3 explications qui est ressortie : le respect pour un ancien.

J.D : (rires) C’était assez bizarre car je leur parlais de Charon que j’avais connu et de la façon dont il travaillait. J’avais l’impression de leur parler d’un autre monde. Conscient de la nécessité d’arriver à un rythme, à une musicalité, une façon de ne pas penser, ne pas montrer qu’on est conscient de ce que l’on fait en tant qu’acteur, rester un animal fragile emporté par un tourbillon.

J.P : Vous dîtes souvent que les acteurs sont des animaux fragiles, qu’entendez-vous par là ?

J.D : Je pense que les gens sont des animaux fragiles, qu’il faut s’intéresser à eux, à leur façon de fonctionner, à leurs faiblesses, à leurs maladresses, qui sont en fait des traits de caractère qui les différencient des autres. Qui sont parfois l’héritage de choses importantes. Ce peut être une façon de parler. Comme les accents qui sont passionnants. Et d’ailleurs je suis en réaction contre les écoles qui considèrent que ce sont des défauts, qu’il faut aller vers un français standard sans couleur. Qu’il faut donner l’impression de venir du 6e ou 7e arrondissement pour jouer Marivaux. Ce qui est absurde. Et si on regarde les quelques documents anciens, on sait que les acteurs ne jouaient pas de cette façon.

Je souhaite m’intéresser à ce que j’appelle des aveux, savoir tendre la perche aux acteurs pour qu’ils nous donnent ce qui leur est propre et pas seulement leur habilité à faire leur métier. Mais là c’était un exercice un peu différent, il fallait rompre avec une pratique très répandue au théâtre où l’on pense que l’on a beaucoup de temps devant soi pour réfléchir, s’épancher, s’interroger. J’ai voulu que l’on prenne ces questions dans un mouvement.

On répète pour ici et maintenant. Pas dans la perspective de ce que l’on fera plus tard. Comme en musique on donne tout de suite les notes et on fait les corrections. Si on part de travers en se prenant la tête plutôt que de se laisser surprendre par ce qui peut vous arriver dans la bonne musique et directement, on a peu de chance de trouver le bon rythme et la bonne musique. Je crois que tout ne doit pas être explicité. Il faut tendre des perches, mettre en situation, savoir parler aux acteurs devant les autres ou pas. Il faut savoir s’adresser à chacun. Eviter de blesser les gens. Car vous savez le catalogue des metteurs en scène cruels est important. C’est une facilité qui ne mène pas toujours à la grâce.

En savoir plus :

- Un fil à la patte de Feydeau à la Comédie française

Ce spectacle restera sans doute un des spectacles les plus réussis de l’année théâtrale 2010-2011 à Paris. Il avait pour échéance le 18 juin 2011 mais elle sera reportée à bien plus tard. Par contre il faut réserver les places longtemps à l’avance...

- Le spectacle est repris au moment des fêtes de fin d’année 2011.






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