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Chine et Etats-Unis : couple modèle ou couple infernal ?

par Philippe Jurgensen
Un changement de ton qui inquiète les dirigeants chinois se manifeste dans les déclarations de la nouvelle équipe présidentielle de Barack Obama à l’égard du grand partenaire et rival asiatique : alors que l’administration sortante du Président Georges W. Bush ménageait la Chine, le nouveau Secrétaire au Trésor - c’est-à-dire Ministre des Finances - Timothy Geithner, a déclaré ouvertement au Sénat : le Président « pense que la Chine manipule sa devise, et veut obtenir un changement de ses pratiques en la matière ». Ce à quoi la Banque Centrale chinoise a vite réagi, qualifiant ces « allégations » d’« erronées et trompeuses ».


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Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

Chacun sait que l’Empire du Milieu est aujourd’hui la vraie deuxième puissance économique mondiale, si l’on corrige les statistiques de produit national établies aux cours officiels pour retrouver les parités réelles de pouvoir d’achat. Il est évidemment essentiel pour le reste du monde de savoir si les Gouvernements des deux principales puissances travaillent en bonne entente et maintiennent l’accord implicite qui a fonctionné tout au long de ces dernières années : la Chine, qui s’industrialise à marche forcée, déverse ses excédents extérieurs, dus à une consommation interne encore insuffisante, sur le reste du monde, et notamment les Etats-Unis qui eux, surconsomment. Le déficit extérieur américain considérable qui en résulte est lui-même financé par l’achat de titres financiers en dollars par la Chine, ce qui boucle le circuit. Si à cet accord implicite devait succéder la mésentente, les protestations en matière commerciale sur la mauvaise qualité des produits chinois, les contrefaçons et autres, s’ajoutant aux récriminations en matière de changes, on pourrait aboutir à une guerre commerciale où les deux partenaires seraient perdants, entraînant le reste du monde dans la difficulté.

On voit à quel point il est important que la lune de miel américano-chinoise ne se transforme pas en scène de ménage permanente.

Examinons d’abord l’aspect monétaire du sujet.

Il est indéniable que la monnaie chinoise, le Yuan, est sous-évaluée, très sous-évaluée même puisqu’il faut multiplier les chiffres officiels de revenu par deux ou trois pour rétablir les parités de pouvoir d’achat. Cette sous-évaluation n’est pas le fait du hasard ni d’errements des marchés ; elle est due à une politique tout à fait volontaire du Gouvernement de Pékin. Il faut savoir que le Yuan n’a pas le même régime de totale convertibilité et de libre flottement sur les marchés des changes que celui de l’ensemble des pays industriels depuis 1973. La devise chinoise reste une monnaie administrée, dont le cours par rapport aux autres devises est piloté par la Banque Centrale. Depuis des années, les pays industrialisés demandent à la Chine de réévaluer la parité du Yuan, qui est restée accrochée à un peu plus de huit Yuans par dollar (8,3 exactement) pendant longtemps. En juillet 2005, la Chine a consenti une concession en admettant de décrocher de cette parité fixe et de laisser sa monnaie s’apprécier progressivement par rapport au dollar. Le moins qu’on puisse dire est que ce mouvement a été lent, puisque, au cours des trois années suivantes, le Yuan ne s’est réévalué que de 20 % contre dollar : celui-ci ne valait plus, fin 2008, qu’un peu moins de 7 Yuans (6,8 actuellement). Comme dans le même temps, le dollar baissait, lui, à l’égard de l’€uro, la monnaie chinoise a, en réalité, continué à se dévaluer par rapport à la nôtre jusque mi-2008 (les statistiques de la BCE montrent qu’un €uro valait 10,8 Yuans en moyenne au 2ème trimestre 2008, contre 10,2 en 2005) ; ce phénomène ne s’est corrigé que fin 2008, avec la moindre force de l’€uro par rapport au dollar ! Même cette correction très partielle entreprise depuis 2005 semble aujourd’hui remise en cause car la Chine craint les conséquences sociales d’un ralentissement de sa croissance (ramenée de plus de 13 % en 2007 à moins de 7 % en 2008, chiffre qui fait encore pâlir d’envie nos pays !) ; elle semble donc actuellement décidée à maintenir le cours le plus bas possible du Yuan. Ce taux de change sous-évalué a pour conséquence de doper artificiellement la compétitivité, déjà forte, des produits chinois. D’où des excédents de balance des paiements courants de plus en plus importants qui se traduisent par l’accumulation de réserves de change : les réserves chinoises atteignent actuellement 1 800 milliards de dollars, soit environ le tiers de l’ensemble des réserves mondiales.

Que faire de ce trésor ? Même s’ils ont annoncé, à plusieurs reprises, leur désir de diversifier le placement de leurs réserves et, notamment, d’y augmenter la part de l’€uro, les Chinois continuent en fait à placer la majeure partie de leurs réserves de change en dollars. Ils achètent donc massivement des bons du Trésor des Etats-Unis – la Banque Centrale de Chine en est le premier détenteur extérieur, avec plus de 700 milliards de $ -, mais aussi des obligations d’entreprises (dites « corporate »), réinvestissant ainsi leurs excédents commerciaux en titres financiers américains. Ceci leur donne, en principe, un moyen de pression sur les Etats-Unis, qui se trouveraient en grande difficulté pour financer leur dette toujours croissante si l’Empire du Milieu n’était plus acheteur de ces titres. Mais ce n’est qu’une hypothèse théorique tant que les relations d’ensemble restent bonnes entre les deux pays, dans la mesure où couper le cordon ombilical aurait pour conséquence immédiate de faire chuter le dollar, c’est-à-dire de faire baisser la valeur des réserves accumulées par la Chine, tout en diminuant sa compétitivité extérieure. Il y a donc de bonnes raisons pour que le circuit que je viens de décrire continue à fonctionner.

