Black-out de Connie Willis

La chronique de science-fiction de Michel Pébreau
La dernière chronique de Michel Pébreau vous fait remonter le temps et bouscule la méthodologie historique. L’auteur Connie Willis au cœur de la critique de l’académicien, invente dans son dernier livre une machine capable d’envoyer des humains dans le passé, mais ces personnes sont des historiens : révolution scientifique chez les historiens du future. Un livre apparemment pour tous les amoureux du passé et de la science-fiction.


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Référence : CHR911
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Date de mise en ligne : 12 mai 2013

Tout commence à l’Université d’Oxford, en 2060. Le département d’histoire est une véritable ruche. La science l’a doté d’une machine qui permet d’envoyer un être humain dans le passé, à une date et en un lieu déterminés, et de le faire revenir après un séjour d’une durée que l’on peut fixer. Une aubaine pour les historiens qui ont ainsi l’opportunité de vivre à l’époque qu’ils ont choisi d’étudier. Naturellement, quelques précautions sont nécessaires pour que ces voyageurs du temps n’affectent pas la marche de l’histoire. Avant chaque déplacement, ils étudient soigneusement la période concernée, se composent un personnage, adaptent leur langage ; et ils ont pour règle de se fondre dans la foule. Au demeurant, l’histoire défend elle-même sa trame : la machine se refuse à envoyer les voyageurs dans le voisinage géographique et temporel d’évènements historiques très marquants, et trop modifiables. Au prix d’études fouillées et de certaines précautions, on peut espérer assister au raid japonais sur Pearl Harbour, à l’attaque du World Trade Center ou à des épisodes marquants de la 2ème guerre mondiale. Tout cela, bien sûr, aux risques et périls du voyageur du temps. Celui-ci peut quand même éviter les jours et les lieux les plus dangereux, grâce aux informations disponibles sur l’époque, notamment celles de la presse, rassemblées dans une grande bibliothèque historique.


Quand débute le récit, une certaine agitation règne dans les couloirs : le planning des départs, d’ordinaire établi très longtemps à l’avance, est en cours de modification, sans qu’on sache pourquoi. Le directeur qui règne sur l’utilisation de la machine, M. Dunworthy, est injoignable. Cela complique les projets de plusieurs historiens : Polly Churchill, qui s’apprête à partir étudier le Blitz du Londres des années 40, et à l’intention de s’y faire embaucher par Merope Wall, qui est déjà sur place pour étudier la vie quotidienne dans un manoir abritant des enfants évacués de Londres ; Michael Davis, qui doit faire un saut près de Douvres pour assister au retour des troupes britanniques évacuées de Dunkerque, en mai 1940.

Les historiens finissent par réaliser leurs projets. Mais quelque chose se détraque dans la machine à voyager dans le temps. Lorsqu’ils se rendent aux point et moment convenus pour leur retour en 2060, rien ne se passe. Les voilà bloqués dans le passé ! Leur situation n’est pas agréable. Merope subit les bombardements de Londres. Polly est monopolisée par un couple d’enfants quasi-orphelins et tyranniques. Quant à Michael, son atterrissage dans le passé a manqué de précision géographique et temporelle. Perdu sur la côte britannique un peu avant la date fatidique, il lui faut convaincre le propriétaire original et réticent d’un bateau de l’emmener à Douvres par voie de mer, pour y arriver à temps. Or celui-ci a la fâcheuse idée de partir vers les côtes françaises. Il y a pire encore. Merope constate que certaines bombes sur Londres ne tombent pas là où la presse de l’époque en faisait état. Et le bateau dont Michael a provoqué le départ sauve de la noyade près de Dunkerque quelques soldats qui, sans lui, auraient disparu. L’histoire n’est-elle pas en train de se modifier sous les yeux des voyageurs du temps, et du fait de leur présence ? Au terme de ce premier volume, on est impatient de connaître la suite.

Connie Willis a réussi la performance de faire revivre le Londres du Blitz avec un réalisme saisissant : les lenteurs et les blocages du métro, le confinement dans les caves pendant les alertes, la destruction d’immeubles et de quartiers par les bombes ; et aussi la mobilisation générale du peuple anglais, d’une aristocrate un peu égoïste à des hommes et femmes de la rue disciplinés et dévoués, en passant par un acteur de théâtre passionné de Shakespeare. Tous se retrouvent solidaires pour assurer la résistance de la Nation menacée.

La réflexion sur l’histoire ne manque pas d’intérêt. Sa trame est-elle déterminée seulement par quelques grands évènements ? L’observateur anonyme venu du futur ne risque-t-il pas, en changeant un détail, de la modifier, comme le battement d’aile d’un papillon sous les tropiques peut provoquer un cyclone aux États-Unis, d’après la théorie du chaos ?

Connie Willis est depuis une trentaine d’années un auteur à part dans la littérature de la science-fiction. Ses nouvelles ont souvent la particularité d’apporter des réponses sophistiquées à des questions graves. Elle s’est fait une spécialité de situer ses œuvres dans des passés qu’elle a soigneusement étudiés et qu’elle décrit avec minutie : de la peste de 1320 dans « Le grand livre » à l’Angleterre victorienne dans « Sans parler du chien ». Elle utilise les voyages dans le temps pour nourrir une réflexion sur des sujets graves comme la guerre, la pandémie, la solitude, la mort ; mais sans jamais se départir d’un humour quasi-britannique, original pour cette américaine de 67 ans. Son œuvre a été couronnée de multiples prix.

Texte : Michel Pébreau

Pour en savoir Plus

- Michel Pébereau sur le site de l’Académie des sciences morales et politiques

- Connie Willis, Black-out , Éditeur : Bragelonne , 24 août 2012

Sans parler du chien – Éditions J’ai Lu collection Millénaires, 540 pages – 8,20 € Le grand livre – Éditions J’ai Lu, 700 pages – 8,90 €






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