Michel Rocard : Calvin et l’argent, une vision novatrice

avec la participation du pasteur Marc Faessler
Interview exclusive de Michel Rocard, ancien Premier Ministre, à propos de Jean Calvin, son sens social et ses recommandations en économie : un aspect méconnu du Réformateur. Si l’on avait appliqué les principes économiques de Calvin, sur le prêt, l’usure, le travail de l’argent, à condition de bien les comprendre, comment auraient évolué l’économie et le capitalisme ? Avec la participation de Marc Faessler, Pasteur Théologien, ancien dirigeant du Centre Protestant d’Etudes de Genève.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : ecl593
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Date de mise en ligne : 27 septembre 2009


Michel Rocard, ancien premier Ministre, actuellement (en 2009) co-Président de la Commission sur l’emprunt national français, propose ici une réflexion en profondeur : si nos sociétés avaient observé du point de vue éthique, les recommandations, les conseils en matière économique que le réformateur du 16ème siècle, Jean Calvin, avait émises à l’intention de ses contemporains, la crise financière et économique que nous traversons, n’aurait sans doute pas eu lieu…

Fuyant les persécutions françaises contre les Protestants à partir de 1534 (date de la célèbre affaire des Placards), Calvin prend la route de l’exil. Il restera jusqu’à son dernier souffle « l’immigré », celui que les Genevois traitaient de « chien de français » et celui dont la France ne voulait plus…

Aujourd’hui, grâce à de récentes études, notre regard sur l’image et la théologie de Jean Calvin commence à changer. C’est un Jean Calvin soucieux de créer du lien social dans une époque secouée, bouleversée, en pleine renaissance, que nous découvrons : pour lui, la pauvreté est un scandale insupportable. Il place les riches, les possédants devant leurs responsabilités dans l’espoir et le but de former une société solidaire, vivant d’échanges, dans laquelle chacun est appelé à donner et à recevoir.

Calvin et la notion de prêt

Avant de donner la parole à Michel Rocard, les propos du Pasteur et théologien Marc Faessler, qui a dirigé le Centre d’Etudes Protestant de Genève, sont rapportés au cours de cette émission pour situer Calvin dans son siècle :

Marc Faessler, Pasteur Théologien
Marc Faessler, Pasteur Théologien

« Calvin n’est pas un démocrate ; il est encore monarchique dans son esprit : il y a des riches, et il y a des pauvres ; son souci c’est de rappeler aux riches qu’ils ont un premier devoir, c’est de secourir les pauvres. Et après de construire la cité ; la construction de la cité doit se faire selon la justice…

Calvin apparaît au fond à un moment donné où une distinction va émerger dans la culture de l’époque entre le prêt de consommation, qu’on utilise immédiatement pour ses besoins et le prêt de production qui est un investissement par exemple pour créer une armada qui ira aux Amériques pour en rapporter de l’or.

Calvin va reprendre cette distinction, mais sous une autre forme, il va parler de prêt de secours et de prêt d’entreprise ; le prêt de secours c’est ce qu’on doit à tout un chacun qui est dans la nécessité et qu’il faut aider ; mais on en attendra aucun retour d’intérêt, peut-être le remboursement de la somme prêtée mais c’est tout. Le prêt d’entreprise c’est autre chose, c’est un prêt qui vise à rendre l’argent utile, donc à créer de la richesse nouvelle ou des liens nouveaux économiquement et commercialement.

La grandeur de Calvin, c’est qu’en tant que juriste, il a tout de suite vu que la nouveauté était de ne pas laisser, en ces périodes de famine et de dureté de la vie, l’argent oisif ou dans un coffre ou utilisé pour des parures et des ornements. Mais par ailleurs, il voit le danger lorsqu’il déclare que ce processus économique ouvre aussi la porte à la licence effrénée…Vous voyez, rien de nouveau non plus par rapport à aujourd’hui ! »

Une amorce de laïcité

Michel Rocard commence ses propos par quelques précisions indispensables : On a sur Calvin tout dit et son contraire ...qu’il était le fondateur de la démocratie, et le fondateur sinon des droits de l’homme, d’un meilleur respect de la liberté humaine ; il faut y regarder de plus près... Je crois que le principal élément de la vision que Calvin avait de l’organisation de la société, c’est la distinction entre le pasteur et le magistrat. Et au fond c’est l’amorce de la laïcité. Calvin insiste sur le fait qu’il est mauvais que le pasteur soit en même temps responsable des affaires séculières au jour le jour ; et d’ailleurs lui-même n’a jamais été membre de la Municipalité, et moins encore chef ou dirigeant de la Municipalité de Genève, et le Conseil pastoral qu’il présidait, agissait par influence. Certes, son influence était immense, on l’écoutait beaucoup ; reste qu’il y a eu des conflits et des problèmes.

La seconde chose à souligner est que, comme il récusait la prise en compte directe de la transcendance dans les affaires des hommes, il acceptait la délibération des « sachant », ceux qui étaient détenteurs d’un savoir. Si bien sûr il était monarchique, la souveraineté populaire est un concept qui lui était totalement étranger ; un concept qui ne va émerger que quelques deux ou trois siècles après. Reste qu’il a créé une composante ecclésiale des institutions publiques dans laquelle on délibérait. Et il faut bien dire que pour l’époque, c’est l’amorce d’un processus qui va, en élargissant sa base de légitimité, devenir la démocratie plus tard. Mais il ne faut pas confondre les mots.

