Cheveu et tic et toc

Mot pour mot, la chronique de Jean Pruvost
Parlons-nous du tac au tac sur le tic ou le toc qui nous font tiquer ? Mais commençons d’abord par le poil qui nous sert à couvrir le caillou ! Découvrez grâce à Jean Pruvost l’étymologie du mot cheveu, ce qui lui permet d’aborder des mots savants comme alopécie ou des mots plus argotiques comme tifs... ainsi que l’origine de l’expression tic et toc pour saisir la différence entre l’un et l’autre ! Attention, il y a de la manie dans l’air...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
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Date de mise en ligne : 18 octobre 2009

La vérité sort de la bouche des enfants, dit-on, même lorsqu’ils ont un cheveu sur la langue. Ainsi dans un tout petit dictionnaire, le Dictionnaire insolite des petits akadémiciens, sous-titré Les mots quotidiens revus par les enfants, que déclarent les enfants à propos des cheveux ? « Ils sont sur la tête, ils sont bouclés : on a des trous sur la tête et ça sert à mettre les cheveux. » En définitive avec cette belle formule, chaque cheveu est sacré, à la manière d’une fleur plantée dans un vase crânien.

Alors, plus scientifiquement, d’où vient ce poil sur le crâne qu’on appelle cheveu ? En pensant au mot chef, la tête, le crâne, comme dans couvre-chef, on en a déjà une idée. Chef et cheveu commencent en effet de la même manière. Il y a effectivement un lien tout simple, on a donné à ce poil crânien le nom de l’endroit où il se trouve : la tête. Comme la tête se disait caput en latin, le poil de la tête s’est appelé capillus, prononcé bientôt chavillus, puis chevel, et enfin cheveu.

La chute fatale et l’alopécie

Le cheveu est évidemment rarement seul, il pousse en nombre sur le crâne des enfants et l’homme adulte ne tient généralement pas à les perdre. Alphonse Allais, qui n’avait pas tant de cheveux que cela, signalait d’ailleurs avec complaisance qu’« en mettant bout à bout les cheveux de toutes les créatures humaines qui peuplent la terre, on formerait un fil qui ferait quinze fois le tour de celle-ci », et d’ajouter en pince-sans-rire : « Ce travail serait d’ailleurs sans utilité »… Quand un homme perd ses cheveux, il crie souvent à l’injustice, comme en témoigne San Antonio, dans un roman de 1981, où il nous gratifie d’une diatribe contre une jeune femme féministe en raillant un type d’égalité non réclamée, celui de « devenir chauve, vous qu’on enterre avec des tignasses de horse-guard… » On sent ici percer la mauvaise foi de celui qui perd ses cheveux, même s’il portait bien la calvitie, comme Yul Brunner, Gabriel Matzneff ou Barthès. Attention tout de même, comme le déclarait Edouard Herriot : « Il ne suffit pas d’être chauve pour ressembler à Jules César. »

Si la calvitie peut être élégante et naturelle, pour un homme, elle est parfois aussi le résultat d’un traitement ou d’une maladie et on parlera alors plutôt d’alopécie, un mot difficile : a l o p é c i e. L’alopécie désigne l’absence congénitale ou temporaire de cheveux, et touche aussi les cils, les sourcils, la barbe. Et ici le mot a une histoire plaisante, puisqu’il vient du grec alopex, qui désigne le renard. Quel rapport y a-t-il donc entre l’alopécie et le renard ? Tout simplement le fait que chaque année le renard perd tous ses poils, avec donc une courte période où il paraît atteint de la pelade.

On peut aussi perdre ses tifs si on veut être familier. Les tifs viennent d’un mot wallon, qui voulait dire se parer, se coiffer. Bruno Masure, dans son Dictionnaire analphabétique de 1990 en a profité pour jouer sur les mots en soulignant que : « Même si votre figaro se dit de mèche avec le Tout Paris, méfiez-vous de ses jugements à tifs », hâtifs... C’est un peu facile. Mais la citation a le mérite d’introduire le figaro, nom familier du coiffeur. En fait, c’est tout simplement comme on le sait le nom du personnage principal d’une pièce de Beaumarchais, le Barbier de Séville, jouée en 1775, qui a connu un grand succès.

Et le merlan ? On pense au poisson, mais c’est aussi en argot le perruquier puis le coiffeur. Il se trouve qu’ayant l’habitude de s’habiller en blanc, on les a comparés au merlan, le poisson au ventre blanc. La perruque était évidemment bien pratique pour ceux qui craignaient la calvitie. À ce propos, savez-vous quelle définition on peut trouver dans un dictionnaire d’amateurs de mots-croisés, les cruciverbistes, pour le mot calvitie ? « Strip-tease crânien ». Voilà qui est plaisant. Comme la façon dont on appelle en médecine la calvitie qui laisse subsister des cheveux sur les côtés et derrière : on l’appelle la calvitie hippocratique, parce qu’elle vous fait ressembler à Hippocrate. Mais, pour finir, on a un faible pour un proverbe espagnol à la fois délicieux et éducatif. « Une main douce conduit l’éléphant avec un cheveu. ». On le constate : tout peut se jouer à un cheveu.

