La quête des hommes pour une langue commune

La chronique de bibliophilie de Bertrand Galimard Flavigny
Depuis les premières méthodes imaginées au XIXe siècle à l’Espéranto, Bertrand Galimard Flavigny voyage à travers le temps et le verbe.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 4 septembre 2006


Bertrand Galimard Flavigny
Bertrand Galimard Flavigny

Les hommes ont toujours cherché des moyens plus simples pour communiquer entre eux. Quitte à inventer des langues nouvelles qui se veulent les plus simples. Dès le XVIIe siècle, plusieurs philosophes recherchèrent une langue universelle propre à exprimer le vrai. Le XVIIIe siècle ne demeura pas en reste. On se fonda sur les racines primitives universelles données à l’homme par la Nature. Le XIXe siècle vit l’apparition pléthorique de méthodes de langues universelles. En voici quelques exemples.

Bien avant l’invention du téléphone, un certain François Sudre (1) mit au point la téléphonie, ou télégraphe acoustique, pratiquée au moyen de quatre sons : sol, ut, mi, exécutés sur le clairon, pouvant au besoin, remplacer tous les moyens de communication... Cette définition constitue le titre de son ouvrage. Publié en 1844, il fut « approuvé par l’Institut Royal de France ». L’inventeur de la langue musicale universelle est mort avant que sa « glorieuse » tâche fût entièrement accomplie. Mais sa veuve Joséphine Sudre, s’est dépensée sans compter pour la propagation de l’ouvrage de son époux. Elle obtint même une chaire à l’Université de France où elle donna des cours gratuits et publics.

Un ex-inspecteur des écoles du Calvados, du nom de Letellier composa, quelques années plus tard, en 1852, un Cours complet de langue universelle offrant en même temps une méthode facile pour apprendre les langues, et pour comparer, en quelques mots, toutes les littératures mortes et vivantes. Il est significatif que les professeurs se soient mis de la partie et aient tenté de simplifier ce qui, finalement n’avait pas besoin de l’être.

Louis de Rudelle qui se présentait aussi comme un ancien professeur s’appuya, lui, sur la Grammaire primitive d’une langue commune à tous les peuples (Pantos-dîmou-glossa) destinée à faciliter les relations internationales dans les cinq parties du monde. Cette grammaire primitive vit le jour à Bordeaux, en 1858. Rudelle y fait la synthèse de dix langues de sa connaissance : le latin, le grec, le français, l’italien, l’espagnol, le portugais et les dialectes du midi de la France pour le vocabulaire, ainsi que l’anglais, l’allemand et le russe pour la construction des phrases.

Nous ignorons si M. de Rudelle rencontra A. de Vertus. Ils auraient pu s’entendre. Ce Vertus-là conçut une Langue primitive basée sur l’idéographie lunaire, principe des idiomes anciens et modernes. Cet ouvrage, apparu à Château-Thierry, 1868, ramène toutes les langues à une orthographe primitive. Elle tend à démontrer que langage si simple à la base, s’est ramifié d’une manière colossale par la suite des siècles ». Simplifions, simplifions ! Un leitmotiv que nous retrouvons encore chez H.J.F. Parrat qui inventa la Stoechiophonie ou la Langue simplifiée. Nous étions alors en 1861. Un terme bien compliqué pour être retenue et qui n’a pas eu la bonne fortune du « Volapük ». Ah, le Volapük, cher au capitaine Haddock L’étymologie de ce mot bizarre est pourtant simple : vol pour world et pük pour speak. Cette langue mise au point en 1879, par l’abbé Jean-Martin Schleyer (1831-après 1885), fondée sur huit voyelles, toujours longues, et dix-huit consonnes, mettait un accent tonique sur la syllabe finale. On le prononçait comme on l’écrivait... Le volapük connut un certain succès pendant cinq ou six ans et fut à son apogée en 1889. Vingt-trois journaux furent rédigés dans cette langue et on connut trois-cent volapüklubs. Cette langue est totalement tombée en désuétude et n’existe plus que par l’intermédiaire, comme nous le soulignions plus haut, des albums de Tintin.

