Plantes génétiquement modifiées : certains OGM sont valables, d’autres pas

avec Georges Pelletier, de l’Académie des sciences et Michel Griffon, de l’Académie d’agriculture
Georges PELLETIER
Avec Georges PELLETIER
Membre de l'Académie des sciences

Georges Pelletier généticien et Michel Griffon agronome et économiste nous offrent une nouvelle vision sur les OGM, pour sortir du débat pro ou anti-OGM et nous aider à comprendre comment et pourquoi certaines plantes génétiquement modifiées sont valables et d’autres beaucoup plus discutables.

La polémique autour des plantes génétiquement modifiées et de ses potentiels risques environnementaux a débuté en France en 1998. C’est à cette date que sont en effet autorisées pour la première fois des cultures de maïs transgénique. Mais comme le rappelle Georges Pelletier, directeur de recherche émérite à l’INRA et membre de l’Académie des sciences, en 1986 déjà, la France expérimentait les plantes transgéniques à l’échelle du laboratoire. « La France était le premier au monde à expérimenter les OGM à cette époque, avant même les États-Unis ».
En 2008, retournement de situation : le gouvernement français interdit la culture du maïs Monsanto MON810 en invoquant la clause de sauvegarde, suivant ainsi l’avis de la Haute Autorité sur les OGM (les cultures expérimentales restent autorisées). Mais finalement, la même année, le maïs génétiquement modifié est de nouveau autorisé en France.
Puis en mars 2012, après plusieurs hésitations, et dans le contexte politique de la campagne présidentielle, le gouvernement interdit de nouveau la culture du maïs MON810 sur le territoire national « afin de protéger l’environnement ».
« Les interdictions correspondent de façon concomitante, à la disparition de la recherche sur les plants transgéniques. Les essais dans les champs sont devenus pratiquement impossibles pour différentes raisons et les chercheurs sont partis à l’étranger faire leurs essais en Inde » selon Georges Pelletier.

Pour Michel Griffon, économiste et agronome, le conflit entre les pro et anti OGM est désespérant. « Tout est réuni pour un climat de conflit : on observe une alternance entre l’abstention du monde politique et son irruption dans le dossier, alors qu’il doit trancher en permanence. La société a peur, tout est judiciarisé : toute parole est susceptible d’être retenue contre celui qui la prononce, figeant le débat. Enfin on observe une sous-information du public. Il est de notre devoir de scientifique de clarifier les choses. Il faut détricoter ce conflit pour le mettre à plat et trouver des voies de solution ».

Ainsi donc, nos deux chercheurs répondent point par point aux questions qui font débat actuellement sur l’exploitation des plantes génétiquement modifiées et les risques pour l’environnement.

Quels sont les risques de dispersion des gènes dans la nature ?
Pour Georges Pelletier, pas d’inquiétude à avoir en France où nous ne cultivions jusqu’à présent que du maïs transgénique. « Sous nos climats, le maïs ne se croise pas avec d’autres espèces ». Il se croise en revanche relativement facilement avec d’autres variétés de maïs. Le risque invoqué est donc celui d’une contamination entre les espèces, un point important pour les agriculteurs qui se lancent dans le bio. Mais, fait remarquer Georges Pelletier, « dans d’autres régions d’Europe comme en Allemagne par exemple, les agriculteurs bio se contentent d’un seuil de 0,9% pour dire qu’il est possible de cultiver leur maïs bio à proximité de plans transgéniques ..., c’est le problème de la coexistence ». Mais poursuit-il « plus de 95% des semences de maïs sont elles-mêmes contrôlées ; cela signifie que les récoltes ne sont pas ressemées. Le contrôle de la production de semence exclut la présence de transgéne dans des variétés qui ne voudraient pas être transgéniques ».

Ne serait-il pas plus simple de réaliser des semis de plantes transgéniques non reproductibles ?

Bien joli sur le plan théorique mais très dangereux dans la pratique nous répond Michel Griffon. Imaginez si vous libériez dans la nature des gènes interdisant la reproduction d’une plante (autre que le maïs) et qui passeraient à d’autres espèces. « A mon sens, ce qui disent les anti OGM et qui doit être écouté, c’est le fait qu’un transgène se généralise au sein d’un continent ou de la planète tout entière. Or il faut veiller au maintien de la diversité. Dans la plupart des cas on observe une dilution dans l’environnement ; mais lorsque les plantes transgéniques deviennent très majoritaires dans un continent, on peut s’interroger sur les conséquences que cela pourrait avoir ».
Pour autant, Michel Griffon ne craint pas un appauvrissement des espèces. Il redoute plutôt une sorte de « monopole ».

