Les jeunes, l’école et la religion, en France et en Europe

Entretien avec Jean-Paul Willaime, sociologue, par Damien Le Guay
Quels rapports les adolescents (14-16 ans) entretiennent-ils avec la religion ? Une grande enquête financée par l’Union Européenne dans les pays européens les a explorés. Pour ce qui concerne son volet français, Jean-Paul Willaime, qui codirige le livre qui en rend compte, s’en entretient avec Damien Le Guay.


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : ECL630
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Date de mise en ligne : 11 avril 2010

Jean-Paul Willaime est directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études et également directeur de l’Institut européen en sciences des religions – institut créé à la suite du rapport de Régis Debray pour mettre en œuvre le « fait religieux », dans le but de passer « d’une laïcité d’ignorance » à une « laïcité d’intelligence ». Jean-Paul Willaime a un autre avantage : travaillant pour de nombreuses institutions européennes (dont le Conseil de l’Europe), il dispose d’un point de vue large et transfrontalier.

Son livre d’enquête et d’analyse sur les jeunes Français et la religion (Les jeunes, l’École et la religion, (Bayard, 2009, en collaboration avec Cécile Béraud) nous intéresse à double titre : il nous permet de faire un panorama européen de l’enseignement des religions en Europe et, d’autre part, nous invite à poser le problème en France.

Qu’en est-il de l’enseignement de la religion en Europe ?

Dans l’ensemble du Vieux Continent, un évident consensus apparaît dans la volonté de renforcer la connaissance du fait religieux. Les auteurs décrivent trois types d’enseignement du fait religieux en Europe :

-  Un enseignement confessionnel des religions dans l’École publique, assuré par des religieux afin de conforter les élèves dans leurs religions. C’est le modèle dominant en Europe : on le retrouve en Allemagne, en Espagne, en Pologne, en Grèce, en Belgique ou encore en Irlande. En Allemagne, il est précisé dans la loi fondamentale que « l’instruction religieuse dans les écoles est obligatoire ».
-  Un enseignement non confessionnel des religions, effectué par des personnels de l’enseignement présentant toutes les religions. Cet enseignement est diffusé avant tout dans les pays nordiques (Danemark, Norvège...) mais aussi en Angleterre, en Suisse et aux Pays-Bas.
-  Un enseignement transdisciplinaire du fait religieux. Seul la France assure un tel enseignement. Il s’agit ici de rapporter des faits religieux à des matières déjà enseignées par ailleurs, en les y intégrant.

La religion à l’École : paroles d’ados

Pour l’enseignement du religieux en France et l’appréciation qu’en font les adolescents, notons plusieurs choses :

- Première constatation : le fait religieux est important pour les adolescents. 59 % des interrogés pensent que la religion les aide à mieux comprendre le monde et 82 % d’entre eux considèrent que la religion « a une place importante dans l’Histoire ».

- Dans le même temps cependant, les élèves disent avoir du mal à exprimer leurs opinions vis-à-vis des religions à l’École et 22 % d’entre eux ont peur d’être moqués s’ils expriment leurs convictions religieuses.

- Les écoles catholiques dominent le paysage. Elles concernent deux millions d’élèves, soit 20 % des effectifs. Mais les motivations religieuses des élèves sont limitées ; elles ne concernent en effet que 21 % des élèves interrogés, alors que la certitude d’une bonne discipline (21 %) et celle d’études sérieuses (25 %) restent des critères essentiels de sélection.

- Chez les élèves musulmans existe une certaine contestation de l’enseignement du fait religieux et de l’Histoire tel qu’il est pratiqué à l’École, sans oublier, ici ou là, la persistance de certains préjugés – dont des préjugés antisémites.

- L’étude note également des évolutions dans les rapports entre les élèves de confession juive et l’École. La majorité des enfants juifs (60 %) vont désormais dans des écoles privées : 30 % vont dans des écoles privées juives, 30 % dans des écoles catholiques et les 40 % restant à l’école publique. C’est une première selon l’étude : avant, les parents juifs privilégiaient l’École publique pour leurs enfants. « Pour la première fois dans l’Histoire de la République, l’École républicaine ne scolarise plus la majorité des enfants juifs. », nous dit Joëlle Allouche-Benayoun (p 219).

- De fait, on assiste à une montée en puissance des écoles privées juives – qui sont sous contrat à 75 %. Ces écoles semblent être surtout fréquentées par des enfants juifs, et elles sont plus religieuses que toutes les autres : 92 % des élèves des écoles juives croient en Dieu – alors que ce chiffre est de 34 % pour les écoles catholiques et 32 % pour les écoles publiques.

La religion et l’Europe : une laïcité de reconnaissance

Ceci souligne, comme l’indique ailleurs Jean-Paul Willaime (se référer à notre entretien avec lui sur la particularité de la position française en matière de religion dans le concert européen : Pourquoi la « laïcité à la française » est-elle unique en Europe ? ), que la reconnaissance du fait religieux est la conception largement majoritaire en Europe : « Dans les différents pays d’Europe », dit-il par ailleurs, « prévaut une laïcité de reconnaissance du religieux, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en respectant l’autonomie respective de l’État et des religions et en veillant à garantir les principes fondamentaux de liberté et de non-discrimination qu’elle implique, reconnaît les apports sociaux, éducatifs et civiques des religions et les intègre de ce fait dans la sphère publique ».

Ce qui est vrai au niveau des États l’est tout autant dans les institutions européennes. Tel est le cas du Conseil de l’Europe, instance regroupant quarante-sept États du continent européen, et qui, en 2007 et 2008, a réaffirmé le rôle des religions comme « ressources convictionnelles, identitaires et éthiques ». Tel est aussi le sens de cette « laïcité de reconnaissance et de dialogue » incluse dans le Traité de Lisbonne (article 16) et entrée en vigueur, depuis le 1er décembre 2009 : « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations ».

En savoir plus :

Jean-Paul Willaime, sociologue, directeur d'Etudes à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et directeur de l'Institut européen en sciences des religions
Jean-Paul Willaime, sociologue, directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et directeur de l’Institut européen en sciences des religions

Jean-Paul Willaime est (entre autres) directeur d’études à l’École pratique des hautes études, directeur de l’Institut européen en sciences des religions et membre du Groupe Société, Religions, Laïcités. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le protestantisme contemporain, les mutations actuelles du monde religieux et les relations entre Église et École en Europe.

Quelques ouvrages de Jean-Paul Willaime :

- Sociologie des Religions, Paris, PUF, 2005, 3ème édition.
- Europe et religions. Les enjeux du XXIe siècle, Paris, Fayard, 2004.
- Sociologie du protestantisme, Paris, PUF, 2005.
- Des maîtres et des dieux. Ecoles et religions en Europe (éd. en coll. avec Séverine Mathieu), Paris, Belin, 2005.
- Enseigner les faits religieux, quels enjeux ? (éd. avec Dominique Borne), Paris, Armand Colin, 2007.
- Le retour du religieux dans la sphère publique. Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue, Lyon, Éditions Olivétan, 2008.






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