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L’ archéologue Jean-Pierre Sodini fait parler les marbres paléochrétiens et évoque Syméon le Stylite

Le byzantiniste de l’Académie des inscriptions et belles-lettres raconte ses fouilles en Syrie
L’archéologue Jean Pierre Sodini ouvre des nouveaux horizons sur la vie quotidienne byzantine et sur Syméon le Stylite. Que nous apprend l’archéologie sur l’Antiquité Tardive ? Qu’est ce que le Martyrion de saint Syméon ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : HAB610
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/hab610.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 17 avril 2011

L’académicien Jean Pierre Sodini a commencé son parcours scientifique en "lisant les marbres" des carrières et des basiliques d’Aliki de Thasos en Grèce. Il a fait revivre, en effet, leur insertion concrète dans l’économie de l’Antiquité Tardive et leur diffusion dans tout le bassin méditerranéen. De Thasos, puis Istanbul, son horizon s’est élargi à Rome, Carthage, les Balkans, l’Asie Mineure et la Syrie ; mosaïques, céramiques, objets métalliques, eulogies, architecture et fouilles de terrains ont captivé son attention autant que les fameux marbres d’Aliki.

Jean-Pierre Sodini
Jean-Pierre Sodini
© Piero d’Houin

J.P.Sodini : chercheur,enseignant, animateur d’équipe et éditeur

À travers tous ses nombreux travaux, on retrouve cette même volonté de dépasser l’étude de l’objet pour lui-même et d’aboutir à une interprétation authentiquement historique, un état exhaustif -si possible- de la question. Ses publications ouvrent de nouvelles lectures des matériels archéologiques, qu’on croyait connaître, et qui trouvent leur dimension historiques dans

La Colonne de St-Siméon à Qal'at Sem'an
La Colonne de St-Siméon à Qal’at Sem’an

ses contributions dans Hommes et Richesses, Economic History of Byzantium, Les Villages dans l’Empire Byzantin du IV° siècle au XV°siécle et les nombreux articles qu’il a consacrés au monastère du stylite Syméon à Qal’at Sem’an. De même qu’il avait su ne pas se cantonner à l’architecture monumentale pour s’intéresser aux constructions modestes d’un village de Syrie du nord, il a remis à l’honneur des objets plus humbles, mais très révélateurs, du quotidien byzantin. Il a suscité plusieurs thèses sur les objets en bronze ou en verre et sur la production et la circulation des céramiques. Chercheur tôt intégré à l ’équipe de Paul Lemerle du temps des séminaires de l’EPHE puis du Collège de France, Jean Pierre Sodini a été aussi, à son exemple, enseignant, animateur d’équipe, éditeur. Plus de trois décennies d’enseignement à la Sorbonne et une disponibilité hors du commun lui ont permis de former une génération de chercheurs dans des domaines variés et de prodiguer à l’envi des conseils et des directions de recherches innovantes.

La montée du christianisme

Le christianisme s’est implanté avec un cheminement complexe. Il progresse peu à peu aux IIe et IIIe siècle, malgré les persécutions dont les dernières datent du début du IVe siècle. Les tituli (lieux de culte chrétien) de Rome et la Maison des Chrétiens de Dura Europos en Syrie orientale -qui a servi entre les années 232 et 256 (fig. 1)- attestent la rapide expansion du christianisme dans le monde méditerranéen.

Le site de Doura Europos en Syrie
Le site de Doura Europos en Syrie

Dans la seconde décennie du IVe s, le christianisme a les faveurs de l’empereur Constantin (324-337) et devient religion licite. Après les vains efforts de l’empereur Julien (361-363), qui souhaite revenir à la religion traditionnelle, épurée et adaptée, le christianisme devient religion d’État vers la fin du IVe siècle (sous Théodose Ier, 379-395). Dès lors, il s’organise sur des bases administratives calquées sur celles de l’État dans le cadre des diocèses et des provinces et devient la seule religion légale.

Époque paléochrétienne et Antiquité Tardive (II°- VII° siècles

À ses débuts, l’archéologie de cette période s’est appelée "paléochrétienne". Elle concernait essentiellement les catacombes de Rome, qui faisaient l’objet de relevés approfondis, les sarcophages et les églises de Rome, de Terre Sainte, de Ravenne, de Lutèce... l’Antiquité Tardive est un concept qui apparaît vers les années 1970-1980 (travaux de H. I Marrou, de P. A. Février et N. Duval notamment). Il ne limite pas l’histoire et l’archéologie des débuts du christianisme aux seuls témoins de la foi, mais prend en compte tout le contexte culturel et matériel, ainsi que les minorités non chrétiennes (juifs, samaritains, païens, etc.)

Mer et Montagne : rôle économique de la mer

Comme la Grèce et Rome, l’Empire byzantin se développe autour de la Méditerranée. C’est elle qui relie, nourrit, transporte les hommes et diffuse les biens (marbres, métaux, textiles, objets de luxe, denrées), les idéologies, voire les épidémies (comme la peste justinienne, venue d’Egypte). Les villes importantes sont côtières (Alexandrie, Carthage, Éphèse, Constantinople) ou à proximité et desservies par de grands ports (Rome par Ostie, Antioche par Séleucie de Piérie). La Méditerranée est un lac protobyzantin après avoir été un lac romain. Les routes commerciales empruntent également les fleuves et les voies terrestres (plus lentes et plus chères). La mise en valeur du Massif Calcaire en Syrie du Nord, région pauvre et caillouteuse, s’explique par la production, à côté de cultures limitées à la consommation locale (fruits, céréales pauvres, vesces, lentilles), de la vigne, de l’olivier et du blé (la "triade" méditerranéenne). La demande était forte pour la vigne et l’olivier. Le travail agricole dans des terres médiocres et encombrées de roches devenait rentable dans ses conditions.

