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L’histoire de Djem surnommé Zizim, otage de grand prix

Par Bertrand Galimard Flavigny
Portrait d’un prince ottoman, Djem dit Zizim, fils du sultan Mehmet II, otage de prix, réfugié en France puis remis au Saint-Siège, et sans doute empoisonné en 1495. Une histoire liée à celle de l’Ordre des Hospitaliers et à son grand Maître, Pierre d’Aubusson, à son frère Bajazet, dans le contexte des relations tendues entre l’Occident et l’Empire ottoman.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : HIST550
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/hist550.mp3
Adresse de cet article : http://migration.canalacademie.com/ida4305-L-histoire-de-Djem-surnomme-Zizim-otage-de-grand-prix.html
Date de mise en ligne : 26 avril 2009

Transportons-nous donc dans l’empire ottoman, au XVème siècle où régnait le septième sultan Mehmet II, surnommé Fatih c’est-à-dire le conquérant, après la prise de Constantinople, en 1453. On ne connaît pas exactement sa date de naissance, sans doute autour de 1430. On le dit cultivé, aimant les sciences, les arts et les lettres. Il composait lui-même des poèmes en turc et en grec, parlait plusieurs langues, l’arabe, le latin, le français et même l’anglais. Il eut sept épouses, une fille et quatre fils : Mustafa, Bayezid ou Bajazet (1447-1512), Cem ou Djem (1459-1495), comme on doit le prononcer en turc et Korkut. Il fut assassiné le 3 mai 1481 et Bajazet fut désigné comme son successeur.

Un an auparavant, Mehmet II qui avait poursuivi sa politique expansionniste vers l’ouest et les Balkans, chassé les Comnènes de Trébizonde, les Karamanides d’Anatolie, se considérant comme le souverain de Rhodes, exigea des Hospitaliers qu’ils lui versent un tribut annuel de deux mille ducats. Ce que l’Ordre refusa. Le grand Maître Pierre d’Aubusson, élu en 1476, prévoyant une importante attaque des Ottomans, se prépara à soutenir un siège. Celui-ci débuta le 27 avril 1480 et s’acheva le 27 juillet par la désaffection de pacha Misach, né Michel Paléologue passé au service de la Sublime porte. Après sa victoire sur les Turcs, le pape Sixte IV (1471-1484) fit venir à Rome le grand maître Pierre d’Aubusson et le reçut avec les honneurs royaux. On rapporte souvent qu’il fut fait cardinal à cette occasion, mais nous allons voir qu’il n’en a rien été.

Zizim, fils de Mahomet II, dînant à la table du grand maître. Dessin de Rouargue d'après un manuscrit du XVème siècle
Zizim, fils de Mahomet II, dînant à la table du grand maître. Dessin de Rouargue d’après un manuscrit du XVème siècle

Les Hospitaliers vainqueurs, Mehmet II assassiné, le nouveau sultan Bajazet comprit qu’il convenait de laisser passer le temps et de maintenir un semblant de paix. Il avait un autre ennemi à réduire, de l’intérieur celui-là. Sa montée sur le trône de la Porte ne fit pas l’affaire de son frère Djem que nous connaissons en Europe sous un sobriquet « Zizim » que les historiens rejettent car il ne repose sur aucune réalité historique, mais, quoique nous fassions, ce surnom est entré dans la mémoire collective. Djem né d’une princesse serbe chrétienne, et qui « avait toujours fait preuve d’une certaine largeur d’idées », tenta donc de ravir le trône à Bajazet II. Il échoua deux fois. Il se tourna alors vers le grand Maître de Rhodes pour lui demander asile. Cette histoire maintes et maintes fois racontée, d’abord par Caoursin, vice-chancelier de l’Ordre, a inspiré une littérature abondante, dans laquelle on plaignait ce pauvre prince ainsi retenu en exil.

Examinée sous son aspect purement politique, cette histoire met en lumière des relations plus étroites qu’on ne le pense entre les Ottomans et les royaumes chrétiens, y compris celui du Saint-Siège. Cette affaire se solda par un échec pour les chrétiens et une demi-victoire pour les Ottomans. Une fois de plus, les divergences entre les souverains et les princes contemporains ne permirent pas d’exploiter une occasion qui aurait permis de faire régner la paix en Méditerranée, au moins durant plusieurs décennies. Quoi qu’il en soit, la présence de ce prince turc dans l’île de Rhodes fut une formidable occasion de négocier la paix. Djem, otage de prix, devint un objet de convoitise, d’autant plus que Bajazet chercha, par tous les moyens, à négocier, afin que l’on gardât le plus loin possible de son empire son demi-frère qui pouvait, avec de fortes raisons, disent certains auteurs, contester sa légitimité. Il multiplia les ambassades en Occident, chargées de « présents et de promesses les plus folles », selon les historiens de cette période Nicolas Vatin et Gilles Veinstein.

