Chopin vu par Chopin : sa tumultueuse relation avec George Sand (4/7)

Jean-Pierre Grivois raconte Chopin à travers ses lettres
Comment l’attirance est-elle née entre George Sand et Frédéric Chopin ? Comment vit-elle sa relation avec le compositeur ? Comment s’occupent-ils de leurs finances ? Frédéric Chopin est-il destiné à ne composer que pour le piano ? Autant de questions que Jean-Pierre Grivois s’est amusé à décrypter au cours de cette quatrième émission, à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.


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Émission proposée par : Julie DEVAUX
Référence : carr695
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Date de mise en ligne : 13 juin 2010

Dans les émissions précédentes de cette série, nous avions laissé Chopin fin 1836 avec ses premières impressions sur George Sand. Voici la toute première lettre qu’il lui adresse :

« J’ai fait la connaissance d’une grande célébrité, Madame Dudevant, connue sous le nom de George Sand, mais son visage ne m’est pas sympathique et ne m’a pas plu du tout. Il y a même quelque chose en elle qui m’éloigne (…) »

Le reste de la lettre est perdu, mais elle témoigne de ce que ressentait Frédéric Chopin à l’égard de George Sand à ce moment-là. Nous n’avons malheureusement pas de lettres de Chopin pendant cette période et donc, il n’est pas possible de savoir comment a évolué le début de leur relation. Seule une jolie phrase au détour d’une lettre peut en témoigner : « L’aurore [prénom de George Sand] était noyée dans la brume hier, j’espère qu’il y aura du soleil aujourd’hui. » Phrase équivoque qui peut être interprétée de différentes façons...

On retrouve Chopin avec George Sand fin 1838 à Majorque en compagnie des deux enfants de cette dernière : Maurice, 15 ans, et Solange, 10 ans. Loin donc du voyage amoureux que l’on a toujours supposé.

Voici ce qu’il écrit à son ami Julien Fontana lors de son arrivée à Palma le 15 novembre 1838 : « Je me trouve à Palma, sous des palmes, des cèdres, des aloès, des orangers, des citronniers, des figuiers et des grenadiers. Le ciel est en turquoise, la mer en lapis-lazuli, les montagnes en émeraudes. L’air est tout juste comme au ciel (...) Tout le monde est vêtu comme en été... et la nuit on entend partout des chants et des guitares (...) Une vie admirable ! Fais une petite visite à Pleyel car le piano n’est pas encore arrivé (…) Tu recevras bientôt les Préludes (…) Je vais probablement habiter un cloître merveilleux dans le plus beau site du monde : j’aurai la mer, les montagnes, des palmiers, un vieux cimetière, une église de croisés, les ruines d’une mosquée, des oliviers millénaires. Je suis près de ce qu’il y a de plus beau au monde. Je me sens meilleur. » Cette lettre est intéressante car elle relate sa volonté de discrétion vis-à-vis de sa relation avec George Sand.

Quelques jours après son arrivée, Frédéric Chopin tombe malade : « J’ai été malade comme un chien ces deux dernières semaines. J’avais pris froid en dépit des dix-huit degrés de chaleur, des roses, des orangers, des palmiers et des figuiers, trois médecins, les plus célèbres de l’île, m’ont examiné. L’un a flairé mes crachats, l’autre a frappé pour savoir d’où je crachais, le troisième m’a palpé en écoutant comment je crachais. Le premier a dit que j’allais crever. Le deuxième que j’étais en train de crever et le dernier que j’étais crevé déjà. C’est à grande peine que j’ai pu échapper aux saignées, aux vésicatoires et aux enveloppements. Et grâce à la Providence, je suis redevenu aujourd’hui moi-même. Pourtant ma maladie a fait tort aux Préludes que tu recevras Dieu sait quand (…) Ne dis pas aux gens que j’étais malade car ils en feraient des commérages. » Là encore cette forte volonté de rester discret.

Chopin est arrivé à Valldemossa et écrit à son ami Fontana le 28 décembre 1838 : « Tu peux m’imaginer entre les rochers et la mer dans une cellule d’une immense chartreuse abandonnée aux portes plus grandes qu’aucune porte cochère de Paris. Je suis là sans frisure ni gants blancs et pâle comme à l’ordinaire. Ma cellule en forme de gros cercueil a une énorme voûte poussiéreuse, une petite fenêtre donnant sur les orangers et les palmiers. Face à la fenêtre, un lit de sangle. A côté du lit, un vieil intouchable, sorte de pupitre carré, mal commode pour écrire et sur lequel est posé un chandelier de plomb avec grand luxe pour ici : une bougie. Sur ce même pupitre : Bach, mes grimoires et d’autres papiers qui ne sont pas à moi. Silence. On peut crier ! Silence. En un mot, je t’écris d’un endroit bien étrange. »

