Nez de cuir, de Jean de La Varende : comme une devise !

La chronique Le bibliologue de Bertrand Galimard Flavigny
Nez de cuir ! Le héros masqué de ce livre, le plus célèbre de Jean de La Varende, inspira grandement son auteur, qui le fit réapparaître dans plusieurs de ses romans. Mais qui fut réellement "Nez de cuir", cet insatiable séducteur dissimulant ses blessures de guerre sous un masque ? D’où vint à l’écrivain dix-neuvièmiste l’idée de cet intrigant personnage d’un autre temps ? Voici, entre autres, l’une des questions que résout Bertrand Galimard Flavigny dans sa chronique Le biliologue, consacrée à Nez de cuir, Gentilhomme d’amour.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG757
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Date de mise en ligne : 21 mars 2010

« Dans cette chronique, il y aura quelque chose d’indéniable, c’est un amalgame de souvenirs qui en soi aura sa rareté, puisque les conteurs qui retraçaient avec tant de naïf talent leurs époques, et que j’ai entendus comme enfant avec un tel intérêt, ne sont plus. L’anecdote est défunte et, en somme, un livre comme celui-ci est une modeste, mais sûre contribution historique  », devait écrire à propos de son premier roman, Nez de cuir, Jean de La Varende (1887-1959).

Ce titre sonne comme une devise et intrigue.

Jean de La Varende
Jean de La Varende

La Varende ! S’en souvient-on ? Un personnage qui occupa la scène littéraire à partir 1934 à l’âge de quarante-cinq ans. Il avait tout écrit ou presque, en puisant dans les caisses d’archives reléguées dans les combles de sa demeure familiale au Chamblac, en Normandie ; en écoutant ses « anciens » lui raconter la vie de plus anciens encore. Il les appelait les « historiens sociaux ». « En fait, confia-t-il, dans son journal, cette vocation de conteur, sans aucun artifice, je la dois aux ancêtres et surtout à Nez de cuir  ». Justement Nez de cuir au sous-titre évocateur, « gentilhomme d’amour », est inspiré de son grand oncle, Achille Perier de la Genevraye. Il lui donna le nom à peine déguisé de Roger de Tinchebray. Celui-ci revint des guerres de l’Empire, le visage fracassé. Pour se rassurer, il séduisit, sans cesse ; pas une femme ne devait lui échapper. « J’ai perdu mon âme, avouait le personnage, je ne suis qu’un corps et, en perdant mon âme, j’ai perdu celle des autres. » Nez de cuir, Gentilhomme d’amour a été publié à Rouen par Maugard en 1936 ( in-4). Il est illustré par la carte du Pays d’Ouche d’après La Varende lui-même. À sa sortie, le titre monta à cent vingt mille exemplaires, et frôla le Goncourt, dit-on.

<i> Nez de cuir </i> éditions Livre de Poche
Nez de cuir éditions Livre de Poche

Les uns disent qu’il n’obtint en fait que trois voix, d’autres qu’il lui manqua deux voix. Il est demeuré le roman le plus célèbre de La Varende. Léon Daudet qui n’était jamais tendre, a écrit de lui dans L’Action française : « Ce livre est soulevé par un souffle personnel, pareil à un coup de vent sur les marécages des sens. Il rend en littérature un sang neuf... ». On en tira un film réalisé, en 1951, par Yves Allégret avec Jean Marais – avec un masque créé par Jean Cocteau - et Françoise Christophe. Nous l’avons vu récemment, il est un peu daté, mais il eut beaucoup de succès à l’époque. Jean de La Varende lui-même jugea que «  la présence du comédien et son prestige suffisait à faire comprendre l’attrait du gentilhomme masqué ». Philippe de Broca, avant de mourir en novembre 2004, devait en tourner une nouvelle version avec dans le rôle titre, Vincent Perez.

Michel Herbert, un ancien libraire, qui vouait une grande admiration pour l’œuvre de La Varende, se lia d’amitié avec lui et réunit tous ses titres en édition originale dans les meilleurs états qu’il truffa le mieux possible de lettres et de manuscrits et qu’il fit relier par les meilleurs comme Semet et Plumelle ou Buisson. Cette bibliothèque, reflet de sa passion pour l’écrivain et de ses opinions sera dispersée, le vendredi 26 mars 2010, à Drouot.

Michel Herbert a beaucoup écrit sur les ouvrages de La Varende, et bien sûr sur Nez de cuir, ce dont témoigne son Dans les pas de Nez-de-cuir, gentilhomme d’amour… (Paris, Aux Dépens de l’auteur, 1971. In-8 oblong). Il avait conservé l’exemplaire nominatif, tiré sur Japon, imprimé pour lui, relié en maroquin lie-de-vin ornée de filets et du léopard normand répété, plus encadrements et autres ornements, par Semet et Plumelle. Il contient, notamment, une lettre autographe signée de La Varende adressée à Maria-Pia Chaintreuil, « son ange gardien, son amie, sa secrétaire, son dernier amour », selon le mot de Michel Déon ainsi qu’une lettre de cette dernière. De son côté Philippe Brunetière qui devait composer avec La Varende, un livre à deux voix, intitulé La Varende le visionnaire (Flammarion, 1959), donna en 1978, « Pour les Amis de la Varende », un autre ouvrage titré Sous le masque de Nez de cuir, tiré à 170 exemplaires dont 70 de tête sur vélin d’Arches.