Un aspect méconnu de l’économie : le pèlerinage.

Conséquence de la reconnaissance du christianisme comme seule religion, les temples païens importants, les synagogues, les Mithraea ( fig.2 : Huarté dans le Massif Calcaire) sont ou détruits ou transformés en églises. Le culte des Lieux Saints autour de la Vie du Christ et des Apôtres (à Jérusalem, à Bethléem, à Rome) entraîne sous Constantin la construction de grandes églises qui deviendront le but de pèlerinages. Ces derniers, qui se multiplient dans tout l’Empire, sont un facteur nouveau de développement économique non négligeable.

La sainteté en Syrie : le cas de Syméon le Stylite

En Syrie du Nord, dans les terres un peu déshéritées du Massif Calcaire considérées comme un désert se développe un monachisme fondé sur l’exemplarité ascétique des saints, qui deviennent les témoins du Christ, succédant ainsi aux apôtres et aux martyrs. Syméon (av. 390 - 459) a l’idée de se placer sur une colonne, créant ainsi une nouvelle forme d’ascétisme, le stylitisme.

Bas-relief provenant de la région d'Hama en Syrie représentant St-Siméon le stylite montant en haut de sa colonne (1088)
Bas-relief provenant de la région d’Hama en Syrie représentant St-Siméon le stylite montant en haut de sa colonne (1088)

Á environ 16 mètres du sol, entre ciel et terre, entre Dieu et les hommes, il devient l’intercesseur entre le Seigneur et ses créatures terrestres. A sa mort, le corps est amené en grande pompe à Antioche. Sa colonne est la seule relique laissée sur le lieu de son ascèse. Contre quelques reliques du saint envoyées à Constantinople, l’empereur Léon finance durant les années 470-474 un lieu de pèlerinage autour de la colonne (fig.3). Le Martyrion de Saint Syméon est une oeuvre grandiose, conçue par des architectes de la cour impériale mais exécutée par des artisans de Syrie du Nord et de la région de l’Euphrate. Les eulogies de terre cuite, vendues aux pèlerins avec d’autres produits plus luxueux, diffusent le culte et l’image du saint sur sa colonne entourée au sommet de deux anges le couronnant et à sa base d’objets liturgiques (fig.4 ).

L’apport de l’archéologie

1)L’explication par le contexte

La fouille permet de recueillir toutes sortes d’éléments par Unités Stratigraphiques qui correspondent à divers événements affectant l’évolution du site. Céramiques, monnaies sont les plus connus, mais sont collectés aussi des pollens, des graines, des restes animaliers (mammifères, poissons), etc. La mise en phase des Unités Stratigraphiques raconte une histoire probable qu’il s’agit de comprendre. Elle peut aussi refléter des évènements géologiques (tremblements de terre en 115, 458, 526 et 528, à Apamée et Antioche, tsunami à Beyrouth en 551, etc) ou historiques (massacre en 1017 à Qal‘at Sem‘an).

2)Archéologie et architecture

L’archéologie du bâti permet d’étudier les phases de la construction mais elle ne doit pas être dissociée de l’étude des couches et des sols liés à l’évolution des bâtiments. L’interprétation des styles et du travail de la pierre, voire des modules de construction (et des unités de mesure utilisées) fournit aussi des données historiques et chronologiques importantes à l’échelle régional

3)Archéologie et culture matérielle

L’étude de la culture matérielle s’appuie maintenant sur des connaissances matérielles et typologiques de plus en plus précises pour toutes les catégories de céramiques qui peuvent être doublées d’analyses (composition minéralogique et chimique des pâtes, analyse physique et chimiques des résidus des contenus surtout pour les amphores). La compréhension fine des productions et des échanges est désormais possible et nourrit l’interprétation des fouilles.

4)Archéologie et environnement

Enfin, les études environnementales restituent les potentialités et l’évolution des sites. On découvre ainsi les périodes de cultures intensives et de friches, le développement de la faune et l’histoire de l’alimentation. Pour ne citer qu’un exemple un peu particulier : (Vie Syriaque, paragraphe 7 dans R. Doran ed., The Lives of Symeon Stylites, Kalamazoo, MI, 1992, p. 108) « Le poisson-chat de Syméon » : Syméon rencontrant sur son chemin de berger dans la montagne, avant sa conversion complète au christianisme, un poisson énorme en qui il verra un signe de Dieu, a probablement eu la vision d’un poisson-chat. Certains poissons-chats peuvent atteindre dans les rivières syriennes jusqu’à 300 kgs ! Le très gros poisson en question est représenté à la gauche du canthare sur la fig.4

5) Archéologie, sources écrites et histoire

Certes ! L’archéologie fournit des sources d’un autre ordre que les textes mais elles n’en sont pas moins précieuses pour autant ! Les sources archéologiques sont, en effet, variées et complémentaires, elles éclairent l’histoire du site, se recoupant très utilement si elles ont été établies et vérifiées de manière indépendante.

Conclusion

L’archéologie de l’Antiquité Tardive est en plein renouvellement. Elle signe réellement la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age et voit la mise en place, en Europe, en Afrique du Nord, en Égypte et au Proche-Orient, de la plupart des sociétés et des cultures encore présentes aujourd’hui - à l’exception des Turcs et des Hongrois qui apparaissent plus tard.

En savoir plus :

- Sur Jean-Pierre Sodini, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

- Apprenez-en plus sur nos académiciens dans nos rubriques « En Habit Vert »

- Et retrouvez tous les articles d’Anne Jouffroy






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