Les Borgia, une dynastie pontificale : Alonso, Rodrigue, César et Lucrèce (1/3)

L’enquête historique menée par Guy Le Thiec pour détacher la réalité de la calomnie
Avec Anne Jouffroy
journaliste

Guy Le Thiec, historien, professeur d’histoire moderne à l’université d’Aix-Marseille, présente son ouvrage Les Borgia, Enquête historique. Poison, fratricide, inceste et stupre : voilà ce qu’évoque immédiatement le nom de Borgia. Mais l’essentiel de ce que l’on connaît de cette famille pontificale ne vient-il pas de calomnies ? Guy Le Thiec a décidé de mener l’enquête pour s’éloigner de la légende et revenir à la réalité historique. Et celle-ci vaut tous les romans ! Comment cette famille valencienne accéda-t-elle aux ors du Vatican ? Qu’est ce qu’une dynastie pontificale à la Renaissance et quels en sont les enjeux ?

Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : pag1003
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D'emblée, Guy Le Thiec précise : « Rien ne destinait a priori cette obscure famille valencienne sans noblesse, à l'incroyable ascension qui fut la sienne, si ce n'est une série d'opportunités offertes bien moins à Rodrigue -futur Alexandre VI- qu'à son oncle, Alonso Borja, devenu pape sous le nom de Calixte III (1455-1458). Ce fut seulement à l'occasion de sa nomination comme évêque de Valence (en Espagne) en 1429 qu'Alonso de Borja vit son nom latinisé en Borgia par la bulle du pape Martin V, patronyme qui devint dès lors celui de la famille du prélat, du moins celle appelée à demeurer en Italie. »


Blason de la famille Borgia





De la dynastie valencienne au pontificat de Calixte III


Alonso de Borja (1378-1458) était natif de Xativa, ville du Sud de l'ancien royaume de Valence. Homme de cour et évêque, il fut l'un des plus proches conseillers Alphonse V, roi d'Aragon. Alonso fut chargé d'élaborer le règlement de la succession de royaume de Naples au profit de son roi. En 1442, Alphonse V parvint à conquérir le royaume napolitain. A ce premier succès politique, Alonso en ajouta un autre, diplomatique, capital pour lui-même comme pour son souverain : il contribua à résoudre le schisme récent au sein de la papauté. En 1444, le pape Eugène IV le récompensa du titre de cardinal. Une nouvelle carrière prestigieuse s'ouvrit devant le cardinal-évêque de Valence qui se mit au service du Saint-Siège et de la grandeur future de sa famille.
Par un hasard de conclave un prélat catalan devint souverain pontife. L'impossible accord sur un candidat après trois tours de scrutin, incita les cardinaux conclavistes à s'accorder « par accession » -par ralliements successifs- sur le nom d'un vieillard : le cardinal Alfonso Borgia, qui prit le 8 avril 1455 le nom de Calixte III.
Envol romain et népotisme commencèrent pour les Borgia.

Et Guy Le Thiec de poursuivre :« Il ne faut pas juger l'action du nouveau pape -et celle de toutes les familles pontificales en général- avec des entrées anachroniques et balayer toute une politique avec la seule critique de népotisme. Le népotisme a mauvaise presse de nos jours mais c'est simplement un système politique permettant d'avoir à ses côtés des hommes de confiance ; à commencer par ses neveux puisque, théoriquement, les papes n'ont pas d'enfants. L' originalité, et -sans provocation de ma part- la chance du pape Alexandre VI- fut d'avoir non seulement des neveux mais aussi des enfants ! »


Rodrigue Borgia, le neveu (1431-1503)

Un lien tout naturel unissait Calixte III à ses neveux ; il veilla aux destinées de chacun d'entre eux mais il s'attacha particulièrement à Rodrigue -dont il était le tuteur depuis le décès de son père- et à son cousin Luis Juan de Mila. Les deux adolescents reçurent fort tôt des bénéfices sans rapport avec leur âge et furent appelés, très vite, en Italie aux côtés de leur oncle-pontife.


Portrait du pape Alexandre VI, Rodrigo Borgia

La culture valencienne de Rodrigue ne le quitta jamais et se reflètera dans son pontificat à venir. Cette fidélité à ses racines espagnoles fut une des marques de son originalité et une des causes de l'incompréhension dont il souffrit.

Á l'été 1455, Rodrigue et son cousin furent envoyés à Bologne afin d'obtenir le doctorat dans les deux droits, civil et canon, préalable nécessaire à une grande carrière ecclésiastique. Ils avaient une vingtaine d'années quand ils devinrent, chacun, « cardinal-neveu » ; au grand scandale du Sacré Collège !

En 1457, Rodrigue devint le second personnage de l'État pontifical avec la charge de vice-chancelier. Cette fonction fit du jeune prélat non seulement le cardinal -bien que d'origine espagnole- le plus puissant de l'appareil ecclésiastique, mais aussi le plus riche de Rome.

Ainsi, la brièveté du pontificat de Calixte III (3 ans, il meurt en 1458) ne menaça pas l'avenir du « clan » Borgia. Rodrigue ambitionnait la tiare. Il reprit à son profit les pratiques claniques et les réseaux d'influence dont usaient les Italiens et se rendit indispensable lors des quatre conclaves qui précédèrent sa propre élection en 1492. Il avait, alors, 61 ans et veillait avec soin sur ses enfants.



Progéniture cardinalice, dynastie pontificale


Ce fut comme cardinal et non comme pape que Rodrigue Borgia devint père. Par ailleurs, il ne fut pas le seul pape père de famille. Plus d'un membre du Sacré Collège, dans la Rome vaticane précédant le Concile de Trente, avait une descendance et souhaitait établir une dynastie en Italie aux côtés des autres familles aristocratiques ou princières qui tenaient les principautés ou les grands fiefs dans la péninsule. De tous temps, stratégies matrimoniales, choix politiques, enjeux diplomatiques, commandaient la destinée des enfants princiers.

