Jean Clair : Crime et Châtiment

Une exposition du musée d’Orsay d’après un projet de Robert Badinter
Le criminel a toujours fait débat. De même son châtiment. Crimes, prisons, décapitations, figures de criminels et peines capitales hantent les arts sous forme de représentations littérales ou d’allégories. L’exposition de Jean Clair, Crime et châtiment, présentée au musée d’Orsay du 16 mars au 27 juin 2010, interroge la complexité de cette inflation d’images de 1791 à 1981. Rencontre avec Jean Clair.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR664
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Date de mise en ligne : 4 avril 2010
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Andy Warhol <i>Big electric chair </i>, 1967-1968 Encre sérigraphique et peinture acrylique sur toile, 137,2x185,3 cm Paris, musée national d'art moderne
Andy Warhol Big electric chair , 1967-1968 Encre sérigraphique et peinture acrylique sur toile, 137,2x185,3 cm Paris, musée national d’art moderne
© Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Droits réservés © Adagp, Paris 2010

Cette émission a été enregistrée pendant que Jean Clair mettait la dernière main aux préparatifs de cette exposition.

Comment l’art révèle la part sombre de notre humanité ? Au fil des aléas de l’histoire et de l’évolution de l’Europe occidentale, les artistes ont-ils conservé des codes permanents concernant la représentation du crime et du châtiment ? L’art va à l’essentiel : le crime est transgression. Selon les mots de Robert Badinter : « La mort et le sexe s’avèrent le royaume privilégié de l’art. Car là s’exercent les interdits fondateurs. Et leur transgression revêt une dimension sacrilège. » Par cette exposition, Crime et châtiment, Robert Badinter souhaite que le public accède par l’art à ce que les codes et les jugements s’avèrent impuissants à nous livrer : l’angoisse du crime, et la violence du châtiment.

Des œuvres d’art, peintures et sculptures mais aussi des objets, des photographies, des archives du monde judiciaire, éclairent la figure du criminel, le crime, la justice et ceux qui la rendent, de 1791 à 1981. Une période durant laquelle, les trois piliers du châtiment, la guillotine, le bagne et la prison sont demeurés en place de manière quasi continue. L’institution de la guillotine en 1791, avec son article "tout condamné à mort aura la tête tranchée" escamote le corps du supplicié qui devait auparavant être cassé, broyé et brûlé dans le cas du régicide. Presque trente ans après l’abolition de la peine de mort en France, l’idée d’un éclairage de la violence de la peine capitale par les arts s’est imposée comme une évidence pour les auteurs de l’exposition.

Pierre-Paul Prud'hon <i> La justice et la vengeance divine poursuivant le crime </i> , 1815-1818 Huile sur toile, 164x198 cm Saint-Omer, musée de l'hôtel Sandelin
Pierre-Paul Prud’hon La justice et la vengeance divine poursuivant le crime , 1815-1818 Huile sur toile, 164x198 cm Saint-Omer, musée de l’hôtel Sandelin
© RMN / Daniel Arnaudet

Plus de 400 objets ont été réunis dans cette exposition pour tenter d’explorer le thème du mal individuel, entre obsession, folie, génie et crime. L’exposition s’ouvre sur une œuvre de Pierre-Paul Prud’hon, La justice et la vengeance divine poursuivant le crime. Des toiles, de Gustave Moreau, d’Alexandre Falguière, d’Alexandre Cabanel côtoient celles d’Edvard Munch, de George Grosz ou encore de Max Beckmann. Pas d’ordre chronologique mais une charge contre les crimes originels, déicide, parricide, fratricide. Cette première partie autour du "Tu ne tueras point" du décalogue introduit d’emblée le visiteur dans la violence du crime et du criminel, vus par les artistes.

Edvard Munch, <i> Meurtre (mort de Marat) </i> , 1906 Huile sur toile, 69,5x100 cm Oslo, The Munch museet
Edvard Munch, Meurtre (mort de Marat) , 1906 Huile sur toile, 69,5x100 cm Oslo, The Munch museet
© Munch Museum / Munch Ellingsen Group © Adagp, Paris 2010

Une guillotine de 1872, voilée de noire au bout de la première salle fait la transition avec le traitement de la mort égalitaire vue par d’autres. La tête du supplicié d’Odilon Redon est placée à côté du dessin saisissant de Victor Hugo, Justicia (1857), dont on semble entendre le cri d’horreur sorti de la bouche de la tête du condamné, projeté comme un boulet par la guillotine à l’arrière plan dans la nuit. Après les grandes figures du crime romantique, le brigand, la femme fatale, la sorcière, c’est au tour de la justice avec ses juges, ses salles d’audience et ses instruments de répression de constituer un autre volet de l’exposition. Daumier fixe les juges, les avocats dans l’exercice de leur fonction.

