Prénom, nom, surnom et protocole

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Nos nom et prénoms sont des piliers essentiels de notre identité. Il s’agit pourtant d’inventions relativement récentes qui ne doivent pas faire oublier que le nom a d’abord été... surnom ! Jean Pruvost, notre lexicologue, ne fait pas mentir le sien et se révèle incollable sur les étiquettes comme sur l’étiquette...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS567
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Date de mise en ligne : 16 mai 2010

Prénom, nom, surnom

Tous les prénoms ont une histoire passionnante, pour peu qu’on s’y penche, et si leur étymologie était connue de tous, l’on imagine aisément qu’ils pourraient être choisis en fonction des différentes préoccupations d’une époque. Par exemple, pour la nôtre, très soucieuse d’écologie, certains prénoms seraient bienvenus, tels que Sylvie ou Sylvain, qui viennent tout droit du latin silva, la forêt, ou plus poétiquement encore, la sylve. Et puis en fouillant un peu dans l’histoire, on pourrait par ailleurs ressentir une certaine sympathie pour sainte Sylvie qui, si on ose dire, était bio avant l’heure ! Elle était en effet la mère de saint Grégoire le Grand, un pape du VIe siècle, et comme ce dernier était de santé fragile, sa très gentille maman lui faisait porter chaque jour des petits légumes de son jardin ; voilà pourquoi Sylvie est un prénom qui sent bon la forêt mais aussi le jardin, l’écologie avant l’heure !

Pour qu’on comprenne bien la différence entre des mots comme prénom, nom, surnom, nom de famille, second nom, dans la mesure où la chose se corse avec le jeu des surnoms et peut devenir insultante, j’ai choisi mes propres nom et prénom pour ne vexer personne... Commençons par le prénom Jean, il vient de l’hébreu Yohânan, et signifie « Dieu accorde », rien de fantaisiste. Et pour agrémenter ce prénom, qui autrefois aurait été en réalité mon seul nom, mon nom tout court, ou mon nom de baptême, vient un autre mot qui me détermine, Pruvost, aujourd’hui nom de famille ou nom patronymique (du grec onyme, nom, et patro, père : « nom du père », donc). Jadis, ce n’eût été que mon surnom, mon second nom. Pruvost, je ne l’ai évidemment pas choisi, pas plus que mes parents ne l’ont choisi, il s’agit pourtant au départ d’un « surnom » donné au premier qui porta ce nom qui devint après lui héréditaire.

Le mot « pruvost » vient en l’occurrence du latin praepositus, le Romain qui était à la tête d’un corps d’armée, prae, devant, et positus, posé, donc posé devant, un praepositus qui colonisait allègrement la Gaule… Puis sous Charlemagne, le praepositus qui, par érosion, a fini par se prononcer prévost, pruvost ou provost, fut celui à qui l’on confiait une charge à la tête d’un domaine, et il deviendra ainsi aussi une sorte de collecteur d’impôts pour les puissants, rien d’enchanteur. En arrivant alors au XIIe siècle c’est un nouveau tournant pour l’histoire des noms de personne. En effet pour le moment, s’il y a bien des gens qui font le métier de prévost, de meunier, de boulanger, ils n’ont toujours qu’un nom, le nom de baptême qu’on leur a donné tout petit, René, Charles, Dominique, Claude, Jean et on ne dit ni Jean Meunier ni Jean Prévost ou Pruvost. Personne n’a encore de nom de famille. Et ça ne posait aucun problème tant qu’il n’y avait seulement qu’un ou deux Jean dans le village. Mais au XIIIe siècle, la population augmentant considérablement, il n’y a plus seulement un ou deux Jean dans le village mais six, huit, dix, etc. Alors comment savoir lequel est concerné quand on parle de Jean ?