Le tic du toc du tac au tac

En 1986, Pierre Merle faisait paraître le Guide du français tic et toc, joli titre, mais qui aujourd’hui prêterait à confusion. Pas pour le tic, la manie, qui garde le même sens et dont nous allons parler. Mais pour le mot toc, qui serait ambigu puisque l’ancien toc bénéficie maintenant d’un homonyme, tout nouveau, en trois lettres, en tant que sigle, T.O.C., qu’on prononce TOC.

Commençons par le bon vieux toc, mot plein, qui existe de longue date, construit à partir du bruit que fait un objet que l’on tapote, bruit creux généralement. Toc est au départ une onomatopée comme boum, boum-boum. D’où aussi, bien sûr, le bruit que l’on peut faire sur une porte, toc-toc, avec sa main, pour qu’on vienne vous ouvrir. Ou encore, construit sur la même idée de creux, ici une tête vide sur laquelle on frapperait doucement pour bien vérifier l’absence de contenu, et en conclure que la personne est toc-toc. Dans la foulée, il faut aussi signaler bien sûr le toc, c’est du toc, qui désigne ce qui est inconsistant, par analogie avec le bruit que ferait un objet creux, sans valeur donc.

Venons-en maintenant au nouveau toc, T. O. C. dont le succès est sans doute dû à la proximité de son voisin de sens, le tic. Le TOC représente l’abréviation de trouble obsessionnel compulsif. Il s’agit en fait d’une névrose obsessionnelle et le mot relève du registre médical, précisément de la psychopathologie. Pour simplifier, le toc est une sorte de tic que le malade reconnaît comme absurde mais qu’il accomplit de manière obsessionnelle, pour soulager son anxiété. Si je tapote le micro toutes les trois minutes pour voir s’il marche, ce sera le toc du micro et nos auditeurs se demanderont si, au-delà de mes dictionnaires, je n’ai pas un autre toc. Les tocs sont nombreux, et certains bénéficient même d’un nom : par exemple si j’ai pour toc de m’arracher les cheveux (un toc qui somme toute disparaît quand je n’ai plus un cheveu), c’est de la trichotillomanie, du grec trikos, poil, et du verbe tiller désignant le fait de tirer, d’arracher les parties ligneuses de l’écorce d’une tige. Soyez rassuré, le trichotillomane ne s’attaque jamais à ses voisins, si quelqu’un vous arrache un cheveu dans le RER, ce n’est pas un trichotillomane, c’est un fou.

On connaît mieux l’onychophage, celui qui mange, (phagos en grec) ses ongles, onyx. D’ailleurs l’onyx, c’est effectivement une pierre translucide comme un ongle… Il y a aussi des tocs qui n’ont pas encore de noms : par exemple le toc des achats excessifs, incontrôlés, contrairement à la kleptomanie, autre toc, du grec kleptes, voler, le fait de voler alors même qu’on n’a besoin de rien. Un autre toc avéré est celui de ne pas marcher sur les lignes au sol : appelons cela la lignophobie… Parmi les personnes atteintes de tocs, signalons les ruminateurs, ceux qui ressassent des idées. Par exemple, avoir peur de ne pas pouvoir parler. A la radio, ce doit être atroce d’être un ruminateur. Il y a également ce qu’on appelle les tocs d’ordre, consistant à être obsédé par le rangement, la symétrie. On pense au héros d’une série télévisée : Monk, tociste mais pas tocard !

Passons au tic parfois très proche du toc, d’ailleurs dans le premier Petit Larousse, en 1905, on donne pour exemple : avoir le tic de ronger ses ongles. En fait, emprunté à l’italien ticchio, caprice, et au latin tic, onomatopée qui démarquait un mouvement brusque, le tic est d’abord animal. Il désigne en effet dans l’art vétérinaire, et nous citons le Trésor de la langue française, « une habitude vicieuse affectant les chevaux, se manifestant par une éructation bruyante accompagnée de mouvement de la tête, et de l’encolure dus à la contraction de certains muscles. » Il y a des tics rédhibitoires pour le cheval : le tic en l’air ou tic au vent, une sorte d’aérophagie qui lui fait lever la tête souvent lié au tic d’appuyer les dents sur la mangeoire, ou contre la longe du licol ; le tic de l’ours, c’est-à-dire le balancement latéral et sans fin du cheval au repos. Évidemment, les êtres humains sont aussi sujets à toutes sortes de tics : Maupassant cite une femme qui se grattait n’importe où et sans cesse, avec une notable « indifférence du public » dit-il.

Pour conclure du tac au tac sur le tic ou le toc qui nous font tiquer, quelle tactique trouver pour les toquer, surtout si c’est le tic-tac de la toquante qui nous rend toc-toc. Aurais-je le toc du tic, du tac et du toc ?

Texte de Jean Pruvost.

Jean Pruvost est professeur des universités à l’Université de Cergy-Pontoise, où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

Retrouvez toutes les chroniques de Jean Pruvost, ainsi que les éditions Honoré Champion dont il est le directeur éditorial.






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