Tranchefile et Gouttière

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Au temps où l’on accordait autant d’importance au contenant qu’au contenu, le livre faisait l’objet de luxes aujourd’hui quelque peu oubliés : notre lexicologue Jean Pruvost est heureusement là pour nous apprendre l’histoire des tranchefiles et nous rappeler que toutes les gouttières ne se trouvent pas sur les toits...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
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Date de mise en ligne : 12 septembre 2010

La tranchefile en alexandrins

« Ce petit ornement qu’on nomme tranchefile, Maintient la coiffe ferme, au livre très utile » : c’est par ces alexandrins que Lesné célèbre la tranchefile dans un poème intitulé La Reliure, en 1820. Trois siècles plus tôt, on oscillait entre la tranche-file de Richelet (1680), au féminin et avec un trait d’union, et le trenchefile de Furetière (1690), en un mot et au masculin. Mais, en 1694, l’Académie tranchait – si l’on peut dire – en imposant la tranchefile sans trait d’union et avec un a, ainsi définie : « Petit rouleau de papier couvert de soie, ou d’or, qui se met aux deux extrémités du dos d’un livre pour lui servir d’ornement. »

En 1876, Littré signale avec délicatesse que la tranchefile permet « de tenir les cahiers assemblés et de résister à l’effort de la main qui tire un livre d’entre d’autres livres rangés sur un rayon de bibliothèque ». Littré a d’évidence un faible pour la tranchefile, choisissant le féminin bien qu’« on trouve aussi dans les livres techniques , signale-t-il, le tranchefil, sans e ». Quant à l’étymologie, il se limite à donner trancher et file, sans explication. C’est peu ! On ajoutera donc que la tranchefile désignait aussi la « couture en forme de bordure dans l’intérieur des souliers », et là, comme pour les livres, on tranche et on file.

Au début du XXe siècle, la tranchefile faite à la main est réservée aux reliures de luxe. En réalité, la tranchefile est sans objet dans la reliure industrielle, mais elle est conservée en tant qu’ornement dans les beaux livres, imitation des tranchefiles d’autrefois, décorant élégamment la coiffe. Le Vocabulaire technique de l’éditeur (1910) nous renvoie d’ailleurs à la comète, de fonction esthétique : « sorte de ruban de couleur étroit qui a beaucoup d’apprêt et que le relieur place près des deux extrémités du dos des volumes. » Comète et tranchefile sont pour ainsi dire synonymes, mais même si tranchefile l’emporte et de loin dans l’usage, on ne peut que rêver à l’étymologie du mot comète, qui vient du grec komêtês, désignant précisément un « astre chevelu ». Qu’importe, tranchefile et comète sont de bien beaux mots et il est temps de revenir à la poésie : « Quand la tranche est dorée ou bien mise en couleur, Tranchefilez le livre au gré de l’amateur » s’exclame alors le chantre de La Reliure !

De la gouttière du congrès à celle du chat

Le 23 mai 1907, lors d’une séance du Comité exécutif du Congrès international des Éditeurs, Albert Brockhaus émit l’idée de dresser en langue française un vocabulaire des termes techniques de l’édition. À l’issue d’une rapide délibération, le Comité s’adressa alors au Cercle de la Librairie de Paris pour la rédaction dudit Dictionnaire. C’est ainsi que paraissait en 1910 le Vocabulaire technique de l’éditeur, qui fit longtemps autorité.

On y trouvera de fait la première définition officielle de la gouttière, en matière de livre : « coupe creusée, en forme de gouttière, que le relieur donne à la tranche principale du livre, opposée au dos arrondi. Elle est ainsi nommée par rapport à sa concavité qui doit être égale à la convexité du dos. »

Cette acception propre au vocabulaire de la reliure, jusque-là ignorée des dictionnaires, s’installera dès lors dans le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) selon une formule analogue : « Partie antérieure (tranche) d’un livre relié, opposée au dos, laquelle présente une concavité régulière qui doit être égale à la convexité du dos. »

La gouttière de papier fait forcément penser à son antécédent, la gouttière de plomb, de cuivre ou de zinc destinée à recueillir l’écoulement des eaux de pluie. Ce mot, bien sûr construit à partir de la goutte, était entré en français au XIIe siècle, mais l’exemple choisi par Furetière pour son Dictionnaire universel datant de 1690 était pour le moins cru et commun : « Les chats font l’amour sur les gouttières » ! On ajoutera un peu de poésie, en jouant sur la gouttière d’un livre qui se fait dans la tranche, celle-ci pouvant être dorée. Rien n’empêche alors de penser à une gouttière pour chats toute plaquée d’or fin !

Texte de Jean Pruvost

En savoir plus :

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Et chaque année, il organise la Journée Internationale des Dictionnaires.

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D’autres mots sur les livres :
- Couverture et reliure
- Signet et coiffe

Retrouvez Jean Pruvost sur le site des Éditions Honoré Champion dont il est directeur éditorial. http://www.honorechampion.com Et écoutez nos émissions sur deux ouvrages de la collection "Champion les mots !"
- Le vin dans les dictionnaires : un voyage... enivrant !
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