L’entravée d’Ismaïl Kadaré : l’autopsie d’un complot en régime de dictature

L’écrivain albanais, de l’Académie des sciences morales et politiques, évoque son nouveau roman au micro de Jacques Paugam
Ismaïl Kadaré est ici invité à présenter son dernier roman L’Entravée, l’aventure d’un dramaturge albanais qui se retrouve devant le comité du Parti pour avoir dédicacé un livre à une jeune-femme qui s’est suicidée. Ismaïl Kadaré, membre associé étranger à l’Académie des sciences morales et politiques, reçu par Jacques Paugam, continue à dénoncer et décortiquer les rouages, subtils et terriblement efficaces, des dictatures.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : PAG850
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Date de mise en ligne : 26 décembre 2010

Ismaïl Kadaré a été installé comme associé étranger à l’Académie des sciences morales et politiques le 28 octobre 1996 et vient de publier chez Fayard un roman intitulé L’Entravée. L’écrivain albanais met ainsi en scène une histoire qui se déroule sous la dictature d’Enver Hoxha (1908-1985).

Jacques Paugam : Votre livre, comme nombre de ceux que vous avez écrit, permet de comprendre comment fonctionnaient au jour le jour les régimes totalitaires communistes et le plus extravagant d’entre eux, celui de l’Albanie d’Enver Hoxha. Tous articulés autour d’une psychose permanente et paranoïaque du complot. Dans ce roman, tout part d’une simple dédicace qui suffit à emballer la machine.

I.K : Oui et cela arrive même dans les autres régimes. La littérature est à l’affût de ces choses difficiles, lourdes, parfois impossibles...

d'Ismaïl Kadaré, membre associé étranger de l'Académie des Sciences morales et politiques
d’Ismaïl Kadaré, membre associé étranger de l’Académie des Sciences morales et politiques

J.P : Dans un tel régime de dictature, pour les gens "importants", tout se fait en respectant les apparences de la plus grande courtoisie, mais en jouant la carte du silence et des mystères. C’est ainsi que le personnage principal va craquer, alors qu’on le traite avec apparemment beaucoup de déférence. Un tel fonctionnement est-il vraiment prévu, organisé ?

I.K : Bien sûr ! Une dictature, c’est une machine, avec ses lois et mécanismes antérieurs, qui est dans la logique d’une tyrannie, agissant avec des calculs très froids et intelligents. Le traitement est adapté à la personne. La machine de la terreur est la plus perfectionnée des machines.

J.P : Face à cette technique, la personne visée perd pied. Votre héros passe par tous les états, cherche toutes sortes d’explications et finit par se détruire tout seul. Finalement la police et la justice n’ont pas grand chose à faire.

I.K : C’est une des lois de la tyrannie pour saper les gens à l’intérieur d’eux-mêmes, les déstabiliser de façon indirecte. Ceux qui vivent dans une tyrannie n’en sont pas toujours conscients. Ils pensent vivre dans un pays normal. Si vous demandez à des adolescents qui y vivent s’ils se sentent dans un pays libre, ils seront étonnés et vous répondront : "certainement", croyant qu’ils sont effectivement dans un pays normal. Le but est de donner l’impression d’une réalité normale. Il ne faut pas oublier que les régimes totalitaires dans le XXe siècle ont rempli un espace énorme sur le globe terrestre. C’est un facteur déterminant pour donner l’impression d’une normalité.

J.P : De ce point de vue, le totalitarisme soviétique est celui qui dans l’Histoire a occupé la surface la plus grande.

I.K : Oui, un espace colossal auquel s’est ajouté un autre pays gigantesque : la Chine. La plupart des citoyens pensaient que c’était ça le monde permanent. L’autre monde, celui du capitalisme, était vu comme provisoire.

J.P : L’intérêt d’un texte d’écrivain -et non pas simplement de journaliste- est de montrer la complexité des êtres. Dans votre roman, le dramaturge soupçonné peut à la fois multiplier les gestes de courage et de provocation mais aussi de lâcheté. Il s’adresse au juge pour essayer de voir la jeune fille et il provoque la police en allant dans le bar de l’hôtel dont on sait qu’il est le plus surveillé. Vous montrez ainsi la complexité de l’être humain.

I.K : Concernant sa demande de rencontrer sa maîtresse, ce n’est pas une preuve de lâcheté. C’est plutôt une forme de mégalomanie. Pourquoi ne pas profiter de ce juge d’instruction pour retrouver cette femme dont il n’a plus l’adresse ? Mon personnage est un dramaturge « moyen ». Les artistes, qu’ils aient été des génies ou des médiocres, étaient traités de la même manière.

J.P : Concernant votre situation actuelle, c’est une banalité de dire que vous êtes un des écrivains « nobélisables » mais votre femme Elena a semé le trouble en écrivant dans son livre Le temps qui manque (Fayard) que L’Entravée serait le dernier roman que vous publierez dans votre vie. Comme vous écrivez environ un roman par an, qu’allez-vous faire ? Et pourquoi l’abandon du roman ?

I.K : Je ne déclarerai pas que je n’écrirai plus, mais plus de romans. D’ailleurs quand j’ai dit que je n’écrirais plus de poèmes, j’ai tenu parole. J’écrirai autre chose que des romans.

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