Nous parvenons au XXe siècle, on ne sait plus, en considérant les méthodes qui apparurent tout au long de ses années, si les recherches tenaient de l’idéologie, de la haute fantaisie ou de l’angélisme. De tout ce fatras, seul « l’esperanto » a sorti son épingle du jeu puisqu’elle compte toujours en ce début du XXe siècle, des adeptes et qu’elle est même considérée comme une langue à part entière avec une association propre au sein du P.E.N Club international. Crée de toute pièce, en 1887, l’esperanto tient en seize règles. Son inventeur le médecin russe Louis-Lazare Zamenhoff a pris dans les langues les plus répandues, les racines les plus familières écrites phonétiquement. Mais pour avoir une idée plus complète de cette langue, il suffit de consulter l’Ekzercaro (recueil d’exercices) de la langue internationale Esperanto, imprimé à Varsovie en 1896, et traduit par Louis de Beaufront, le premier espérantiste français.

Quelques années plus tard, un mathématicien italien du nom de Peanon estima que la grammaire constituait la principale différence entre les langues, mais qu’elle n’était pas nécessaire pour s’entendre. En supprimant la grammaire dans le latin, il donna, en 1903, naissance au Latin sans flexion qu’il transforma quelques années plus tard en Interlingua. Mireille Pastoureau, directeur de la Bibliothèque de l’Institut a constaté qu’entre 1910 et 1950, une dizaine d’autres langues a dérivé du Latina : Perfect (lingua), Semi-latin, Simplo, Novi latine, Nov latin logui, Latinilus, Unilingue, mondi lingua, Latino viventi, Palingua. Entre temps, en 1895, La Phonographie française ou le Français Instantané avait tenté de s’imposer comme une « grande révolution scientifique et pacifique ». Cette « phonographie » était une science polyglotte mise à la portée de tout le monde. La « langue instantanée » permettait de prononcer, lire et écrire instantanément dans toutes les langues avec leur véritable accent... L’on vit aussi La langue Bleue, Bolak, Langue internationale pratique par Léon Bollack, et encore la Langue stiphone. 4. Manuel de conversation et liste des prépositions par Albert du Lothier, et aussi le Spokil, langue internationale. Grammaire, exercices, les deux dictionnaires née en 1904, de la conception du Dr Ad. Nicolas. Cet auteur précise qu’il a remanié son « Spokil » 42 fois en 14 ans.

Reste le sabir qui, dans l’esprit populaire, signifie quelque chose d’incompréhensible. Ce terme vient pourtant de l’espagnol saber qui veut dire savoir. Sous ce nom, Pierre Moralda, auteur, en 1932, de Langue universelle SABIR. Projet de grammaire et vocabulaire de la Langue Auxiliaire Internationale, entendait créer une langue de compromis entre les langues latines sonores, les langues germaniques et slaves plus gutturales, et les langues « franco-anglaises » de sonorité intermédiaire. La seconde partie du siècle dernier a, curieusement, envisagé des synthèses de toutes ces langues universelles. Un certain Paul Mitrovich dans son Esay de un inter-sistemal Vocabular de Auxiliar Lingues imprimé à Sarajevo, en 1955 s’est purement et simplement inspiré de l’Esperanto, Ido, Occidental et Interlingua. On comprend que face à tout cela, Umberto Eco (2)ait tenté de comprendre et expliquer, ce désir de langue universelle : « L’histoire de la culture européenne est parsemée d’efforts pour retrouver la langue qu’Adam parla avec Dieu. Ou bien on la recherche en arrière, comme Langue Adamique Originelle, fût-elle l’hébreu ou un proto-langage d’où l’hébreu même serait issu, ou bien on la recherche en avant, en essayant d’inventer une langue philosophique qui serait capable de reproduire les structures mêmes de la raison », dit-il dans son livre La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne. L’auteur réalise là une encyclopédique enquête tant sur la langue initiale avant Babel que sur les tentatives de créer une langue idéale (et unique) après ce chaos. Il n’y a pas si longtemps, les partisans du « latin vivant » cherchaient à retrouver (et imposer) une prononciation unique de l’époque cicéronienne. ________________
1 - F. Sudre (1787-1862), publie La Langue musicale universelle dit Le Solrésol.
2 - U. Eco, La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Ed. Seuil, 1997.

Pour en savoir plus :

- Écoutez les chroniques de bibliophilie de Bertrand Galimard-Flavigny. En voici quelques unes :

. La fondation de l’Ordre des Hospitaliers (Ordre de Malte)
. Cervantes, un hidalgo désinvolte
. Du bon usage du chocolat
. Le bibliologue
. Dictionnaire des gens du monde ou petit cours de morale à l’usage de la Cour et de la ville
. L’An 2440, rêve s’il n’en fut jamais
. La grammaire et Racine
. Un langage simplifié
. Le philobiblion






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