Odilon Redon <i> Après le supplice </i>, 1877 Fusain, 45x32,5 cm, New York, Collection particulière, Courtesy Sayn-Wittgenstein Fine Art Inc.
Odilon Redon Après le supplice , 1877 Fusain, 45x32,5 cm, New York, Collection particulière, Courtesy Sayn-Wittgenstein Fine Art Inc.
© Courtesy Sayn-Wittgenstein Fine Art Inc.

L’ancien garde des Sceaux, Robert Badinter à qui l’on doit l’abolition de la peine de mort en France en 1981, a présidé à la naissance de cette exposition mise en œuvre par Jean Clair de l’Académie française. Il voulait éclairer depuis longtemps, par une exposition d’art, le double mystère de l’homme criminel et de la société punitive.

Dans cet entretien, Jean Clair raconte comment est née cette exposition au musée d’Orsay. Historien d’art, critique, conservateur général du patrimoine, et faut-il le préciser écrivain, on lui doit ces dernières années de grandes expositions : L’âme au corps en 1993, Mélancolie en 2005, et Les années 1930 La fabrique de « l’homme nouveau » en 2008. Il raconte le choix des œuvres d’art et des pièces surprenantes qu’il a voulu présenter liées à l’anthropologie criminelle. L’influence de Cesare Lombroso, en plein âge d’or du positivisme, est un domaine qu’il connaît bien.

C’est à la fin du XIXe siècle que naît et se développe une approche qui se veut scientifique du tempérament criminel. Lombroso, dont 2009 marque le centenaire de la mort, développe une anthropologie qui prétend établir les caractéristiques mais aussi les constantes de l’homme criminel, qui s’inscriraient dans sa physiologie même, comme des stigmates, et même se transmettraient par atavisme.
La cranioscopie, la police scientifique et l’identification judiciaire se développent, en témoignent plusieurs objets réunis dans le cadre de l’exposition comme par exemple, une boîte en chêne, contenant les instruments de mensurations utilisés sur les criminels (1895). Plus surprenant pour le visiteur, un moulage du câne du Marquis de Sade qui appartient à une importante collection phrénologique du Musée d’Histoire naturelle rassemblée par Dumontier, le disciple de Gall dont les livres ont très fortement influencé le public européen de la première moitié du XIX e siècle.

De telles théories ont eu une influence considérable sur la représentation picturale, statuaire ou photographique. Habitué des prétoires comme Daumier qu’il admirait, Degas aime à scruter et déchiffrer le visage des prévenus, anxieux d’y retrouver la "science" des criminologues, nous dit Jean Clair. La Petite danseuse de quatorze ans (modèle en cire ’entre 1865 et 1881), son petit Rat à tutu, loin d’être une innocente jeune fille, est un animal dangereux qui répand la peste. Son front, son visage reprennent les stigmates de l’anthropologie criminelle. La violence sexuelle hante aussi Degas, et Jean Clair évoque une pièce majeure de l’exposition, prêtée pour l’occasion par le Musée de Philadelphie, Le viol (1868-1869), qui dit le crime supposé.

Edgar Degas <i> Le viol </i>, 1868-1869 Huile sur toile, 81,3x114,3 cm Museum of Art Philadelphie
Edgar Degas Le viol , 1868-1869 Huile sur toile, 81,3x114,3 cm Museum of Art Philadelphie
© Museum of art de Philadelphie

A partir de la Restauration, le crime hante la littérature et l’art jusqu’à l’obsession : une curiosité décuplée, au préalable depuis 1789, par l’ouverture des audiences criminelles au public, une fascination dont la presse s’était emparée et dont elle ne s’est pas départie depuis. Comme l’explique Robert Badinter dans le catalogue de l’exposition, la publicité faite aux audiences par ce changement de la procédure pénale, va exercer une influence décisive sur l’entrée du crime dans l’art. Son avènement en littérature avec Victor Hugo, Eugène Sue, Balzac coïncide avec l’essor de la presse populaire tout au long du XIXe siècle. L’exposition accorde une place importante au récit du fait divers. De L’Assiette au beurre vers 1900 à Détective dans les années 1930, coupures de presse et couvertures, par leurs unes sanglantes témoignent de la fascination pour le crime. On s’interroge sur la responsabilité de ces lectures auprès du public. Existe-t-il une « contagion » criminelle ? Peut-on moraliser la presse mais comment défendre alors la liberté de la presse ? Joseph Kessel, fondateur en 1928, de l’hebdomadaire Détective, écrit alors : « Le crime existe, c’est une réalité, et pour s’en défendre, l’information vaut mieux que le silence ». Sous la IIIe République, les feuilletonistes et les reporters rivalisent au point que l’invention l’emporte sur le réel dans le traitement des affaires criminelles.

