Essais de langue universelle ou de langage simplifié

Par le « bibliologue » Bertrand Galimard Flavigny
Notre bibliophile passe en revue toutes les tentatives de langue universelle, au fil des siècles, du latin à la méthode pour sourds et muets, en passant par les essais de Descartes, du père Marsenne, de l’Abbé de l’Epée et de Leibnitz. Et profitez-en pour découvrir ce que sont les "pasilalies" !


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 27 mars 2006

Les enfants des écoles vont retrouver enfin le ba.ba du français et se pencher dans la foulée sur l’anglais. Les hommes ont toujours cherché des moyens plus simples pour communiquer entre eux. Ah, si une langue universelle existait ! Mais Babel est passé par là. Apprendre une langue prend du temps, en créer une nouvelle aussi. Ce rêve relève de deux volontés, le secret ou l’universalité. Le latin peut encore passer pour être une langue universelle, au moins au Vatican et dans quelques corridors de la Sorbonne. Cette langue morte met du temps à mourir - heureusement. Car dès le XVIIe siècle, plusieurs philosophes, ne croyant plus à ses vertus, le mirent en doute et recherchèrent une langue universelle « propre à exprimer le vrai ».

Parmi ceux-là, l’humaniste morave, Comenius, de son vrai nom Jean Amos Komensky (1592-1670) fut l’un des premiers « à déplorer que l’étude scolaire du latin occupe dix années ou même toute une vie avec un avancement fort petit ». Il a exposé, dans son ouvrage intitulé Janua Linguarum reserata... imprimé à Amsterdam en 1649, sa méthode pratique. Celle-là reposait sur un système éducatif complet, de l’âge de 4 à 24 ans, fondé sur le pouvoir visuel et l’utilisation des images. Son principe, institué dans l’Orbis pictus, consistait à associer l’image au mot. Dans son livre, le texte imprimé sur deux colonnes présente des petites phrases en français et en hollandais. Afin de faciliter la compréhension et distraire l’élève, chaque phrase est numérotée et illustrée par une ou plusieurs petites figures. Plus tard Comenius songea à une langue encore plus simplifiée. Nous la trouvons dans la traduction française de son second ouvrage, La Porte des Langues. Introduction nouvelle à la françoise et à la flamande, disposée en colonnes et expliquée par plusieurs figures, également imprimé à Amsterdam en 1686, pour Pierre Mortier. Nous en connaissons un exemplaire qui a été entièrement interfolié pour permettre à l’élève, ou au maître, de porter sur les feuillets blancs, la traduction latine ; ce qui a été fait pour plus du tiers de l’ouvrage. Lequel des deux s’est lassé le plus vite, avant de revenir au français ?

Descartes, lui aussi songeait à une langue universelle, comme son condisciple à La Flèche, le père Marin Mersenne (1588-1648). Est-ce à partir de son Harmonie universelle contenant la théorie et la pratique de la musique (P. 1636, in-fol.) qu’il rechercha une langue à fondement naturel, sans conventions, que l’on comprenne sans l’avoir apprise ? Une base serait l’onomatopée, qui associe certains sons à certains sentiments et idées.

En Angleterre, Francis Godwin (1562-1633), évêque de Liandaff, composa de nombreux ouvrages dont The Man in the Moon (1638), un curieux roman astronomique traduit en français par J. Baudoin (1648) et qui paraît avoir séduit Savinien de Cyrano de Bergerac qui s’en inspira pour parler la langue de la Nature, langue matrice parfaite, parlée par le premier homme, exprimant le Vrai et permettant de communiquer avec les animaux. Pour en savoir plus, il suffit de se reporter à son Histoire comique des Etats et Empire du Soleil dont la première édition parut en 1656.

Plus tard G.G. Leibniz (1646-1716) participa à cette recherche. Dans sa Dissertation de arte combinatoria, il dresse un projet de langue universelle fondée sur une classification des concepts. Il appuie son raisonnement, en les critiquant, sur les méthodes imaginées par l’Ecossais Dalgarno et par John Wilkins (1614-1672). Celui-ci, évêque de Chester, auteur d’An Essay towards a Real Character and a Philosophical Language (Londres, 1668) divisa ses idées en 40 classes, elles-mêmes subdivisées en sous-classes et espèces. A chaque division correspond un signe caractéristique d’où l’on tirait, par addition et combinaison, les dérivés complexes.

Le XVIIIe siècle ne demeura pas en reste. Les philosophes du « Siècle des lumières » développèrent « les recherches des étymologistes sur les racines primitives universelles données à l’homme par la Nature », explique Mireille Pastoureau, directeur de la Bibliothèque de l’Institut qui conserve la plupart des ouvrages que nous évoquons aujourd’hui. « La théorie d’une langue d’origine divine continue d’avoir des défenseurs ; ceux-ci admettent cependant que Dieu n’aurait pas donné à l’Homme une langue toute faite et achevée, mais plutôt les moyens de se créer un langage », constate-t-elle encore.

Vers la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle, on composait des pasilalies, sortes de conventions audiovisuelles qui utilisaient des lettres et parfois des signes affectés d’un son, de manière que les combinaisons forment des ensembles prononçables. Joseph de Maimieux employa pour la première fois, un autre mot pour désigner ces conventions, dans son ouvrage, Pasigraphie, ... Premiers élements du nouvel art-science d’écrire et d’imprimer en une langue de manière à être lu et entendu dans toute autre langue sans traduction...(P., Bureau de la Pasigraphie, 1797, 2 part.en 1 vol. in-4°)

Convient-il de ranger parmi les langues universelles, la « dactylologie » ? Il s’agit de la méthode mise au point par Charles-Michel, abbé de l’Epée (1712-1789) qui permit enfin aux sourds et aux muets de communiquer. Son ouvrage, Institution des sourds et muets, par la voie des signes méthodiques : Ouvrage qui contient le projet d’une langue universelle, par l’entremise des signes naturels assujettis à une méthode (P. Nyon l’Aîné, 1776, in-12°) est, sans doute, le seul, parmi tous ceux qui ont essayé d’imposer une langue universelle, qui a véritablement servi l’humanité. Louis XVI le possédait sans sa bibliothèque.

Le XIXe siècle a vu l’apparition pléthorique de méthodes de langues universelles. Entre le volapük, l’espéranto et le sabir, le bolak et le stipone et même le spokil, nous ne savons plus dans quel sens tourner notre langue. Le seul qui y parvint fut le capitaine Haddok, le héros de Hergé qui les utilisa comme juron ! Nous y reviendrons.






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