La réhabilitation du travail

Il est vrai que Calvin avait un immense souci de la pauvreté ; il n’était pas le seul, la plupart des grands réformateurs ont eu ce souci. Je crois que le plus important, c’est la réhabilitation du travail, la reconnaissance que l’humanité crée sa survie par le travail, et que, de ce fait, le travail a une noblesse qui doit être reconnue, rémunérée bien entendu.

C’est à partir de la rémunération du travail que l’application du critère d’équité crée les suggestions qui doivent s’appliquer aux riches. Calvin en effet, est très respectueux à ce titre de la création de richesse puisqu’elle va bénéficier à tous et il cherche à l’encourager, d’où sa prise de position absolument décisive -et là, il est le premier, en 1545- , dans une lettre adressée à l’un de ses amis, cette fameuse distinction en ce qui concerne le prêt à intérêt.

Le prêt à intérêt

Le prêt par intérêt était interdit par l’Eglise catholique depuis l’origine des temps, et incidemment il l’est aussi plus ou moins dans la religion hébraïque, il l’est aussi dans la religion musulmane. Donc les 3 grandes religions monothéistes condamnent le fait que l’argent rapporte de l’argent et condamnent le prêt à intérêt.
Mais Calvin, gouvernant, s’est aperçu qu’il fallait faire une différence : Il ya le prêt que l’on consent pour répondre à une nécessité de consommation rendue nécessaire par une vision de solidarité à laquelle d’une certaine façon, on n’échappe pas.
Calvin dit : tout intérêt serait scandaleux, c’est un prêt de solidarité, mais qui n’a pas vocation à faire lui même de l’argent.

En revanche : pour créer une boulangerie, une épicerie, une échoppe, un artisanat, il faut commencer par acheter du terrain, construire une maison, acheter des outils et même des produits avant de vendre quoi que ce soit, et cela n’est pas possible sans un peu d’argent. Et cet argent là, celui là va servir à produire de la richesse. Ce qui n’est pas le cas du précédent, cet intérêt-là est légitime.

Cette distinction est absolument fondamentale, et tout le capitalisme va en sortir.

Le capitalisme ?

Calvin n’est pas lui-même créateur du capitalisme. Le capitalisme en fait, on pourrait le résumer comme la superposition d’une économie de marché dans laquelle on vit depuis trois ou quatre mille ans, à grande dimension permise à la fois par la technique mécanique qui fait travailler les hommes ensemble, et par la technique financière qui permet de regrouper beaucoup d’épargnants. Le capitalisme, c’est ça.

Il est très frappant de constater que le mécanisme de déblocage a été le prêt à intérêt, et que ce soit une invention de Calvin. Cela entraîne des conséquences absolument majeures, la première c’est que Calvin associait tout cela à une vision extrêmement ferme de la frugalité de la mesure, et du non usage personnel de la richesse.

A quoi doit servir la richesse

La richesse est faire pour être au service de la société toute entière, on a le droit de l’accumuler dans un but productif. On n’en a pas le droit quand elle sert seulement à amasser et à consommer. Et c’est cette dérive qui nous met dans la crise d’aujourd’hui, crise dûe à un excès de dépenses et une appropriation de parts de richesse excessive par ceux qui sont bien placés dans l’échelle stratégique de production et surtout de production des services d’argent. C’est donc un oubli du calvinisme qui fait la crise financière d’aujourd’hui, c’est tout de même intéressant à noter.

Calvin aurait été absolument scandalisé de nos débats d’aujourd’hui, non seulement sur la rémunération des traders de banque, mais sur l’âpreté des gens de finance à se payer beaucoup mieux que le reste de la planète. Nous sommes sortis de tout calvinisme : notre condamnation par Calvin serait immédiate et totale.

Le prêt, les affaires et la charité

- Calvin dit d’abord : « Il faut exercer en premier la charité et après s’il vous reste quelque chose, vous pouvez prêter pour un prêt sûr qui vous sera remboursé. » C’est-à-dire qu’il inverse et cela, c’est extraordinaire. D’abord la charité, ensuite vous faites des affaires.

- Deuxièmement, le prêt à quelqu’un de pauvre ne peut être qu’un prêt de secours ; donc nul n’a le droit d’exploiter celui qui est en difficulté. C’est un point essentiel.

- Troisièmement, il faut appliquer la règle d’or du sermon sur la montagne (les Béatitudes de l’Evangile) : Ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse, ne le faites pas aux autres.

Quatrièmement, ce qui est permis juridiquement par les lois d’un pays n’est pas toujours forcément souhaitable. C’est-à-dire qu’il faut agir en gardant la finalité spirituelle de l’acte qu’on fait en prêtant et pas simplement d’utiliser les lois les meilleures naturellement de tel pays ou de tel autre. Voyez l’actualité extraordinaire de ce point.

Et enfin, il voit que le prêt à intérêt, à cause de son taux, influence l’ordre économique de la cité, un taux haut ou bas a des conséquences sociales. Calvin soumet cela au jugement de celui qui prête. On veut être juste par rapport aux échanges sociaux et on veut si possible permettre que tous aient suffisamment à manger.

Les propos de nos deux invités ont été recueillis par Virginia Crespeau.






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