Paul Ricoeur et Jean-Pierre Changeux, dialogue ou duel ?

Réflexions autour de leur livre La nature et la règle
Les théories neurobiologiques de Jean-Pierre Changeux constituent un événement scientifique d’envergure dont le retentissement philosophique aura été considérable, comme en témoigne le dialogue avec Paul Ricœur. Jean Roulet se fait le lecteur attentif de la rencontre entre ces deux penseurs que tout sépare mais qui échangent avec tolérance.


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Émission proposée par : Jean ROULET
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Date de mise en ligne : 25 octobre 2009

En publiant Du Vrai, du Beau et du Bien (cf. notre émission En lisant Jean-Pierre Changeux et la "nouvelle approche neuronale") Jean-Pierre Changeux lançait le gant à la communauté philosophique. Une cascade de réactions allait s’ensuivre. La présente émission revient sur une confrontation capitale qui, à l’initiative des éditions Odile Jacob, a opposé en 1998 Jean-Pierre Changeux au philosophe Paul Ricœur, deux statures internationales. La rencontre aura permis de cerner ce qui sépare leurs courants de pensée. Sans en dissiper les divergences de fond elle a pu les accompagner jusqu’à un chemin de tolérance. Recueillis par l’éditeur, soumis à la relecture des auteurs et publiés chez Odile Jacob, les propos échangés n’ont toujours pas fini d’alimenter l’abondance des réactions suscitées par les ouvrages de Jean-Pierre Changeux.

La métaphysique, territoire occupé

Parmi les réactions à l’ouvrage de base Du vrai, du beau et du bien [4], un article de Catherine Malabou [5] retient l’attention car il éclaire bien le débat sans le dépassionner. Elle ne cache pas son embarras d’avoir à cautionner une mainmise des neurosciences sur le territoire de la philosophie qui « apparaîtra nécessairement comme une usurpation, une captation des idées métaphysiques. » Elle dresse un tableau plutôt sombre des tourments imposés à la philosophie « qui s’est fait prendre de court par les neurosciences ». Selon elle, le philosophe découvre « qu’il n’a rien de sérieux ni rien de convainquant à opposer à l’hégémonie neuroscientifique, sinon l’affligeante pauvreté d’un idéalisme ou d’un spiritualisme des plus primitifs. »

Elle note que la crise provoquée par cette « réduction de l’idéal au neuronal » n’a fait qu’accentuer la scission entre, d’un côté, « la philosophie analytique anglo-saxonne » soucieuse de mettre « au jour les substrats neuronaux de nos activités mentales, de nos conduites morales et sociales ainsi que de nos affects » et, d’autre part, les philosophes dit « continentaux » de la tradition métaphysique européenne. Ayant pris parti, c’est nommément à ces derniers que Catherine Malabou adresse ses critiques. Reprenant l’argument de complexité cher à Jean-Pierre Changeux, elle leur reproche de ne pas s’intéresser aux découvertes de la neurobiologie. Ils y découvriraient la « vertigineuse logique combinatoire » qui « loin de proposer un dogme déterministe, révèle que l’organisation de la matière et de la vie apporte la preuve de ce que notre cerveau est pour une grande part ce que nous en faisons. » Catherine Malabou en arrive à la conclusion que « l’objet de la science est incontestablement devenu la liberté. » Or Jean-Pierre Changeux propose un modèle neuronal dont la souplesse et la complexité permet à l’homme d’échapper à la dictature du tout-génétique et aux rigidités mécanistes. Dés lors, nous dit-elle, cessons de « nous protéger de la science qui contient, à l’évidence, beaucoup plus d’enseignement philosophique aujourd’hui que la philosophie, à commencer… par une réélaboration du concept de liberté. »