Pour Rodrigue Borgia, loin d'être un objet de scandale, ses enfants furent une bénédiction. Pour comprendre la place et le sort des enfants Borgia, il faut prendre en compte les sept enfants de la fratrie : Pedro-Luis, Jerónima et Isabel, nés de mère inconnue, puis César, Jean, Lucrèce et Geoffrey nés des amours de Rodrigue et Vannozza Cattanei ; certains furent oubliés ou même ignorés par la postérité.

- Pedro-Luis, mort en 1488 à 20 ans, fut un remarquable chef de guerre aux côtés de Ferdinand d'Aragon lors de l'achèvement de la Reconquête espagnole. Il devint duc de Gandie, jetant les bases d'une dynastie Borgia espagnole. Alexandre VI hésita longtemps entre une implantation territoriale en Italie ou dans son pays valencien auquel, on l'a vu plus haut, il resta toujours attaché.
- Jean qui se vit attribuer par son père le rôle de chef de famille et le duché de Gandie, fut assassiné en 1497.
- César embrassa la carrière ecclésiastique jusqu'au décès de son frère Jean.






César Borgia, prince de Renaissance, cardinal puis condottiere

Portrait de César Borgia

Prince flamboyant, César fut un extraordinaire chef de guerre à partir de 1497.
Guy Le Thiec insiste sur les qualités de condottiere de ce personnage unique : « Machiavel parlera de la « virtù » de César qui alliait force intérieure et génie militaire. Il est un des plus grands chefs de guerre du temps, après qu'il ait abandonné la pourpre. Alexandre VI comprend vite le parti qu'il peut tirer des talents de guerrier et de négociateur de son fils. Il s'agit, pour la famille Borgia, de réaliser un ancrage territorial en Italie et de se maintenir au faîte de la puissance. Pour cela il faut exceller dans la mécanique bien rodée des rivalités entre États italiens et composer avec les puissances étrangères, France et Aragon. César, brillant capitaine de guerre soutient la politique de son père : campagnes en Romagne, à Naples, appels à Louis XII.
Mais en 1503 la mort du pape bouleverse les alliances et les rêves de conquêtes. »



Mort d'Alexandre VI et chute de César

César envisagea, évidemment, la mort de son père et ses conséquences mais -comme il le confia à Machiavel- il n'imagina jamais qu'il serait, lui-même, malade à ce moment-là. Il ne put faire pression sur le conclave et faire élire un pape à sa solde. Pie III, âgé et malade, décéda trois semaines après son élection (1503). Le nouveau Pape Jules II, ancien cardinal Julien de la Rovere, était l'ennemi juré des Borgia.
Cependant, ce fut Ferdinand d'Aragon l'artisan direct de la chute de César, en lui tendant une embuscade mortelle en 1507. Ce souverain espagnol, le « prince idéal » aux yeux de Machiavel, parvint à neutraliser la puissance Borgia, tant en Italie qu'en Espagne.

Lucrèce et la politique des Borgia

Si pour les deux demi-soeurs aînées de Lucrèce, l'antériorité de leur union ou leur disparition empêcha Alexandre VI d'instrumentaliser à l'excès leur statut de filles, il n'en fut pas de même pour la jeune Lucrèce seulement âgée de 12 ans en 1492. Elle fut un instrument au service de la politique de son père qui recherchait des alliances matrimoniales de plus en plus prestigieuses au fur et à mesure de l'avancée de sa puissance temporelle.
On la maria trois fois. Avant sa première union, on la fiança à deux reprises. Son premier mariage avec un Sforza dura quatre ans. L'alliance milanaise s'avéra, en effet, pesante quand Alexandre VI souhaita ancrer sa dynastie dans le royaume de Naples. On invoqua l'impuissance du mari et, donc, la non-consommation de l'union.

Portrait de femme par Bartolomeo Veneto (le tableau est traditionnellement considéré comme représentant Lucrèce Borgia).




Le deuxième époux de Lucrèce fut Alphonse d'Aragon, prince napolitain. Épouse heureuse et mère comblée par la naissance d'un petit Rodrigue, Lucrèce ne put empêcher César de tuer son mari. Les deux jeunes hommes ne s'appréciaient guère, il est vrai ! Lucrèce veuve éplorée de 20ans, fut envoyée par son père à Nepi faire une retraite austère.

Dès l'année suivante, un nouveau projet matrimonial cette fois forgé par César l'attendait. Établi dans la Romagne qu'il venait de conquérir, César souhaitait s'entourer de voisins loyaux notamment face à la puissante Venise. Alphonse d'Este, duc de Ferrare, répugna dans un premier temps à contracter une union avec une famille de moyenne noblesse espagnole et récemment arrivée dans la péninsule. Les enchères dont le mariage de l'infortunée Lucrèce fit l'objet montèrent très haut. Le pape accepta tout, encouragé par sa fille ravie de devenir duchesse de Ferrare.


La belle duchesse de Ferrare


Lucrèce reçut une éducation de qualité. L'humaniste Pomponio Leto fut son précepteur. Elle aimait l'art, jouait du luth, s'intéressa à la poésie et développa un mécénat à l'échelle de son duché. De nos jours les Ferrarais évoquent cette duchesse cultivée qui rassemblait autour d'elle la fine fleur de l'humanisme de son temps.

Guy Le Thiec, auteur du livre Borgia, enquête historique




« Alexandre VI, pape, roi, mécène »
et « Les Borgia : les raisons d’une légende noire » seront les deux prochaines émissions de Guy Le Thiec.

Les Borgia, Enquête historique
Aux Editions Tallandier



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