La chasse et ses adeptes, du braconnier au grand prélat !

L’état de prêtrise autorise-t-il la chasse ? par Bertrand Galimard Flavigny
La chasse est ouverte, la campagne résonne de petits coups de tonnerre, les fanfares et les voix des meutes sonnent dans les sous-bois. Bertrand Galimard Flavigny évoque deux manières de chasser, l’une clandestine, l’autre bénite. Quand braconniers et hommes d’Eglise se croisent à la chasse...


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG207
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Date de mise en ligne : 9 novembre 2006


Bertrand Galimard Flavigny,  "bibliologue" de Canal Académie.
Bertrand Galimard Flavigny, "bibliologue" de Canal Académie.

La chasse faillit ne plus avoir la cote, sauf dans les livres. En 1771 paraissait Les ruses du braconnage, mises à découvert par L. Labruyerre, garde de Monseigneur le comte de Clermont. Un chapitre y est consacré au furet que le dit Labruyerre appréciait particulièrement : « Ce n’est pas que ceux qui mordent soient mauvais, mais ils ne sont pas commodes pour un braconnier ». L’auteur décrit, avec un luxe de détails, l’animal et la manière de chasser le lapin avec lui. Il conseille aussi aux gardes de « se méfier à la fois des furets et des fureteurs » . Cet ancien soldat (né en 1723) savait de quoi il parlait, avant de devenir garde lui-même, il avait longtemps pratiqué le braconnage. Il fut pris deux fois. Sa première condamnation lui valut quarante-cinq mois d’emprisonnement à Bicêtre. Il en évita une seconde en consentant à livrer ses secrets. Monsieur de Louvigny, capitaine des chasses du comte de Clermont, petit-fils du Grand Condé, pensa qu’il avait sûrement un bon enseignement à tirer du personnage. Il dressa un questionnaire en dix-huit points qui devait permettre au braconnier de livrer ses ruses. Ce sont les réponses qui constituent le corps du livre.

Mais ce questionnaire ne figure pas dans l’édition originale de 1771. Un bibliophile, Jérôme Pichon, en découvrit au XIXe siècle, une copie du manuscrit complété par les mémoires également inédites de Labruyerre. L’histoire d’un braconnier vit ainsi le jour chez Techener, en 1844, imprimé à 124 exemplaires. Labruyerre qui savait lire et écrire - il connaissait Telemaque et Robinson Crusoë - aurait pu faire une belle carrière dans l’armée ; mais l’amour de la chasse était le plus fort. « Si j’avais un conseil à donner, mes sentiments seraient qu’un braconnier qui serait en état de servir Sa Majesté fût mis au service ou envoyé aux îles : au moins il serait de quelque utilité, au lieu que, dans Bicêtre, il perd son corps et son âme ».

Son âme ! Elle était protégée grâce à un chanoine qui l’avait chargé, lui le « prince des braconniers », de lui acheter un furet lorsqu’il irait à Paris. Quel dialogue aurait-il tenu, s’il avait croisé ce doyen de la cathédrale de la Valette et le prieur conventuel de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, autrement dit de Malte ? Ces dignes ecclésiastiques aimaient la chasse, « avec fureur » disait-on, au détriment de la population. Le Grand maître de l’Ordre leur interdit ce plaisir, ce qui les mécontenta et provoqua une révolte, vite réprimée.

Le débat ne date pas d’aujourd’hui ; l’état de la prêtrise autorise-t-il la chasse ? Déjà le concile d’Epône, en 517, non seulement défendit la chasse et l’emploi des chiens et des oiseaux de proie, mais il prit soin d’édicter les peines applicables à ceux qui transgresseraient ses inhibitions. Il était déjà interdit aux clercs d’être farceurs, goliards ou bouffons, leur supprimer la chasse revenait à les choquer. Quand on sait que Saint-Louis fut un grand chasseur ! C’est sous son règne que parut le premier ouvrage sur la vènerie, le Dit de la chasse au cerf. La loi canonique, c’est entendu, défend, d’une façon absolue, de chasser le dimanche. Aux laïcs, bien sûr, à plus forte raison pour les hommes d’église.
L’Histoire a laissé, pourtant, le souvenir d’une pléthore de prélats-chasseurs et les meilleurs chasseurs-conteurs y firent constamment allusion : songeons à Monseigneur de Foudras, évêque de Poitiers, inventeur des chiens du Haut-Poitou, et oncle du faeux marquis du même nom, auteur de nombreux ouvrages sur la chasse, au curé de Chapaize, et encore à l’abbé Tayaut. Le cardinal de Rohan avait des équipages d’une grande beauté. Henri Gourdon de Genouillac (1826-1898) qui tenait, dans Le Figaro, la rubrique très lue de La vie en plein air , se pencha sur le sujet épineux de L’Église et la Chasse. Cette étude parut d’abord dans La Gazette des chasseurs puis chez Jouaust à la Librairie des Bibliophiles, en 1886. Il en a été tiré des exemplaires sur Hollande. « Curés, chanoines, évêques et papes, rois de France, gentilshommes et autres chasseurs invétérés peuplent ses chapitres tout à la fois savants et savoureux », disent Jérôme et Valentine del Moral qui ont inséré ce texte dans leur anthologie consacrée à la campagne et à la chasse. Doit-on souligner que le pape Léon XIII chassait au rocolo dans les jardins du Vatican et qu’il pratiquait cette chasse avec ardeur alors qu’il était archevêque de Pérouse ? Précisons, au passage que ce rocolo est une manière de tirer les alouettes prises dans un filet.

Gourdon de Genouillac était davantage sur la voie des vieux papiers. Ce polygraphe débuta par le vaudeville, se livra ensuite à des travaux sur la noblesse, les ordres de chevalerie et l’héraldique, repassa à la nouvelle, et, encore à une autre forme de battue, avec Comment on tue les femmes chez A. Faure, en 1865. Un sous-titre, Etude de mœurs vient heureusement tempérer cette ardeur !

Bibliographie :
- Les ruses du braconnage, réimprimées en 1857 chez Bouchard-Huzard, en 1886, chez P. Pairault et en 1926, suivi des Mémoires d’un braconnier par P. Nourry.

- Jérôme et Valentine del Moral, Récits de campagne et de chasse, éditions Robert Laffont, 2005.






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