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Pourquoi la « laïcité à la française » est-elle unique en Europe ?

Entretien avec Jean-Paul Willaime, sociologue des religions, par Damien Le Guay
Nous pensons que notre « laïcité » est exemplaire, qu’elle serait un modèle pour le reste du monde. Or, si nous la comparons aux différents autres modèles des relations entre religions et société en Europe, nous constatons qu’elle est unique. Jean-Paul Willaime, sociologue des religions, nous invite à un regard décalé et européen vis-à-vis de notre modèle de laïcité.


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : ECL631
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/ecl631.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida5647-Pourquoi-la-laicite-a-la-francaise-est-elle-unique-en-Europe.html
Date de mise en ligne : 4 avril 2010

Jean-Paul Willaime est directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Etudes et également directeur de l’Institut européen en sciences des religions – institut créé à la suite du rapport de Régis Debray pour mettre en œuvre le « fait religieux » : ce rapport voulait passer « d’une laïcité d’ignorance » à une « laïcité d’intelligence ». Jean-Paul Willaime à un autre avantage : il travaille pour de nombreuses institutions européennes (dont le Conseil de l’Europe) et a donc un point de vue large, transfrontalier.

Retour du religieux dans la sphère publique

Il a fait paraître un petit livre synthétique et des plus instructifs (Le retour du religieux dans la sphère publique, (Éd. Olivétan, 2008) dans lequel il étaye sa « conviction raisonnée » suivant laquelle « les religions sont des ressources identitaires et éthiques qui, précisément parce qu’elles représentent des forces convictionnelles, peuvent exercer un rôle positif dans des sociétés démocratiques et laïques ». Rôle positif pour autant que ces mêmes religions réinterprètent leur contenu dans la langue de la raison publique et qu’elle ne soient pas uniquement cantonnée dans le domaine privé.

Cette « conviction raisonnée » de Jean-Paul Willaime le met un peu à part de la communauté des sociologues français. Car, reconnaît-il « ce faisant, je prends un peu à contre-pied un point de vue souvent dominant, celui qui souligne que les religions sont des menaces pour la démocratie ».

Jean-Paul Willaime, sociologue, directeur d'Etudes à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et directeur de l'Institut européen en sciences des religions
Jean-Paul Willaime, sociologue, directeur d’Etudes à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et directeur de l’Institut européen en sciences des religions

Mais le paradoxe, que nous allons examiner avec Jean-Paul Willaime, est le suivant : cette position minoritaire qui est la sienne en France est majoritaire en Europe.

Aussi allons-nous lui demander ce qu’il pense des positions de Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, qui met en avant « l’extrême dangerosité de la religion » ou de celles de Jean Baubérot au sujet de la « laïcité positive » lorsqu’il considère que l’identité morale de la France ne comporte aucune dimension religieuse.

Plaidoyer pour une nouvelle laïcité

Jean-Paul Willaime plaide pour « une nouvelle laïcité » : laïcité de reconnaissance du religieux et de dialogue avec lui. Il insiste sur la situation inédite que nous connaissons avec la « radicalisation de la sécularisation » qui, « paradoxalement », poursuit-il, « conduit à un retour du religieux dans la sphère publique ». Comment ? Par un ébranlement de tous les magistères qui conduit à une nouvelle articulation du religieux et du politique. Il faut donc partir de ce qu’il nomme « l’ultramodernité » cette nouvelle conjonction du changement et de l’incertitude. Après une modernité « affirmative » qui faisait la promotion d’un « individu discipliné » est venu le temps d’une modernité « désenchantée, problématisée, autorelativisée » avec un individu « libre de tout liens » et une « sorte d’impuissance symbolique de l’Etat ». Alors, dans ces conditions, confrontés à la mondialisation qui révèle l’impuissance du politique, il faut, pense Jean-Paul Willaime, considérer des « groupes convictionnels » (comme ceux des religions) comme « une chance et non une menace ». Quand il y a étouffement d’une société par le haut, ne faut-il pas la laisser respirer par le bas ? D’où, selon notre sociologue, « la nécessité aujourd’hui », sans remettre en cause les acquis de l’émancipation, « de s’orienter vers une certaine logique de la reconnaissance » avec les moyens d’accéder à une visibilité sociale et médiatique.

Les apports des religions dans la démocratie

Car la démocratie n’est pas seulement procédurale mais est « aussi constituée de démocrates qui la font vivre ». Il faut donc considérer les « ressources convictionnelles » comme capables de transmettre « la ferveur démocratique ». Cette ferveur doit être transmise et légitimée par les « cultures particulières ». D’où cette conviction, partagée par toutes les instances européennes : « La gouvernance politique se fragiliserait elle-même en se privant des apports civiques, éthiques, éducatifs, sociaux, culturels et militants des religions ». Il est donc possible de considérer les religions « comme des ressources pour la vie démocratique ». D’où les mises en garde de Jean-Paul Willaime : « il ne faut pas se tromper d’époque ». Aujourd’hui, les reconfigurations du religieux et du politique « imposent en Europe une pratique de la laïcité ouverte aux apports des religions dans la vie sociale ». Cette « laïcité de reconnaissance et de dialogue » implique « que l’on cesse d’ostraciser socialement les réalités religieuses en les réduisant à leurs dimensions privées et individuelles ».

Une "certaine conception théologique" de la République

Jean-Paul Willaime s’en prend à « une certaine conception théologique de la République » et, d’une manière générale, à « un universalisme abstrait ». Pour lui, il ne suffit pas de proclamer ex abrupto des valeurs, fussent-elles « essentielles » comme la solidarité ou « l’égale dignité de l’homme et de la femme », encore faut-il « y être formé » : « l’universalisme ne peut être approché et porté qu’à travers des cultures particulières, sinon il reste beaucoup trop abstrait ».

Jean-Paul Willaime insiste sur une conception largement majoritaire en Europe : « Dans les différents pays d’Europe, prévaut une laïcité de reconnaissance du religieux, c’est-à-dire une laïcité qui, tout en respectant l’autonomie respective de l’État et des religions et en veillant à garantir les principes fondamentaux de libertés et de non-discimination qu’elle implique, reconnaît les apports sociaux, éducatifs et civiques des religions et les intègre de ce fait dans la sphère publique ».

Ce qui est vrai au niveau des États l’est tout autant dans les institutions européennes. Tel est le cas du Conseil de l’Europe, instance regroupant quarante-sept États du continent européen, et qui, en 2007 et 2008, a réaffirmé le rôle des religions comme « ressources convictionnelles, identitaires et éthiques ». Tel est aussi le sens de cette « laïcité de reconnaissance et de dialogue » incluse dans le Traité de Lisbonne (article 16) et entrée en vigueur, depuis le 1 décembre 2009 : « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations ».






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