Eugène Atget, 1903 <i> Prison du cherche-Midi </i> épreuve sur papier albuminé, 21,6x17,1 cm Paris, École nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA)
Eugène Atget, 1903 Prison du cherche-Midi épreuve sur papier albuminé, 21,6x17,1 cm Paris, École nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA)
© École nationale supérieure des beaux-arts, Paris

Dans la galerie de peinture des meurtrières, la femme tentatrice, séductrice se voit privilégiée. De la femme qui pousse au crime à la femme maléfique qui le commet, le glissement est rapide. La presse populaire diabolise la figure de l’empoisonneuse, derrière laquelle l’image de la sorcière domine. Goya excelle dans cette représentation. Inversement, la Justice ou la vengeance sont aussi incarnées par des figures féminines. Autour du sujet du meurtre de Marat, selon les peintres et les époques, on voit l’importance donnée à Charlotte Corday, à son attitude et sa place dans la composition.

Le châtiment fascine peut-être encore davantage les artistes : exécutions, gibets, potences, pendus sont légions, une violence légalisée et ritualisée. Tout s’achève par la mort et les supplices. La violence du châtiment est révélée par Goya, Victor Hugo, Félix Valloton, Georges Rouault, Karel Wilink ou Andy Warhol. L’une des images les plus insistantes du XIX e siècle a été celle d’une tête séparée de son corps : tête en cire, sculptée, dessinée, tête d’assassin comme tête de victime, un goût permanent du meurtre selon Jean Clair porté à son paroxysme par les surréalistes. Dans un texte du catalogue intitulé Naissance de l’acéphale, Jean Clair interroge le visage sa cohésion esthétique, sa vulnérabilité offerte au regard, son incarnation symbolique de l’esprit. L’omniprésence de la tête coupée a-t-elle entraîné la disparition du portrait ?

Jean Clair avance l’idée qu’en revanche au XX e siècle, le motif de l’homme sans tête, de l’acéphale, semble devenir l’emblème d’un certain "homme nouveau". La figure obsédante d’une tête sans corps cède la place à la figure d’un homme sans tête dont les attributs sexuels sont affirmés comme le centre du corps.
Dans les années vingt naît et se développe dans l’Allemagne de l’après-guerre en crise et désespérée, une imagerie violente autour du criminel sexuel, développé par Otto Dix, Rudolf Schlichter, George Grosz, Alfred Kubin, qu’on retrouve même chez Picasso avec Le viol sous la fenêtre (Eau forte et pointe sèche sur cuivre, 1933).

Le parcours de l’exposition s’achève sur un tableau de David Lynch, de 2003, Do you Want to Know What I Really Think ?. Cette œuvre de la Fondation Cartier pour l’art contemporain montre une scène intérieure où un homme, un couteau à la main s’adresse à une femme assise sur un canapé dénudée. Sans masquer ses intentions, il lui demande « Voulez-vous savoir ce que je pense réellement ? » La femme répond « non ». La scène de crime est ici transfigurée en une scène de désir.

Pour en savoir plus

Jean Clair, Canal Académie, janvier 2010
Jean Clair, Canal Académie, janvier 2010
© Canal Académie

- Jean Clair, membre de l’Académie française depuis le 22 mai 2008, au fauteuil de Bertrand Poirot-Delpech (39e fauteuil).

- Musée d’Orsay

- Exposition Crime et châtiment au Musée d’Orsay, informations pratiques et manifestations autour de l’exposition
D’après un projet de Robert Badinter.
Commissaire général Jean Clair, conservateur général du patrimoine et membre de l’Académie française.
Commissariat : Laurence Madeline, conservateur au musée d’Orsay. Philippe Comar, professeur à l’École nationale des beaux-arts.

- Sous la direction de Jean Clair, Crime et châtiment, Catalogue d’exposition, Musée d’Orsay / Editions Gallimard, 2010, 49 €

- Jeunesse TDC, Collectif, Crime et châtiment, Scérén / Musée d’Orsay, 2010, 4,70 €

- Ferdjoukh Malika, Smartnovel en collaboration avec le musée d’Orsay, Peint au couteau, gratuit sur le site du musée






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