Fin janvier 1839, les Préludes sont terminés et Chopin les envoie à Pleyel en parlant de ses affaires : « Je vous envoie enfin mes Préludes que j’ai finis sur votre Pianino arrivé dans le meilleur état possible malgré la mer et le mauvais temps et la douane de Palma. J’ai chargé Fontana de vous remettre mon manuscrit. J’en veux 1500 francs pour la France et l’Angleterre, Probst, comme vous le savez, en a pour 1000 francs la propriété pour Haertel en Allemagne. Je suis libre d’engagement avec Wessel à Londres. Il peut payer plus cher. Puisque vous avez voulu prendre la corvée d’être mon éditeur, il faut que je vous avertisse qu’il y a encore des manuscrits à vos ordres. Premièrement pour la Ballade, j’en veux pour 1000 francs pour la France et l’Angleterre. Deuxièmement, deux Polonaises dont vous connaissez une en la, j’en veux 1500 francs pour tous les pays du globe. Troisièmement, un troisième Scherzo, même prix que les Polonaises pour toute l’Europe. Cela vous arrivera sur le dos si vous le voulez de moi en moi jusqu’à l’arrivée de l’auteur qui vous dira plus qu’il ne sait écrire. »

Chopin est soumis à un régime auquel il n’est pas habitué. Un régime alimentaire, un régime climatique et un rythme de vie pénible. Il va alors tomber très malade si bien que George Sand, ses enfants et lui-même vont emménager à Marseille au bout de quatre mois et y rester trois mois. Il écrit à son ami Fontana en avril 1839 : « Je me sens beaucoup mieux. Je commence à jouer, à manger, à marcher et à parler comme tout le monde. Tu vois que j’écris même facilement puisque tu commences à recevoir quelques mots de moi, mais c’est encore pour affaires. Je tiendrais beaucoup que les Préludes soient dédiés à Pleyel, la Ballade à Monsieur Robert Schumann, les Polonaises à toi comme il était convenu, à Kessler… Rien ! Si Pleyel tient à la Ballade, alors dédie les Préludes à Schumann. » Il ne s’en est fallu donc de peu pour que les Préludes soient dédiés à Schumann.

Et George Sand ? Comment vit-elle sa relation avec le compositeur ?

Chopin fait allusion à George Sand dans une lettre touchante qu’il adresse à son ami Albert le 12 mars 1839 qui montre toute la vénération qu’il a pour elle : « Ma santé s’améliore de jour en jour. Les vésicatoires, la diète, les pilules, les bains et plus que tout, les soins infinis de mon ange m’ont remis sur pied sur des jambes un peu maigres. De Marseille, nous comptons gagner Nohant [la demeure familiale de George Sand] où l’air d’été me fera beaucoup de bien. J’ai maigri et pâli terriblement, mais maintenant, je mange beaucoup. Ajoute à ma toux habituelle tout le mal que m’ont fait les Espagnols et les multiples agréments éprouvés là-bas. Sans cesse je la voyais inquiète de moi. Elle devait me soigner toute seule car Dieu nous préserve des médecins du pays. Je la voyais faire mon lit, ranger la chambre, préparer les tisanes, se priver de tout pour moi, ne recevant aucun courrier, veillant aux enfants qui avaient constamment besoin de son regard aimant dans des conditions de vie inusitées. Ajoute à cela qu’elle écrivait. »

« J’écris à présent une Sonate en si bémol mineur où se trouvera la Marche que tu connais. Cette sonate comprendra un Allegro, un Scherzo en Mi bémol mineur, la Marche et un bref final. Trois pages peut-être de mon écriture. Après la Marche, la main gauche joue à l’unisson avec la droite. J’ai composé un nouveau nocturne en Sol Majeur. Il ferait la paire avec celui en sol mineur, tu te le rappelles ? J’ai aussi quatre nouvelles Mazurkas : une en mi mineur écrite à Palma et trois que j’ai composées ici. Elles me paraissent jolies comme leurs enfants semblent plus beaux aux parents qui vieillissent. Pour moi-même, je revois l’édition parisienne de Bach. J’y corrige non seulement les fautes du graveur, mais aussi celles accréditées par des musiciens qui passent pour comprendre Bach (…) »

Chopin et George Sand ne peuvent rester indéfiniment à Nohant. Ils doivent tout de même gagner leur vie. Se rendent-ils à Paris de temps à autre ?