Une vision que ne partage pas totalement le généticien Georges Pelletier. Il faut veiller à ne pas faire la confusion entre les plantes transgéniques et les transgènes nous explique-t-il.
« Il y a ce qu’on appelle les éléments de transformation : MON810 est un élément de transformation par exemple, c’est l’insertion d’un gène qui intoxique les chenilles.
Aux États-Unis, il existe plusieurs milliers de variétés différentes de maïs, chacune adaptées aux conditions locales. Et chacune contient ce gène. Il en est de même avec les cotonniers en Inde »
. Nous conserverions donc une variété des espèces, un avantage non négligeable pour notre invité car pour lui « il est possible de maintenir la diversité des variétés tout en introduisant un caractère supplémentaire intéressant ».


Les 3 types de plantes transgéniques

On distingue actuellement 3 types de plantes transgéniques cultivées :
- celles résistantes aux herbicides. Ici est modifié le gène qui code la protéine cible de l’herbicide. Ce que l’on peut craindre, ce sont les éventuels résidus du métabolisme de l’herbicide.
- celles résistantes aux insectes. Ces plantes contiennent un gène dérivé d’une bactérie qui contient elle-même un agent détruisant les lépidoptères (il s’agit du bacille de Thuringe, « pesticide » utilisé depuis plus de 50 ans).
- celles résistantes aux virus. C’est le cas des courges et des papayes.

Pour Michel Griffon, encore une fois, il n’est pas question d’être pro ou anti OGM, mais de regarder les plantes génétiquement modifiées au cas par cas et déterminer celles qui sont valables et celles dont leur intérêt peut être remis en cause. Il a réalisé une liste de 6 critères lui permettant d’argumenter son propos

- 1. l’éthique : « quelle distance dans l’arbre de la vie entre le transgène et le réceptacle sommes-nous prêts à accepter ? Prendre un gène de poisson pour le mettre dans une fraise peut choquer. C’est un élément à prendre en considération ».
- 2. la notion de propriété : « J’ai toujours un peu froid dans le dos lorsque je vois des grands monopoles privés car il n’ya pas de régulation de leurs intérêts ... et je ne suis pas certain que l’intérêt général soit toujours pris en compte. L’État doit conserver un rôle pour travailler sur des virus qui n’intéressent pas les firmes, de la même manière qu’il existe une recherche publique pour les maladies orphelines, on devrait avoir la même chose pour les plantes ».
- 3. l’utilité du transgène in fine. « Qui des producteurs, des consommateurs et des firmes sont les gagnants ? Comment se fait le partage des bénéfices ? »
- 4. d’autres voies pour obtenir le même effet. « Existe-t-il d’autres solutions à l’exploitation de la plante génétiquement modifiée ? »
- 5. les conséquences en termes de santé humaine, animale et environnementale
- 6. la dilution ou la diffusion des gènes dans l’environnement

Au regard de ces critères, certains OGM apparaissent comme totalement indispensables. C’est le cas de la papaye qui sans la technologie OGM aurait totalement disparu de nos étals, ravagée par un virus. « Si on prend le critère environnemental, la substitution des cotons insecticides en Inde a permis non seulement de diminuer la consommation des pesticides, avec moins de pollution, mais a aussi permis d’épargner des vies chez les ouvriers agricoles qui utilisaient les produits phytosanitaires de manière rudimentaire ».
« En revanche, on peut se poser des questions sur le développement en Amérique latine de cultures de soja et de maïs résistant à un herbicide, alors qu’il existe peut-être d’autres voies à exploiter ».

Et que penser de l’argument mettant en avant l’exploitation des plantes génétiquement modifiés dans certains pays régulièrement en crise alimentaire ?

Pour nos invités, les OGM ne sont qu’une partie de la solution. Cela ne doit pas empêcher de faire de la recherche en agronomie et de l’écologie appliquée à la production. « Une plante qui serait adaptée à la sécheresse et résistante aux maladies ne sert à rien si elle n’est pas dans un milieu porteur » résume Michel Griffon.

Retour en France suite à l’arrêt de la culture du maïs MON810 en 2012. Pour nos deux invités, les raisons de cet arrêt sont politiques mais pas scientifiques. Pourtant, l’exploitation des OGM deviendra une nécessité nous dit Georges Pelletier, une nécessité à juger au cas par cas ponctue Michel Griffon.
Et pour chapeauter ces décisions, nos deux invités se prononcent en faveur d’une instance indépendante sur le plan intellectuel et transparente, qui remplacerait le Haut Conseil des biotechnologies, créé en 2008... !


Georges Pelletier et Michel Griffon (de gauche à droite)
© Canal Académie



Georges Pelletier est directeur de recherche émérite à l'INRA, chargé de programme Biotechnologies-bioressources dans les investissements d'avenir à l'ANR, et membre de l'Académie des sciences.

Michel Griffon est conseiller scientifique de l’Agence nationale de la recherche, ingénieur agronome et économiste, et membre de l’Académie nationale d’agriculture.

En savoir plus :


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Dans l'émission « L’humanité trouvera-t-elle encore de quoi se nourrir dans quelques dizaines d’années ? », Michel Griffon et Henri Leridon interviennent dans le cadre du rapport Démographie, climat et alimentation mondiale codirigé par l'Académie des sciences et l’Académie d'agriculture de France.

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