Jacqueline de Romilly : La grandeur de l’homme au siècle de Périclès

Jean Mauduit a lu "ce petit livre d’une richesse et d’une densité considérables".
Jacqueline de Romilly, de l’Académie française et de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui a fréquenté sa vie durant les grands textes de la littérature grecque, avoue : "Arrivée à la fin de ma vie, ce message me paraît plus que jamais précieux et important". Son ouvrage La grandeur de l’Homme au siècle de Périclès a largement séduit notre chroniqueur littéraire Jean Mauduit.


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Émission proposée par : Jean MAUDUIT
Référence : PAG806
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Date de mise en ligne : 27 juin 2010

Le livre que Jacqueline de Romilly publie aux éditions de Fallois : La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, s’il est petit de taille, offre un immense message et incite à beaucoup de réflexions salutaires. Il est, bien entendu, le fruit d’une érudition éblouissante. Jacqueline de Romilly tutoie Thucydide et Sophocle, Homère et Euripide. Elle fait revivre ce qui constitue l’essence de la civilisation athénienne : une certaine conception, en effet, de la grandeur de l’homme qui, vingt-cinq siècles après, qui nous interpelle encore, et même plus que jamais.

L’idée de progrès

Peut-être a-t-on tendance à se méfier d’une formule du genre "grandeur de l’Homme" et faut-il préciser ce que l’auteur veut faire comprendre : cette grandeur c’est d’abord l’ambition pour l’homme de faire avancer l’humanité, et la confiance orgueilleuse qu’il a de ses accomplissements. La première partie du livre de Jacqueline de Romilly, en écho à ses propres travaux, est consacré à l’idée de progrès dans la littérature grecque, notamment chez Sophocle mais aussi, là où on ne l’attendrait peut-être pas, chez Thucydide. Cet historien si peu accessible en apparence aux utopies et dont la pensée ne s’abreuve que d’une connaissance objective des faits, mais qui nourrit une ambition consubstantielle à l’idée de progrès : il souhaite atteindre une vérité historique qui reste valable pour les générations à venir. Exemple : l’analyse critique qu’il fait des causes et du déroulement de la guerre du Péloponnèse, qui durant près de 30 ans fut le siège d’un conflit meurtrier entre Sparte et Athènes, conflit en fin de compte perdu par Athènes, qui à l’aube du 4ème siècle avant JC dut renoncer à son ambition d’hégémonie sur le monde grec. Au lieu d’utiliser des explications réductrices comme le recours à la responsabilité personnelle de tel ou tel chef de guerre – la petite histoire des hommes – Thucydide met en évidence les faits économiques et sociaux, notamment l’impérialisme d’Athènes qui insensiblement a dégradé sa puissance parce qu’il la rendait insupportable aux autres Etats. Il anticipe ainsi sur des cycles que l’histoire effectivement verra s’accomplir : comment vieillissent, comment disparaissent les empires (analyse pertinente pour tous les empires – qu’il s’agisse de l’empire romain, de l’empire napoléonien, de l’Allemagne nazie ou de l’Union Soviétique). Les empires se créent généralement à partir d’une utopie qui justifie plus ou moins leur création. Mais après un certain stade ils n’ont plus d’autres raisons d’être que leur volonté de durer et donc subissent la loi de tout organisme vivant : grandir, progresser, atteindre son apogée, dépérir, et mourir.

Que devient l’idée de progrès dans l’aventure ? Elle recule provisoirement et au cas présent l’idéal grec d’harmonie, de beauté, de tolérance en est affecté. Mais la vie est généreuse ; au-delà des accidents historiques elle continue de proliférer ; elle panse les plaies du monde qui repart bientôt à l’assaut de ses limites et qui en fait n’a pas cessé un seul instant d’y tendre. Cette idée de progrès participe à ce que Jacqueline de Romilly appelle la grandeur de l’homme, précisément en ce qu’elle l’amène à se surpasser, pas forcément par des coups d’éclat mais lentement, patiemment, ne serait-ce qu’à travers les inventions technologiques dont il se rend l’auteur au fil des siècles. Cette idée de croissance ou d’amélioration a dominé toute la pédagogie de la République du 19ème siècle et en partie du 20ème. Idée aussi que Kant avait relativisée par avance en soulignant la nécessité d’une loi morale universelle qui sous-tende nos actions. Et idée que le structuralisme a sérieusement battue en brèche, en tentant de démontrer qu’il est vain d’établir entre les cultures une hiérarchie et que dès lors, il faut en rabattre sur cette idée de progrès – qui par parenthèse a si souvent servi de paravent au colonialisme. Au passage, le structuralisme pour la même raison a démoli, pédagogiquement parlant, le concept même de chronologie en enseignant l’histoire non plus sous un angle diachronique, mais en synchronie par grandes thématiques qui rapprochent les époques, les règnes, les régimes. Ce qui n’a pas manqué d’introduire une certaine bouillie dans les cerveaux des petits élèves, voire même des enseignants !