Chopin avait besoin de donner des leçons dont George Sand avait fait grimper le prix de 20 à 25 francs de l’heure. Il faut que George Sand soit également à Paris puisqu’elle est écrivain. Ils reviennent donc à Paris, mais avant, Chopin demande à son éternel ami Fontana d’étudier comment on peut aménager son appartement : « Choisis un papier semblable à celui que j’avais autrefois chez moi couleur tourterelle, mais qu’il soit brillant et glacé. Fais-en tapisser les deux pièces avec une bordure vert sombre pas trop large. Pour l’antichambre, choisis autre chose, mais que ce soit bien aussi. Si d’autres papiers plus jolis et à la mode te plaisent et d’après toi me plairaient, prends-les. J’aime mieux que ce soit simple, très modeste et très propre plutôt qu’ordinaire et épicier. J’aime la couleur perle parce qu’elle n’est ni vulgaire ni criarde. Je te remercie d’avoir pensé à une chambre pour le domestique, c’est très utile ! Pour les meubles, ce sera bien puisque tu t’en occuperas. (…) »

En 1841, il compose une Tarentelle. C’est une des rares œuvres à laquelle il a donné beaucoup de détails d’écriture musicale et c’est dans une lettre à l’éternel Fontana datée du 20 juin qu’il se confie : « Je t’envoie une Tarentelle. Aie l’amabilité de la recopier, mais auparavant, va consulter la meilleure des éditions du recueil du chant de Rossini où se trouve la Tarentelle en la. Je ne sais si elle est en 6/8 ou en 12/8. Cela peut s’écrire des deux manières, mais je préférerais que la mienne le fût comme celle de Rossini. Si cette dernière est de 12/8 ou si ce qui est possible en quatre groupes de trois croches, fais lorsque tu le recopieras, une mesure de deux. Je te prie aussi de vouloir bien écrire toutes les mesures plutôt que de mettre les signes pour celles qui se répètent. Dépêche-toi et remets cette Tarentelle à Léon. Celui-ci, tu le sais, doit quitter Bourg avant le 8 du mois prochain et je ne voudrais pas perdre 500 francs. Si la mesure indiquée sur mon manuscrit est inexacte, ne le donne pas, recopie-le une deuxième fois, puis une troisième. Que cela va t’ennuyer de recopier toutes ces saletés, mais j’ai bon espoir de ne plus rien écrire d’aussi mauvais de longtemps. »

On connaissait ses talents de mime et de caricaturiste, mais il y a un autre aspect de Chopin qu’il faut souligner : le côté acerbe des jugements qu’il peut faire sur les gens. Voici un exemple avec Antoine, le frère de son ancienne fiancée Marie : « Si Antoine n’est pas encore parti, laisse les choses telles quelles sont, autrement ce serait pire. Il raconterait tout à Mademoiselle De Rozières car il est confiant et si faible, quant à elle discrète et s’affichant volontiers son intimité avec lui et s’immisçant non moins volontiers dans la vie des autres, elle colporterait tous ces propos et ce ne serait pas la première fois, elle ferait d’une grenouille un bœuf. Entre nous, c’est un insupportable cochon, qui de façon étonnante, a su se glisser dans mon enclos pour y remuer la terre et chercher des truffes jusque parmi mes roses. C’est une personne à laquelle on ne devrait rien confier car elle est d’une indiscrétion monstrueuse. Une vieille fille enfin ! Nous autres, vieux cavaliers, nous valons mieux ! »

De retour à Paris, Frédéric Chopin s’affiche ouvertement avec George Sand. Ils deviennent ainsi un couple en vogue à l’époque, mais cela ne les empêche pas d’être confrontés à des problèmes d’affaires car contrairement aux musiciens des XVIIIe et XIXe siècles, les compositeurs de la période romantique ne cherchaient pas à produire de la musique pour vivre. Cela se mesure par le fait que toute l’œuvre de Chopin dure un peu plus de dix-huit heures alors que pour des compositeurs tels que Bach, Beethoven, Mozart ou Schubert, leurs compositions se comptent en centaines d’heures. Ce qui pourrait expliquer cette envie de Chopin de ne pas vouloir réaliser du médiocre. Voici ce qu’il en dit lors d’une lettre à Fontana le 18 octobre 1841 en parlant d’un de ses éditeurs : « Je veux simplement qu’il ne me prenne pas pour quelqu’un n’observant pas ses engagements. Il y a entre nous qu’une convention d’honnête homme à honnête homme, alors qu’il ne se plaigne pas de mes conditions. Et d’autant moins qu’ils sont modérés et que je n’ai rien publié depuis bien longtemps. Je ne désire qu’une chose, me tirer convenablement de cette situation, je sais que je ne me vends pas, mais tu peux lui dire que si je voulais profiter de la situation ou en abuser, j’écrirais tous les ans quinze choses médiocres qu’il m’achèterait à raison de 300 francs et que cela me ferait un plus gros revenu. Mais serait-ce honnête ? Dis-lui mon cher que j’écris peu et publie peu. Qu’il ne s’imagine pas que je veuille me faire valoir, mais lorsque tu verras par toi-même mes pattes de mouche sur mes manuscrits, tu reconnaîtras que je peux en exiger 600 francs. Tu recevras une Nocturne demain et vers la fin de la semaine la Ballade et la Fantaisie. Je trouve qu’elles n’ont jamais assez de finies. »

