Chantal Delsol : La tentation du consensus

Retransmission de la séance de l’Académie des sciences morales et politiques du 21 mars 2011
Avec Marianne Durand-Lacaze
journaliste

Comment se manifeste la recherche de consensus sur le plan politique ? "S’insérant dans une vision du monde, dans un ensemble global, le désir de consensus révèle une profonde métamorphose dans notre manière de comprendre et d’habiter le monde". Canal Académie vous propose d’écouter l’intégralité de la communication de Chantal Delsol, membre de l’Institut, prononcée le 21 mars, en séance, à l’Académie des sciences morales et politiques.

Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : es611
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La philosophe Chantal Delsol s'interroge dans sa communication sur le développement du concept de consensus en relation avec les nouveaux termes de "gouvernance" et de "démocratie participative". Elle remarque qu'avant la chute du mur de Berlin, personne n'aurait osé remettre en cause la démocratie. Aujourd'hui, la critique de la démocratie se porte bien, nous dit-elle. Plusieurs aires géographiques récusent sans complexe la démocratie et/ou les droits de l'homme : la Chine et ses voisins, l'islam fondamentaliste, l'orthodoxie russe : «Notre modèle voit donc vaciller sa certitude d'universalité». Elle met l'accent sur les soupçons qui pèsent sur l'incapacité du peuple à voter comme il faut, un argument contre la démocratie, et sur l'incapacité également présumée de la démocratie à répondre aux problèmes écologiques. Cherchant les origines, dans l'histoire, de la démocratie moderne, elle rappelle qu'elle est née au Moyen-âge. L'élection des papes et l'émergence des communes italiennes en témoignent.


Chantal Delsol, 21 mars 2011, Académie des sciences morales et politiques
© Canal Académie


La démocratie moderne «désublimée» repose selon la philosophe sur deux postulats essentiels :
- la valeur insigne de la personne individuelle qui la rend digne de ne pas être gouvernée contre son gré;
- la possible amélioration continuelle des sociétés humaines, l'idée de progrès.

Or, ces deux postulats fondateurs, aujourd'hui remis en cause, laissent penser à l'opinion qu'il est devenu dangereux de faire de la politique au nom d'idéaux, pour des raisons morales. Ainsi, le désir de consensus s'inscrit dans le contexte d'une paix sacralisée.


La recherche de consensus, la démocratie participative et la gouvernance, apparemment distinctes, sont pour elle en réalité liées.« Le consensus s'apparie avec la demande de "démocratie participative", donnée pour capable, par un courant, de remplacer peu à peu la démocratie représentative... La démocratie participative recherche le consensus parce qu'elle vise non pas le débat mais la négociation...Cela signifie clairement que le membre de l'assemblée ne parle pas au nom de croyances, mais de ses intérêts. On ne négocie pas des croyances : mais on négocie des intérêts ».


L'académicienne explique que la recherche du consensus ne met plus en jeu des valeurs mais des procédures qui visent à répondre à des problèmes concrets de façon pragmatique. Le consensus ne s'occupe pas de progrès à moyen ou long terme. Pour elle, la "démocratie participative" renvoie à un modèle très ancien, celui de la palabre, où l'opinion personnelle se dilue dans le collectif. Ce type de démocratie répond au besoin de sociabilité et de reconnaissance de citoyens isolés qui ne permet pas la prise en main d'un destin commun.


Selon ses propos, la gouvernance contemporaine est un autoritarisme soft qui rend caduque le débat. Concernant l'Europe, elle parle d'un rituel démocratique associé à un despotisme technocratique.

Citons ses mots de conclusion :

«Pourquoi ai-je décrit le consensus comme une tentation ? Parce que nous ignorons qu'il porte une sorte de paradoxe des conséquences. Nous voulons instituer le consensus pour obtenir par lui la paix et la concorde, et par lui nous aspirons sans le savoir à des gouvernements autoritaires.»




Pour en savoir plus


- Chantal Delsol, philosophe, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, élue au fauteuil n°1, le 18 juin 2007, dans la section Philosophie au fauteuil laissé vacant par le décès de Roger Arnaldez.
-Texte de la communication de Chantal Delsol, La tentation du consensus, sur le site de l'Académie.

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