On n’a pas le choix, il va falloir utiliser des surnoms, et on va distinguer Jean Du-pont de Jean Du-bois, Jean Le-roux de Jean Le-brun, de Jean Le-grand, qui est peut-être très petit si on l’a appelé comme cela par dérision, et puis un Jean Prévost ou Pruvost si on est dans le Pas-de-Calais. Mais c’est là où tout est trompeur, on comprend bien que Jean Lepape ne descend pas d’un pape, mais de quelqu’un qu’on a en plaisantant assimilé à un pape. Or pour « prévost », « pruvost », s’il est certes possible de descendre d’un prévost, il y a bien trop de prévost, pruvost, pour que ce ne soit pas aussi un sobriquet adressé à quelqu’un qu’on appelait prévôt parce qu’il était soit autoritaire, soit responsable de quelque chose, ce qui est bien, ou encore, et là c’est moins bien, peut-être parce que c’était un crétin qu’on surnommait alors prévost par dérision. Je suis donc peut-être descendant d’un parfait crétin. C’est à partir du XIIIe siècle que les surnoms sont devenus héréditaires et qu’ils sont donc devenus ce que l’on appelle des noms de famille.

On comprend mieux maintenant la définition d’un dictionnaire de 1690. « Nom : se dit aussi d’un second nom qu’on trouve dans la famille et qui se continue de père en fils. On l’appelle aussi un surnom. » Et l’on comprend qu’en anglais « surname » désigne le nom patronymique. Aujourd’hui, bien sûr, le surnom s’ajoute à l’ex-surnom devenu nom de famille : par exemple Jean, prénom ; Pruvost, nom de famille ; le dicopathe, surnom… Les mots nom et prénom viennent d’ailleurs du latin, où les romains distinguaient le praenomen, prénom, le nomen, le nom, et le cognomen, le surnom.

Alors pour conclure, trois points de vue, le premier, celui de Corneille en 1650 : « Se pare qui voudra du nom de ses aïeux, Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux ». Porter un nom, c’est beau certes, mais il va de soi qu’on existe aussi seul, sans le nom de son aïeul. Plus près de nous, en 2006, le second point de vue, celui de Muriel Barbery, dans L’Élégance du hérisson, avec Renée, l’héroïne, tout émue dans son enfance, parce que « pour la première fois, quelqu’un s’adressait à moi en disant mon prénom », déclare-t-elle. C’est ainsi que commencent les belles histoires d’amour. Et dans ce cadre, un troisième témoignage, celui de Victor Hugo évoquant son premier amour, extrait de sa Correspondance : « Les noms et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont Adèle Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, et d’Anne Victoire Asseline », le tout écrit avec solennité et grande émotion, comme ces prénoms gravés sur les arbres. Au reste, pour revenir à notre prénom écologique, Sylvie ou Sylvain, le graver sur un arbre, silva désignant la forêt, voilà qui en définitive revient presque à l’étiqueter !

Le protocole collé

Que le mot protocole issu du latin protocollum rime ave colle n’étonnera pas l’étymologiste qui se souvient du rapport de sens entre les deux mots, tout en rappelant qu’au Moyen Âge, le protocole s’orthographiait avec deux l. La colle constitue en effet l’un des éléments premiers de ce mot savant et, en l’occurrence, on peut l’illustrer en signalant que, dans le Code Justinien du VIe siècle, le protocol(l)e désignait bel et bien chaque feuille collée en tête des différentes chartes pour les authentifier.

Le mot protocole signifie en effet, au sens littéral, ce qui est collé devant, du grec kolla, « colle », et prôto, en « premier ». En réalité, de l’étiquette au contenu, il n’y avait qu’un petit pas à franchir, et le protocole s’assimila donc d’abord au Moyen-Âge à la minute de contrat, c’est-à-dire à l’original d’un acte juridique. On l’appelait d’ailleurs minute parce que ledit contrat était écrit dans une toute petite écriture, très fine, minute ayant pour origine le latin minus, moins, plus petit. Le protocole désigna ensuite le registre lui-même contenant ces minutes. Enfin, au début du Grand siècle, le protocole devint le recueil des formules en usage qui réglait la correspondance entre des personnes de rang distinct, d’où les « protocoles de sergents », les « protocoles de notaires », évoqués dans nos tout premiers dictionnaires monolingues, à la fin du siècle de Louis XIV.