Frédéric Chopin semble ne composer que pour le piano…

Encore une fois, ceci est une légende puisqu’il a également composé pour orchestre, des trios, des sonates pour piano et violoncelle et aussi des mélodies. Réduire Frédéric Chopin à une simple composition pour le piano serait singulièrement réduire son génie. Il est d’ailleurs très sollicité en Pologne par des personnes qui voudraient faire de lui une sorte de musicien national. Mais on ne peut être musicien national sans une composition d’un Oratorio ou d’un grand opéra sur un thème polonais. Son ami Tytus le presse donc de composer un Oratorio. Voici la réponse de Chopin : « Tytus vient de me demander d’écrire un Oratorio. Je lui ai répondu en lui demandant pourquoi il ne construirait pas un cloître de dominicaines plutôt qu’une fabrique de sucre. Le brave Tytus possède encore une imagination de collégien. » Chopin demande tout de même avis à son cher professeur Joseph Elsner qui lui a tout enseigné, en particulier l’harmonie à Varsovie : « En vérité, de grandes œuvres comme votre Oratorio coûtent cher à éditer et sont invendables puisque sauf le conservatoire, aucun établissement ne joue d’ouvrages de ce genre. Quant au conservatoire, il ne vit que d’anciennes symphonies connues par cœur par l’orchestre et c’est un vrai bonheur pour le public s’il lui est donné d’entendre parfois quelques fragments de Haendel ou de Bach. Depuis deux ans seulement, on porte intérêt à Haendel. Et encore n’en est-il joué que des passages. Jamais une œuvre complète (…) Le conservatoire donne le ton en ce qui concerne la grande musique. »

Nous avons beaucoup parlé de Chopin, mais peu de George Sand et de ses séjours à Nohant. Ceci fera partie de notre prochaine émission.

En savoir plus :

Frédéric Chopin est né le 1er mars 1810 à Zelawova Wola dans le Duché de Varsovie, actuelle Pologne. Il est mort le 17 octobre 1849 à Paris à l’âge de 39 ans. C’est l’un des plus grands compositeurs de musique romantique du XIXe siècle. Il est notamment connu pour sa virtuosité au piano puisqu’il n’a pratiquement composé que pour cet instrument. Toujours en quête de retranscrire le chant italien au piano et violoncelle, il est également connu pour être l’un des pères de la technique pianistique moderne avec Liszt. On lui doit ce grand phrasé de notes infinies, qui a influencé nombre de compositeurs : Fauré, Ravel, Debussy, Rachmaninov ou encore Scriabine.

Extraits musicaux écoutés lors de l’émission :
- Prélude Opus 28 n°11 en Ré bémol Majeur
- Prélude Opus 28 n°16 - 241 - en fa dièse mineur
- Prélude Opus 28 n°20 en do mineur
- Prélude Opus 28 n°3 en ré mineur
- Sonate Opus 35 en si bémol mineur, 3e mouvement
- Étude Op posthume n°1 en fa mineur
- Tarentelle en La bémol Majeur Op 43
- Nocturne Op 48 n°1 en do mineur

La série Chopin vu par Chopin :

Chopin vu par Chopin : de l’enfance à l’arrivée à Paris (1/7)

Chopin vu par Chopin, de son arrivée à Paris à son succès (2/7)

Chopin vu par Chopin : ses amours et sa relation avec les autres musiciens (3/7)

Exposition Chopin à Paris

Le Musée de la Vie romantique propose l’exposition du bicentenaire « Frédéric Chopin, la note bleue ». Par une centaine d’œuvres signées Delacroix, Scheffer, Delaroche, Ingres, Corot, et bien d’autres, c’est un vibrant hommage qui est ainsi rendu au célèbre compositeur romantique. Entre littérature, peinture et musique, l’exposition fait jouer la gamme des correspondances. Exposition ouverte du 2 mars au 11 juillet 2010, tous les jours sauf lundi de 10 h à 18 h, 16 rue Chaptal, 75009 Paris. www.vie-romantique.paris.fr

Ecouter notre émission Chopin et la confrérie romantique de Paris

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