Une petite phrase qui pose question

Force est de reconnaître que la théorie de l’épigénèse neuronale constitue une avancée d’un apport considérable et d’une étonnante fécondité dans les sciences humaines. Contester cet acquis par pure frilosité idéologique ne conduirait qu’à un combat d’arrière garde à la façon du créationnisme. La science est dans son droit et sa vocation lorsqu’elle développe un modèle réducteur. Mais le philosophe est également dans le sien lorsqu’il le signale comme tel et veille aux erreurs philosophiques qui peuvent en résulter si cette réduction passe inaperçue. La notion de réductionnisme a sans doute hérité du flou qui s’est introduit à certains nivaux dans l’ancienne classification des sciences [3 p.369] mais pour un philosophe comme Paul Ricœur elle est toujours présente lorsqu’on passe du psychique au neuronal. Refuser leur équivalence prendra pour certains des allures de caprice sémantique. Il ne s’agit en effet que d’une exigence métaphysique difficilement recevable par le scientifique dans le climat qui prévaut et aussi parce que la science n’a pas à se soucier de métaphysique. La distinction réclamée par Paul Ricœur est pourtant de nature à protéger les valeurs de liberté et donc de responsabilité. Comment prétendre « réélaborer » la liberté si on l’expose à la contamination du déterminisme en négligeant la spécificité du psychisme ? L’étude du neuronal relève en effet d’un déterminisme inhérent à toute approche scientifique. La formule de Catherine Malabou, « … Notre cerveau est, pour une bonne part ce que nous en faisons. » est un raccourci qui peut paraître protecteur de la liberté mais qui pose problème lorsqu’on s’y arrête. Comment pouvons-nous être libérés du déterminisme si aucune différence de nature ne s’intercale entre ce nous et le substrat neuronal qui s’inscrit dans le champ de la science et donc dans celui d’une approche déterministe ? Question posée à la philosophie par un non-philosophe. Autrement dit, comment concilier un intime sentiment de liberté au niveau psychique et le nécessaire déterminisme du neuronal, siège de phénomènes physico chimiques y compris au niveau du modèle épigenétique, mathématiquement modélisable dans son principe [3 p.280]. Comment échapper à ce paradoxe, sauf à séparer les plans ou à remettre en question le déterminisme scientifique ? Une remise en question du déterminisme avait pu être soulevée dans les débuts la mécanique quantique. Relations d’incertitude, lois probabilistes, le vocabulaire de la nouvelle science avait laissé entrevoir à certains une brèche possible par où la notion de liberté pouvait peut-être s’introduire au niveau même de la science. Un tel « espoir », d’ailleurs peu convainquant, a-t-il jamais eu de suite ?

Complexité neuronale

L’inventaire de la complexité neuronale [2 p.96] était attendu. Attente explicitement formulée dès le début des années soixante par le mathématicien Richard Bellman et son équipe de la Rand Corporation. Confronté à l’explosion combinatoire vécue comme un défi algorithmique (« the curse of dimensionality ») Bellman écrivait : « To some extent this is the situation in nuclear physics today and there is no reason why it should not be the situation in neurology tomorrow. » [Adaptive Control Processes : A guided tour. Princeton University Press 1961 p.198] Nous sommes dans ce lendemain. Catherine Malabou a raison d’écrire que la plasticité neuronale, « porteuse d’ouverture évolutive, propose au développement cérébral, la vie durant, un nombre ‘non infini mais inimaginable’ de connexions possibles, selon une vertigineuse logique combinatoire. » Les philosophes « continentaux » ont eu, nous dit-elle, « le tort de ne pas s’intéresser à ces découvertes. » Certains, peut-être, mais en ce qui concerne Paul Ricœur, ce n’est pas ce qui ressort de son entretien avec Jean-Pierre Changeux, au contraire. L’intime corrélation entre le psychisme et le neuronal, rendue possible par l’extrême complexité du neuronal, ne peut suffir à effacer une différence de nature ni n’autorise à les mettre sur un même plan, à confondre les registres : Paul Ricœur le dit de cent façons pour en affirmer son absolue conviction. [2 p. 92] Que cette vertigineuse logique puisse contenir la vertigineuse complexité de nos affects et de nos pensées peut bien être considéré comme établie. C’est là un énorme verrou qui saute et permet de dire, avec Paul Ricœur : « tandis que je pense, il se passe toujours quelque chose dans mon cerveau. Même quand je pense à Dieu ! » [2 p. 54] En conclusion, la complexité neuronale s’ouvre à une étroite corrélation des mécanismes mais, pour Paul Ricœur, ne permet pas d’abolir la spécificité du psychisme. On en déduira ou bien que le sentiment de liberté est une illusion, ou bien la différence entre le psychisme et le neuronal est d’ordre métaphysique puisque la liberté échappe à l’ordre physique des choses.