Le sort tragique du héros

Résumons à grands traits ce petit livre d’une richesse et d’une densité considérables. Jacqueline de Romilly décrit « le sort tragique du héros », c’est-à-dire de l’homme tel que mis en spectacle par la mythologie et la tragédie grecques et qui, victime d’un destin qu’il n’a pas choisi, comprend la volonté d’un dieu hostile, se trouve conduit à sortir de son humanité ordinaire pour accomplir ou perpétrer des actions lourdes de conséquences. Ces héros, qui échappent à la condition moyenne, et souvent sont de lignée ou d’ascendance divine, finissent en général par provoquer un épouvantable désastre, sans avoir conscience de ce qu’ils font ou ont fait pour cela. Exemple type : « l’Oedipe-Roi » de Sophocle, où ce monarque sauveur de Thèbes découvre qu’il a sans le vouloir et sans le savoir assassiné son père, épousé sa mère et donné la vie à des enfants qui sont, par le fait, ses frères et sœurs incestueux, et que la fatalité poursuivra jusqu’à la mort. Car le mal, ou le péché, se transmet d’une génération à l’autre. Le schéma tragique développé par Sophocle atteint l’universalité. Ce n’est pas un hasard si le langage psychanalytique donne une telle importance au complexe d’Œdipe, d’ailleurs par un abus de langage que souligne Jacqueline de Romilly. Retenons que les héros de théâtre grec – pas seulement Œdipe, mais aussi Prométhée que Zeus punit pour avoir dérobé le feu – un progrès ; Agamemnon qui sacrifie sa fille comme une génisse sous le couteau du boucher ; Ajax devenu fou, tuant d’innocents troupeaux parce qu’il croit s’attaquer aux chefs de l’armée grecque ; Héraclès, en proie à une furie meurtrière, qui massacre ses propres enfants. Il faut admettre que le héros antique, qui encore une fois ne se trouve pas au même niveau que le vulgum pecus – là, c’est la place du chœur – possède une dimension supérieure. Il est plus grand que l’homme, il accomplit de plus grands exploits, de plus grands crimes, et reçoit des châtiments plus terribles. C’est en somme l’agrandissement, ou la macrophotographie de nos propres désirs, fautes, remords. Il endosse la destinée humaine à la façon d’un « gayant » ces bons-hommes géants que l’on présente dans les ducasses du côté de Lille. Il touche presque au ciel et n’en tombe que plus brutalement. En somme il est la quintessence de nos grandeurs et de nos abaissements. D’ailleurs il ne perd rien de sa grandeur en tombant.

Merci, Madame !

Avouons-le : Ce livre m’a bouleversé. A cause de sa richesse. Et par l’éclairage qu’il apporte. Parce qu’il représente une sorte de condensé du monde grec. Aussi parce qu’il retrouve l’écho de voix disparues et qui m’étaient chères – celles de profs d’hypocagne et de khâgne qui m’enseignaient la langue et l’histoire grecques, un Delacroix, un Dieny, un Bizos. On peut retenir peu de la langue et que le modèle grec reste gravé au coeur... Hélas il s’exténue, ce modèle. Et d’autant plus émouvant est l’appel que Jacqueline de Romilly lance dans son dernière chapitre : « Il est temps de l’avouer, je suis très vieille, âgée de plus de 95 ans, et j’ai vécu au contact de ces auteurs grecs au moins 80 ans ; je dois dire, moi, à mon tour, l’espèce de force et de lumière, l’espèce de confiance et d’espérance que j’en ai toujours retirée ». Et ces dernières lignes : « J’ai eu du mal à écrire ce livre. Je n’y vois plus, j’entends très mal, et ma mémoire connait des fléchissements ; mais je voulais le faire justement parce que je suis arrivée à la fin de ma vie et que ce message me paraît plus que jamais précieux et important. Je ne sais si on m’entendra, quelques-uns peut-être, mais du moins j’aurai essayé et c’est comme si le dernier mot que j’écrivais était pour dire Merci ».

C’est nous, Madame, qui n’aurons jamais fini de vous remercier.

Consulter la fiche de Jacqueline de Romilly sur le site de l’Académie des inscriptions et belles-lettres : www.aibl.fr

Et sur le site de l’Académie française : www.academie-francaise.fr






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