<i>Nez de cuir</i>, éditions la Mappemonde
Nez de cuir, éditions la Mappemonde

Nez de Cuir, ce roman qui est aussi un « chant à la terre normande, unissant ses habitants, nobles ou paysans, dans un même amour », comme le notait l’auteur, eut très vite une deuxième vie, voire davantage puisqu’il connut de nombreuses éditions. Écoutez cette énumération : les Éditions Plon récupérèrent le titre, dès 1937, mais apparemment sans tirage de tête. Les Éditions de la Mappemonde, une maison bruxelloise, suivirent en 1944, puis les éditions de La Palatine, à Genève en 1947. Le Livre de Poche le reprit dès l’année de sa création en 1953, sous le n° 41, avec une couverture illustrée figurant Jean Marais dans le rôle. Deux autres couvertures dessinées devaient suivre, la dernière qui date de 1993, n’a pas été modifiée. Toujours un visage masqué. La collection pour jeunes Rouge et Or G.P. arrangea même le texte en 1963. La Bibliothèque du Club de la Femme s’intéressa à cette histoire en 1970 l’illustrant de figures masculines inspirées de celle de Jean Marais, et féminines qui ne ressemblaient en rien à celle de François Christophe. La même année les éditions Rombaldi offraient un volume en cartonnage tout doré. Les Editions de Bartillat qui avaient repris notamment le Tourville de La Varende, sortirent, en 2006, leur Nez de cuir. De leur côté les Allemands, les Anglais et les Italiens peuvent le lire dans leur langue.

<i> Nez de cuir </i> collection Rouge et Or G.P
Nez de cuir collection Rouge et Or G.P

Restent les éditions illustrées. Il y en eu trois. La première comprend un frontispice et 30 gravures sur bois en couleur dans le texte par Sylvain Sauvage (1888-1948). Les Éditions Marcel Lubineau l’imprimèrent en 1941, pour le tirage de tête, à quarante exemplaires sur Japon impérial, à soixante sur vélin d’Arches plus une suite et à 1500 sur vélin de lana. Les Bibliophiles pharmaciens demandèrent, en 1946, à Henriette Bellair (1904-1963) d’illustrer à son tour ce fameux Nez de cuir. Elle réalisa soixante et une lithographies originales en couleur dont cinq hors texte. Le tout fut tiré à 175 exemplaires, sur vélin pur fil du marais. Gaston Barret (1910-1991) composa vingt-sept planches en noir dont onze à pleine page pour les Editions de l’Arc en ciel, en 1952 à Paris, dans un tirage de 250 exemplaires dont 26 sur chiffon d’Auvergne et 198 sur vélin chiffon du Marais filigrané au masque de Nez de cuir. On rencontre des exemplaires enrichis de quatre planches supplémentaires sur Chine, refusées et non prévues.

Peintre lui-même La Varende exigeait beaucoup des illustrateurs de ses ouvrages. Il a apprécié les planches de Sylvain Sauvage quoiqu’il ait « grondé » qu’il ait donné à son héros des « épaules étroites et des poumons restreints ». Il s’est moqué celles de Jarah pour le Centaure de Dieu qui lui a donné une «  coiffure ronde de marchand de marron, car il a été égaré par le mot toque de chasse ». Il a considéré que seul Albert Brenet avait donné à Nez-de-Cuir, des chevaux dignes de lui. « Tous, disait donc La Varende, à propos des illustrateurs de ce roman et de sa suite, lui ont fourré dans les jambes des rosses sans nom et dans les bras des femmes inavouables, le fantôme s’est irrité. »

La Varende ne pouvait lâcher Roger de Tainchebray comme cela ; il lui a donné une suite avec le Centaure de Dieu (Paris, Grasset, 1938). Celle-là se complète avec Man d’Ar (Grasset, 1939), Le Troisième jour (Grasset, 1947) et la dernière fête (Flammarion, 1953). Racontant la mort de Nez-de-Cuir dans le « Centaure », La Varende disait : «  Avec Roger Tainchebray mourait ultimement l’Ancien Régime, le prestige et l’amour : la vraie démocratie, celle qui ne condamnait pas l’âme du chef à s’abaisser aux désirs de la masse, mais qui soulevait cette masse de la poésie, de la noblesse de son chef. »

Texte de Bertrand Galimard Flavigny

- Renseignements et catalogue pour la vente de la bibliothèque Michel Herbert : J.J Matthias, Baron et Ribeyre & associés, Farrando et Lemoine, 5, rue de Provence, 75009, tel : Tél. : 01 42 46 00 77 – Site : www. baronribeyre.com
- On peut lire La Varende, pour Dieu et le roi, par Anne Bracié, Perrin, 1993 - .La Varende, qui suis-je ? par Patrick Delon, Ed. Pardès, 2009.






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