Delsol sur Weil : l’hommage d’une philosophe à une philosophe

Entretien avec Chantal Delsol, de l’Académie des sciences morales et politiques
Chantal Delsol évoque tout son attachement à « une pensée inoubliable », celle de l’énigmatique et inclassable Simone Weil, qui a bousculé et ému plusieurs générations. Elle rappelle les conditions dans lesquelles la jeune philosophe a rédigé son oeuvre.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : PAG679
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Date de mise en ligne : 29 novembre 2009

Cet ouvrage "Simone Weil" paru dans la collection "Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie", publié par les Editions du Cerf, a été placé sous la direction de la philosophe Chantal Delsol de l’Académie des Sciences Morales et Politiques qui a incité des spécialistes de la pensée de Simone Weil, de rang international, -Gabriella Fiori, Robert Chenavier, André Devaux, Bertrand Saint Sernin, Francis Jacques, Emmanuel Gabrielli- à analyser les aspects multiples de l’œuvre de celle-ci.

Le Cahier d'Histoire de la philosophie consacré à Simone Weil, dirigé par Chantal Delsol
Le Cahier d’Histoire de la philosophie consacré à Simone Weil, dirigé par Chantal Delsol

"Je pense, dit Chantal Delsol, que la vision de Simone Weil est tout à fait originale, tout comme son personnage, parce qu’il est pris dans une tourmente ; sa vie se déroule en effet dans un moment crucial pour l’Europe, et elle saisit ces évènements à bras le corps pour philosopher autour d’eux et sur eux. Véritablement, elle a une pensée qui marque. Bien sûr il y a des influences comme toujours, mais elle a vraiment une pensée à elle qui se situe aux abords de la philosophie et aussi de la mystique, de la pensée sociale ; c’est puissant, et son style est magnifique.

Elle est morte à 34 ans. Je trouve impressionnant la maturité dont elle fait preuve ; elle a une œuvre immense produite en très peu de temps et qui n’a pas été véritablement sur le moment construite : elle disait toujours qu’elle se penchait sur un livre qu’elle ne terminait finalement jamais, mais elle écrivait énormément ; et ce sont tous ces « morceaux », ce n’est pas péjoratif bien sûr, qui ont été ramassés patiemment par ses parents d’abord, par des amis ou des commentateurs ensuite, et qui regroupés constituent son oeuvre.

Mais le nombre de textes qu’elle a écrits reste absolument extraordinaire pour cette période pendant laquelle elle a travaillé, même si sa santé précaire ne lui permettait pas de le faire en permanence. Très active, elle a fait du militantisme, a participé à un certain nombre d’actions, d’organisations, tout en écrivant abondamment.

Un électron libre qui n’a pas laissé de système

Elle n’a pas cherché à construire une pensée autour d’un axe qu’elle aurait pour ainsi dire prémédité ; elle a pensé, j’allais dire, au jour le jour ; bien sûr elle avait un axe mais il était intérieur, certes conscient, mais elle n’a pas cherché à construire autour de lui. Elle a écrit, non pas au fil de la plume, mais selon sa conscience et les circonstances. Si elle avait vécu plus longtemps, il est probable qu’elle n’aurait pas cherché à construire un système, elle aurait essayé d’agir, car c’est ce qu’elle voulait finalement. A la fin de sa vie, elle aurait voulu faire la guerre comme infirmière de première ligne…

Simone Weil, ce n’est pas une pensée systématique et elle n’est pas exempte de certaines contradictions, mais c’est ce qui justement enrichit la pensée.

Simone Weil a laissé un profond sillon entre philosophie et mystique

L’essentiel, c’est la philosophe, mais il y a aussi une mystique qui est d’ailleurs remise en cause par certains. Il est vrai qu’elle a une recherche d’approche de Dieu : les pages de Simone Weil sur l’attente de Dieu sont tout à fait exceptionnelles. J’ai été amenée à relire un grand nombre de ses textes, et de ses commentateurs, et j’ai été un peu agacée par le nombre d’hagiographes qui tournent autour de Simone Weil, je pense qu’on peut prendre davantage de distance par rapport à elle…

Un esprit harcelé par les évènements de son temps

La volonté d’agir en elle demeure incroyable surtout pour une intellectuelle de sa classe, parce que finalement cette fille était faite pour penser. Et cette volonté d’action est presque pathétique parce qu’elle était si peu faite pour agir : une constitution extrêmement fragile, des maux de tête épouvantables, une sorte de maladresse de tout : c’est à la fois émouvant et pathétique parce que, dans l’action, on constate qu’elle ne fonctionne pas tellement bien… On a le sentiment que les gens la font agir parce qu’elle est merveilleuse comme personne, alors on la laisse faire mais finalement ça ne marche pas vraiment ; et tout à la fin, quand elle se trouve à Londres, elle supplie qu’on la laisse partir, et tout le monde lui dit : mais attendez, si on vous parachute en première ligne, non seulement il va vous arriver des ennuis mais vous allez créer des ennuis à tous les gens autour de vous ! Ce qui la fâche profondément ; elle en est meurtrie, humiliée.

Je pense qu’elle n’était faite ni pour travailler dans les vignes chez Gustave Thibon où d’ailleurs elle va travailler très peu, ni pour travailler à l’usine qui l’épuise trop.

Elle était tellement charismatique, attachante, même si parfois elle pouvait se révéler assez dure, un peu violente… Elle ne publiait pas de livres, elle écrivait des articles, ses œuvres étaient plus ou moins cachées, c’était donc sa personnalité qui prenait le devant… Une fois que ses œuvres ont été connues, l’attachement qu’elle a pu provoquer est lié à la fois aux œuvres et à la personne.

De la poésie… à la constitution de l’Europe

Elle s’est passionnée pour la poésie à commencer par celle d’Homère, et elle a même écrit des poèmes auxquels elle tenait beaucoup (je me demande si elle ne tenait pas plus à ses poèmes qu’à ses écrits philosophiques…)

Aujourd’hui, je pense l’intérêt de l ’oeuvre de Simone Weil pour notre époque, réside dans la question de l’enracinement et la déclaration des devoirs de l’être humain ; l’enracinement c’est un texte qui a été écrit tout à la fin de sa vie, à Londres, lorsqu’elle demandait à entrer dans la Résistance. On lui a donné un bureau pour qu’elle écrive, et là elle a rédigé quelque chose qui est comme une constitution des droits et des devoirs de l’humanité pour la future Europe d’après-guerre : quelle chance nous aurions eue si ce texte avait pu être celui de notre Constitution européenne !…"

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