Un otage de grand prix

Djem fut accueilli à Rhodes, le 29 juillet 1482, avec tous les honneurs dus à son rang, et logé à l’auberge de France. Plusieurs émissaires de Bajazet tentèrent de s’introduire à Rhodes, « pour tâcher de se défaire de Zizim par le fer ou le poison », raconte Jacques Bosio, l’auteur de la première histoire complète des Hospitaliers parue la première fois en 1594. Le prince ottoman accepta la proposition d’Aubusson de se réfugier en France. Avant de partir, il laissa un ample pouvoir au grand maître pour traiter avec Bajazet en son nom. « Cet acte fut accompagné d’un autre par lequel il s’engageait, s’il recouvrait jamais l’Empire, d’entretenir une paix constante avec les Chevaliers, d’ouvrir toutes ses portes à leurs flottes & de rendre tous les ans gratuitement la liberté à trois cents esclaves chrétiens », rapporte encore Bosio. Cet acte est toujours conservé à la Bibliothèque nationale de Malte. Sitôt après le départ de Djem de Rhodes, deux chevaliers, dont l’un parlait le turc, précise Bosio, se rendirent à Istanbul et conclurent avec Bajazet un traité de paix, lequel disposait que le grand Maître s’engageait à retenir Djem en son pouvoir et à ne pas le livrer à un prince chrétien ou infidèle « qui pût se servir de son nom et de ses prétentions pour troubler l’Empire ». Pour l’entretien du prince ottoman, l’Ordre recevrait chaque année la somme de trente-cinq ou quarante mille ducats, selon les auteurs, ainsi que dix mille pour le dédommagement des destructions provoquées par le siège. On sait que le sultan, « très content de la paix », paya ce qu’il avait promis. L’attitude du grand maître d’Aubusson fut, en revanche, jugée de manière différente par les historiens contemporains, l’un défendant sa conduite et les avantages qu’il avait pu tirer de la détention de Djem, l’autre lui reprochant d’avoir choisi entre deux maux le moindre. Laissons finalement conclure Nicolas Vatin : « En dehors de l’intérêt financier de l’accord, c’était une victoire psychologique qui allait donner à l’Ordre un lustre incontestable. »

Réfugié en France

Djem résida, d’abord, dans plusieurs demeures appartenant à la famille d’Aubusson, au Monteil-au-Vicomte, à Morterolles, en Poitou, et à Bois-Lamy près de Moutier-Malcard, puis à Bourganeuf. Au cœur de la Creuse, cette commanderie, installée depuis le XIIe siècle, était située sur la route faisant communiquer l’ouest et l’est de l’ancienne Gaule. Jean de Lastic fut sans doute son premier commandeur qui eut le titre de grand prieur d’Auvergne. Pierre d’Aubusson lui succéda avant d’être, lui aussi, élu grand maître. Bajazet, soulagé d’être débarrassé de son frère ennemi, négocia avec lui afin qu’il gardât son rival. Celui-ci parvint en 1484 à Bourganeuf où l’accueillit Guy de Blanchefort, propre neveu de d’Aubusson qui venait de faire aménager cette tour, et non pas construire, comme on le dit souvent, celle que l’on appelle depuis la « tour de Zizim » pour l’accueillir.

En 1489, le prince ottoman fut envoyé à Rome, à la demande du pape Innocent VIII (1484-1492). Celui-ci songeait à le mettre à la tête des troupes d’une nouvelle croisade. C’est cette année-là que d’Aubusson reçut le chapeau de cardinal par une bulle du 9 mars 1489, sans aucun doute en échange de la remise du prince Djem aux autorités du Saint-Siège. « Une dignité peu convenable à un homme de guerre, et surtout à un souverain », commenta l’abbé de Vertot, l’autre grand historien de l’Ordre dont l’ouvrage parut en 1726.

Le pape mourut, Charles VIII envahit l’Italie et emmena Djem vers Naples. Où il mourut, le 24 février 1495, vraisemblablement empoisonné sur l’ordre du pape Alexandre VI (1492-1503) – un Borgia – et à la demande de Bajazet, mais ceci n’est pas prouvé. Si cette mort soulageait enfin le sultan, elle ôtait aux chrétiens un précieux otage qui leur assurait un rapport de force non négligeable.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny

Ecoutez aussi sa chronique de bibliophilie relative à cette histoire Le prince Zizim et la douce Philippine

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