En 1655, dans le Trésor des recherches et antiquités gauloises et françoises, Borel signalait encore plaisamment que le protocole représentait « la marque du papier qu’on mettoit au bord ; à cause de quoy il estoit defendu aux Notaires de rogner leurs Registres afin qu’on puisse découvrir les faussetés : ce qui ne se pourroit, si la marque estoit emportée » ! Ce n’est en fait qu’au cours de la première moitié du XIXe siècle que le protocole devint aussi synonyme de registre propre à recueillir les résolutions d’une assemblée ou plus spécifiquement d’une conférence internationale, d’où la notion installée dans l’usage de « protocole international », le plus connu de ces protocoles internationaux restant évidemment celui de Genève. On peut ainsi évoquer la première convention de Genève passée en 1864 pour protéger les soldats blessés, ou encore celle de 1929 portant sur le traitement des prisonniers de guerre. Dans le même temps, se développait au reste un autre sens du mot, lié au même respect des règles, le protocole ayant alors pour objectif de codifier les relations officielles, diplomatiques, et donc de « coller » à ce qu’on appelle aussi « l’étiquette », cette dernière faisant référence à la coutume qui consistait à utiliser des étiquettes pour désigner l’ordre des préséances.

C’est de la Grande-Bretagne, qui emprunta aussi le mot protocole, que vinrent ensuite, par extension, deux nouveaux sens ; d’un côté, vers 1920, la liste des conventions typographiques mises en œuvre dans l’élaboration d’un texte imprimé, et de l’autre, le protocole pouvant désigner le compte-rendu de la passation d’un test psychologique. C’est dans cette double acception que naissait aussi le protocole opératoire, vers 1950, en l’occurrence le compte-rendu écrit d’une opération, et par conséquent le déroulement exhaustif des gestes que le chirurgien doit exécuter dans une opération donnée. Cette nouvelle signification du mot protocole s’étendit rapidement à toute thérapeutique complexe, et c’est ainsi que, l’usage s’en répandant à partir des années 1970, était ajoutée cette nouvelle acception dans le millésime 1997 du Petit Larousse illustré, au sein de l’article consacré au protocole : « Méd. Ensemble des règles à respecter et des gestes à effectuer au cours de certains traitements et lors des essais thérapeutiques. » Cette définition était significativement modifiée dans le millésime suivant, traitements bénéficiant en effet d’une parenthèse, « traitements (anticancéreux, par ex.) », parenthèse révélatrice de l’emploi institutionnalisé du mot dans la lutte contre le cancer.

À la manière du plan de vol d’un avion, le protocole médical a quelque chose de rassurant, d’autant plus qu’il est modifiable en cours de route. Il sert aussi de trait d’union entre tous les partenaires réunis auprès du malade, dans la mesure où il est diffusé à l’ensemble du personnel médical et paramédical du service, au directeur d’établissement, au directeur du service de soins infirmiers, au pharmacien hospitalier, à tout nouveau personnel, toujours accessible, voire affiché, « collé en tout premier » dirait l’étymologiste, si l’organisation du service s’y prête.

Le protocolle, que Furetière écrit encore en 1690 avec deux l dans son Dictionnaire universel, a jadis bénéficié aussi d’un autre sens : il se disait en effet « autrefois de celui qu’on appelle maintenant souffleur, qui est derrière celui qui parle en public, pour lui suggérer ce qu’il doit dire, en cas que la mémoire lui manque. » Et ce type de protocole en chair et en os, officiant en étant armé d’une mémoire infaillible, était en vérité directement issu de ces personnages que les Romains appelaient les Protocolles, c’est-à-dire, précise Furetière, « certains Nomenclateurs » – par définition capables d’établir une nomenclature complète et fiable de noms – « qui sçavoient tous les noms des citoyens & qui les suggéroient à leurs Maistres, afin qu’ils puissent saluer chacun par son nom en l’abordant. »

C’est assurément un protocole bien utile que celui qui permet de ne jamais rien oublier et qui permet de mettre en relation chacun avec précision ! Voilà qui permet aussi de rejoindre Philippe Bouvard et son Petit Bouvard illustré, publié en 1985, dans lequel il définissait ainsi le mot protocole : « Vade Mecum des amours propres » !

Texte de Jean Pruvost.


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Et chaque année, il organise la Journée Internationale des Dictionnaires.

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