Voyons maintenant les aspects commerciaux de la situation

La Chine est aujourd’hui - aux taux de change actuels et compte tenu de sa formidable croissance -, un acteur ultra-compétitif sur les marchés mondiaux, même si certains pays d’Asie, ou un puissant exportateur européen comme l’Allemagne, parviennent parfois à lui tailler des croupières. Elle dispose d’une production exportable d’autant plus importante que sa consommation intérieure reste excessivement faible : le taux d’épargne chinois, difficile à mesurer, est au moins de 30 à 40 % contre 14 à 15 % en France, alors qu’il est pratiquement nul aux Etats-Unis, où les particuliers comme l’Etat n’hésitent pas à s’endetter pour consommer. Je ne citerai que les deux principales causes de cette situation (il y en a beaucoup d’autres) :
- L’angoisse de l’avenir dans un pays où la majorité d’une population rapidement vieillissante ne dispose que d’un système de retraite faible ;
- Et le très fort décalage entre le mode de consommation traditionnel des populations rurales de l’intérieur, encore très nombreuses, et celui, de type plus moderne, des régions côtières occidentalisées. Grâce, ou à cause de, cette situation qui se conjugue à un taux de change sous-évalué, la Chine voit ses excédents commerciaux s’accroître d’année en année. Ses exportations, après s’être accrues de 25 % par an en moyenne depuis l’an 2000, représentent un dixième du total mondial (contre à peine plus de 1 % il y a 25 ans), et sa balance commerciale à l’égard de l’ensemble du monde est largement excédentaire : 260 milliards de dollars en 2007, plus de 300 en 2008.
Son commerce bilatéral avec les Etats-Unis fait apparaître à lui seul un excédent de 246 milliards de dollars en 2008, c’est-à-dire plus du tiers du déficit américain.

Il n’est pas étonnant qu’une telle force de frappe commerciale inquiète les politiques dans la mesure où un déficit extérieur - qui s’aggrave comme aux Etats-Unis ou en France - signifie que l’on « importe du chômage » : on comprend bien que ce qui est produit à l’étranger, puis importé, crée de l’emploi pour d’autres que pour nos concitoyens ; les nombreuses délocalisations d’activité vers l’Asie ne font que le confirmer.

Dès lors, la tentation de mettre en exergue des contentieux commerciaux, d’ailleurs souvent fondés, avec la Chine est forte. Il est vrai que la qualité des produits chinois laisse parfois à désirer, comme l’on montré les affaires des produits laitiers frelatés à la mélamine, ou des jouets et des meubles contenant des produits chimiques dangereux. Il est vrai aussi que la Chine est loin d’être complètement un pays de droit et que la propriété intellectuelle y est souvent mal respectée, comme des affaires retentissantes de contrefaçons l’ont montré. Il est vrai enfin que l’accès au marché chinois reste souvent entravé par des règles administratives ou des normes très discutables. On le voit bien par exemple pour nos services financiers de banque et d’assurance, qui doivent arracher des autorisations province par province dans un pays qui en compte 22. Il est donc légitime de défendre nos positions commerciales et de pourchasser produits frelatés et contrefaçons. En revanche, il serait grave que des contentieux entrepris pour ces motifs légitimes finissent, de représailles en représailles, par dégénérer en une guerre commerciale désastreuse. La crise économique actuelle peut y conduire : la tentation du chacun pour soi est forte, accompagnée de l’illusion que l’on protégera l’emploi chez soi en se fermant aux autres. Ce serait, bien sûr, oublier que chacun de ces autres pays est un concurrent, mais aussi un acheteur de nos propres produits.
Il faut éviter à tout prix ce réflexe de fermeture : souvenons-nous que l’aggravation de la crise économique mondiale dans les années 30 est due, précisément, à l’introduction par les Etats-Unis, dès 1930, des fameux tarifs douaniers « Smoot-Hawley », entraînant des mesures de rétorsion des autres pays et l’effondrement global du commerce mondial, qui a baissé de plus des deux tiers entre 1929 et 1933.

Personne ne souhaite voir un tel drame se renouveler. Pourtant, la violence de la crise actuelle conduit les tendances protectionnistes à réapparaître, avec le vote de la Chambre de représentants réservant les commandes publiques du plan de relance à l’acier américain, les aides réservées, en Europe, aux banques et aux entreprises qui investissent localement, ou, plus fâcheux encore, les menaces, en Angleterre ou en Espagne, contre les travailleurs immigrés. D’ores et déjà, le FMI prévoit, après des années de vive progression, une chute du commerce mondial de 5 % en 2009. Pour que la situation ne s’aggrave pas, on doit espérer que les nouveaux dirigeants américains sauront résister aux tentations protectionnistes, et conserver, au sein du ménage sino-américain, une bonne entente dont toute la planète a besoin.

Philippe Jurgensen, professeur d’économie à Sciences Po Paris.

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