Sauriez-vous lire dans un rôti de cochon ?

Avec le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny
Le fameux Rôti-Cochon est également connu sous le titre de "Méthode très-facile pour bien apprendre les enfans à lire en Latin & en François". Cet ouvrage d’anthologie, publié dès le XVIIè siècle, a garni pendant longtemps toutes les bibliothèques de nos lycées français.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 21 octobre 2007


Bertrand Galimard Flavigny
Bertrand Galimard Flavigny

La bibliothèque d’un lycée devait être, en 1804, composée de mille cinq cents volumes. Cette information provient d’un avertissement adressé par Fourcroy, conseiller d’Etat chargé de la direction et de la surveillance de l’instruction publique, à M. Philipon de la Madelaine. Ce dernier venait de publier un ouvrage « aussi utile qu’agréable, (je cite) véritable présent fait à la jeunesse de nos écoles ». Voici un compliment bien tourné que nous ne trouvons plus guère imprimé dans les livres destinés aujourd’hui à l’éducation.

Louis Philipon de la Madelaine (1734-1818) s’était déjà fait remarquer en 1783, en publiant un petit ouvrage intitulé Vues patriotiques sur l’éducation du peuple. Une authentique révolution celle-là, car ces Vues « esquissent une organisation de l’enseignement élémentaire, de la lecture urbaine et rurale, et contiennent la première sélection de lectures à l’usage du peuple », disaient les dictionnaires.

On n’avait pas attendu le siècle des Lumières pour tenter d’apprendre, aux enfants, à lire, base de tout l’enseignement. Sans remonter jusqu’à Plutarque dont l’édition princeps de son traité « d’éducation et nourriture des enfants » fut imprimé à Paris, en 1509, nous pensons immédiatement, en songeant aux « livres d’éducation », à celui destiné à Henri de Bourgogne, composé par Erasme (1467-1536), De Civilitate morum puerilium (Bâle, 1530, in-8), qui servit de références à plusieurs générations.

Pendant qu’Erasme exerçait ses talents en Angleterre et à Bâle, Jacob Wimpheling (1450-1528) alors doyen de l’université de Heidelberg, songea à la pédagogie en publiant plusieurs ouvrages dont Diatriba de proba puerorum institutione, Elegantiae maiores. Rhetorica eiusdem pueris utilissima , à Strasbourg, en 1516, edt aussi Rhetorica eiusdem pueris utilissima… (à Haguenau (s.n., s.d. In-4) et surtout Adolescentia, à Strasbourg, chez Jean Knoblouch (1515. In-8) au nom prédestiné.

Brosser l’esquisse de la librairie « scolaire » de la France d’Ancien Régime est une gageure à première vue paradoxale. En effet, l’un des matériaux les plus massivement imprimés, l’un des plus inertes dans sa forme comme dans son contenu, est en même temps l’un des moins bien conservés. Faute de bibliographie complète, il reste à l’amateur de puiser au hasard et de conserver avec soin, les quelques rares catalogues de libraires et de ventes spécialisées.

Nous avons, sous les yeux, l’exemple du fameux Rôti-cochon. Celui-là est ce que l’on nomme un merle blanc. Allez donc tenter de le trouver sur la branche d’un arbre. Et si, par hasard, cet oiseau introuvable surgissait, comment chanterait-il ? Nous serions bien en peine de le savoir. La bibliographie compte, elle aussi, plusieurs « merle blanc », l’introuvable. Les bibliophiles savent qu’il existe mais ne l’on jamais vu, ou, une fois seulement, et rêvent de le posséder ; ce qui est bien le propre d’un collectionneur. Rôti-Cochon est de ceux-là. Avec un titre pareil, toutes les convoitises sont permises. On ne connaît de son édition originale qu’un seul exemplaire conservé à la bibliothèque de l’Arsenal. Et pas un autre.

le Rôti-cochon
le Rôti-cochon

Cet ouvrage dont le titre complet est Rôti-Cochon ou Méthode très-facile pour bien apprendre les enfans à lire en Latin & en François, par les inscriptions moralement expliquées de plusieurs Représentations figurées de différentes choses de leur connoissances ; très utile, & même necessaire, tant pour la vie & le salut, que pour la Gloire de Dieu, fut imprimé à Dijon par Claude Michard, sans doute en 1676.
Les exemples de cet abécédaire illustré de gravures sur bois « fort naïves, mais fort expressives dans leur naïveté », sont empruntés au vocabulaire de la cuisine et de la gourmandise : vin, fruits, beignets, gaufres, noix, œufs frais, poisson rôti, jambon de pourceau, lièvres en pâté, cailles, chapon bouilli, tête de veau et bien sûr cochon rôti. De quoi mettre en appétit tous les enfants pour lequel cet ouvrage fut composé pour les inciter à pratiquer la lecture. Son auteur anonyme comptait sur les préceptes moraux de ce livre pour maintenir le bon naturel de « l’enfant gracieux et courtois » ou corriger « l’inclination mauvaise de l’enfant ».

Mais comment utiliser un tel manuel, si aucun exemplaire n’était disponible ? C’est la raison pour laquelle le baron Pichon (1812-1896), proposa à ses confrères de la très élégante Société des Bibliophiles François : « Nous devons réimprimer Rôti-Cochon ! ». Il n’y eut pas de haut-le-cœur, tous ces amoureux des livres en rêvaient de ce Rôti-Cochon-là. La Société fit appel à l’imprimeur Morgand qui réalisa un fac-similé.

Rôti-Cochon vit à nouveau le jour en 1890. Les membres de la Société se réservèrent 30 exemplaires sur un beau papier vergé de Hollande van Gelder, laissant les 300 autres sur papier de bonne qualité, à d’autres bibliophiles choisis. Autant dire que cette nouvelle édition est devenue presque aussi rare que la première (2). Cet abécédaire gourmand est une véritable description du pays de Cocagne : « ce pays ainsi représenté avec ses alouettes rôties, ses montagnes de beurre, ruisseaux et rivières de miel, vin et lait, ne se découvre qu’aux gens d’esprits, lesquels par leurs sciences sont bien élevés, venus et reçus partout », expliquait dans sa préface, le bibliographe Georges Vicaire, lui aussi membre de la Société, qui semblait goûter encore la saveur des sucres en pain.

A notre tour de tourner une des pages, d’y lire un aphorisme en latin, convivas familiares convoca (invite les plus familiers à banqueter), de regarder au-dessous une figure montrant un cochon tournant à la broche et d’apprécier une maxime qui accorde tous les gourmands : « du cochon Rôti, vive la Peau étant Chaud ».

(1) to II, « Le Livre triomphant », Promodis/ Cercle de la librairie, 1984. (2) Cochon-Rôti a été réimprimé en fac-similé par Fata Morgana (2000) et Ides et Calendes (2001).






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