La théorie n’est pas en cause

En dehors de quoi, le philosophe n’exprime aucune désapprobation face au travail du scientifique. « Je n’ai aucune réticence épistémologique » [2 p. 92] Il se montre même enclin à l’encourager : « Bien plus, j’apprécie tout particulièrement la contribution de la neuroscience à notre débat lorsqu’elle introduit, au-delà du cadrage génétique des fonctions, le développement épigenétique du cerveau… ». Ou encore : « Je n’ai aucune réserve tant sur la modestie du projet de modélisation que sur l’audace et le courage de le pousser toujours plus loin. »

Continentale ou analytique, si la philosophie aime encore la sagesse, elle ne manquera pas d’admirer ce coup de génie d’une Intelligence que nous ne savons pas très bien nommer. Ayant noté que le processus d’évolution lui réussissait, elle aura su le porter un registre plus haut. Elle aura pour cela créé une classe de prématurés afin de d’offrir toute sa place à l’épigénèse. Peut-être aura-t-elle au passage « bricolé » un peu dans le cerveau. Toujours est-il que le résultat est là. Les hommes sont là, libres et responsable, s’étonnant d’eux-mêmes et s’interrogeant sur cette Intelligence toujours pas nommée.

L’hypothèse d’un inaccessible (le véritable agnosticisme ?) ne retranche rien à la fascination qu’il peut y avoir à lire Jean-Pierre Changeux, la hauteur de ses analyses, la vision qu’il donne de la complexité mentale, de ses conséquences individuelle et de ses prolongements collectifs. Telle que Changeux l’analyse, l’épigénèse apparaît comme un facteur de progrès personnel mais aussi sociétal par transmission d’héritage culturel. Jean-Pierre Changeux est allé très loin en donnant une dimension coopérative et cumulative à cette complexité dans l’élaboration des cultures et dans l’acquisition des connaissances au sein d’équipes pluridisciplinaires (Voir par exemple son concept de réseau cognitif intercérébral [3 p. 394]).

À parfois mal comprendre Jean-Pierre Changeux, ses adversaires « continentaux » ont pu se desservir. Catherine Malabou rappelle comment ils ont critiqué l’extension du darwinisme à l’épigénèse neuronale en la prétendant porteuse d’idéologies totalitaires et répressives. Changeux s’est élevé contre cette erreur. Il a pris soin de montrer en quoi l’éthique de Darwin n’était pas celle d’un « darwinisme social » mais au contraire « un élargissement de la sympathie ». [4 p. 76].

Deux publications relatives à la confrontation Changeux-Ricœur

- L’article de Corinne Zambotto [6]

Corinne Zambotto présente des biographies détaillées de Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur. Elle situe leurs courants de pensée et inscrit la rencontre dans l’histoire de la philosophie face aux rapports entre la morale et la science, le mental et le corporel. Une présentation méthodique, ordonnée, objective, qui expose les positions respectives et la recherche d’un discours commun. Sans prendre parti, Corinne Zambotto passe en revue les éléments du débat.

- L’article de Denis Müller [7]

Théologien protestant, professeur d’éthique à l’université de Lausanne, Denis Müller est un témoin attentif et très proche de l’œuvre de Paul Ricœur. Il défend lui-même une théologie éclairée à l’opposé d’un confessionnalisme étroit autant que d’un laïcisme radical. Rien de surprenant, donc, à ce qu’il prenne assez ouvertement le parti du philosophe. Denis Müller apprécie le texte final qui a su garder « la mémoire de bien des silences, irritations ou malentendus » évitant ainsi d’appauvrir les données contextuelles favorables à une bonne compréhension. C’est aussi une heureuse façon de l’impliquer le lecteur dans l’âme d’une rencontre qui donne vie et passion à un débat philosophique. Celui-ci fera date.

Texte de Jean Roulet.

Références

[1] L’Homme neuronal J.P Changeux 1983

[2] Ce qui nous fait penser. La nature et la règle. J.P Changeux- P. Ricœur - 1998 Odile Jacob

[3] L’Homme de Vérité J.P Changeux 2002 Odile Jacob

[4] DU VRAI, DU BEAU, DU BIEN J.P Changeux 2008 Odile Jacob

[5] Pour une critique de la raison neurobiologique. Catherine Malabou, philosophe, Maître de conférences à Paris 10 (Libération du 19-01-2009)

[6] Corinne Zambotto Université Paris DAUPHINE 2000-2001 (Séminaire : Philosophie et Management Yvon Pesqueux)

[7] Un dialogue exemplaire et déroutant Denis Müller - mai 2009 Contrepoint Philosophique






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