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L’Europe vue du monde arabo-musulman

par Antoine Sfeir
Communication d’Antoine Sfeir prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 1er mars 2004.


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Référence : es015
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Voici le texte de la communication d’Antoine Sfeir [1] :

Antoine Sfeir
Antoine Sfeir
Directeur de la revue "Les Cahiers de l’Orient"

Mesdames, Messieurs,

Avant d’entrer dans le vif du sujet qui m’est imparti, permettez moi, en préambule, une digression personnelle.

Je viens d’un pays où les cèdres millénaires ont été chantés tour à tour par Lamartine, Volney et d’autres grands orientalistes français ; Je viens d’un pays où les cloches de toutes les églises de la montagne et du littoral ont carillonné un certain 25 août 1944 ; Je viens d’un pays où les nouveaux-nés se prénomment encore aujourd’hui Weygand, Foch, De Gaulle Leclerc et Jeanne d’Arc ;

Vous comprendrez sans doute alors l’émotion qui m’étreint en cet instant, mais aussi la fierté d’être là, cet après midi, devant vous.

Pour cet honneur que vous me faites, soyez profondément remerciés.

Disons-le sans ambages : l’Europe, pour le monde musulman, aujourd’hui, représente un concept abstrait. Que ce soit l’Europe géographique ou l’Union européenne, entité essentiellement économique en attendant qu’elle devienne une véritable entité politique, ce vaste ensemble n’a pas encore remplacé les Etats Nations que sont la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou encore le Portugal.

N’est-ce pas, après tout, un juste retour des choses ? Au début du XXè siècle, les puissances coloniales ont voulu instituer des frontières dans des régions qui, souvent, n’en avaient pas vraiment connu depuis l’empire de Pharaon ; elles ont voulu créer des Etats Nations à l’image du modèle occidental : il ne faut pas s’étonner alors que ces populations aient du mal à percevoir l’ensemble européen autrement que comme une alliance naturelle entre Etats souverains et non pas comme une Europe en construction ; nonobstant le fait que les régimes de certains pays musulmans ont bien compris l’avantage qu’ils pourraient tirer d’un accord d’association avec l’Union européenne.

Néanmoins, très vite, l’islam va se trouver en contact avec l’Occident, qui se réduit alors à la « Vieille Europe ». En effet, l’islam est né entre deux empires déjà perçus comme occidentaux : le Perse et le Byzantin. Ils se faisaient la guerre depuis plus de quarante ans lorsque Mouhammad commence sa prédication, en 610.

Dès le 8e siècle, la dynastie des omeyyades traverse la Méditerranée pour s’installer durablement en Espagne, la catholique. Les Abbassides, quant à eux, vont rapidement faire de Bagdad un grand centre culturel, économique et scientifique et s’étendre jusqu’aux steppes de l’Asie centrale : Tachkent, Samarcande, Boukhara...mais aussi jusqu’aux bords du Gange, avec le sultanat de Delhi. A cette époque, l’islam vit son age d’or. Un sentiment de supériorité s’impose naturellement vis-à-vis de l’Europe. Bagdad accueille les scientifiques occidentaux, dans toutes les disciplines, les médecins qui viennent tous se spécialiser auprès de leurs confrères musulmans.

Désormais l’islam n’est plus exclusivement arabe : il regroupe des nationalités diverses affirmant, sur le terrain, son universalisme. Ainsi, le califat, ciment de l’unité de l’empire l’est aussi vis-à-vis de la Oumma, la communauté des croyants dont il est officiellement le « Commandeur ». Dans ce cadre, l’empire vaste et divers connaîtra souvent des révoltes sociales et religieuses, mais jamais la Oumma ne se divisera. En outre, en dépit de la diversité ethnique, le monde musulman a dès le départ une langue prioritaire, et ce, jusqu’à aujourd’hui, puisque l’arabe est et demeure la langue du Coran.

En Europe, au contraire, on parle des langues certes cousines mais bien différenciées. C’est une des raisons pour lesquelles le regard porté sur l’Europe n’y voit que des royaumes et des empires divisés. L’islam, Oumma sans frontières, perçoit l’Europe éclatée en monarchies, Duchés, Baronnies etc... Les Empires européens se défont au gré des héritages ou des divisions, des conflits et des guerres fratricides. L’islam conçoit alors mal les mutations de l’Europe chrétienne quand lui-même est parvenu à digérer ses déchirures.

Plus encore, l’islam, englobant, confondant le sacré et le temporel, ne comprend pas que le Pape ait des difficultés à maintenir l’unité des Chrétiens et à s’imposer aux yeux des dignitaires comme un interlocuteur unique. Et le Schisme d’Orient vient conforter cette impression de dilution de la chrétienté aux yeux des musulmans toujours triomphants.

Les contacts historiques entre ce monde musulman et l’Europe se font au gré de rapports personnels entre les dirigeants : Haroun al Rashid établira des relations avec Charlemagne ; plus tard, Soliman le Magnifique aura des liens privilégiés avec Venise la Sérénissime et se posera même en protecteurs des juifs.

Nonobstant ces liens ponctuels, les deux mondes vont connaître avec les croisades une période troublée où leurs relations vont se figer en situation d’ennemis historiques. Aux cris de « Dieu le veut », les musulmans voient déferler les croisés chez eux. Mais là aussi ces Européens n’offrent pas une image d’unité : ce sont des Francs, des Toulousains, des Bavarois, des Gênois, des Vénitiens. Et chaque groupe recherche son intérêt. Pire ! Ils voient avec stupéfaction ces Croisés, réunis théoriquement par la foi, mettre à sac, en cette funeste année 1204, la capitale très chrétienne de l’empire d’Orient, la très sainte et très respectée Constantinople.

Mais au fil des siècles l’Empire ottoman va devenir " l’homme malade de l’Orient " et la situation va lentement mais sûrement s’inverser en faveur de l’Europe. Quatre raisons ont rendu possible ce renversement de situation : à la fois la révolution industrielle, l’expansion économique mais aussi l’émergence des nations européennes et le colonialisme.

Deux mondes s’affrontent désormais : un islam constituant un ensemble politico-religieux face à une Europe devenue une zone politique éloignée de la religion, faite d’États bien délimités par des frontières ; des Etats de Droit, avec des lois et des institutions propres bien que différentes comme les républiques ou les monarchies face à une oumma, toujours sans frontières réelles.

L’Europe devient alors un modèle et une source d’imitation suscitant une vision d’envie :

une Europe riche qui offre l’opulence et un meilleur niveau de vie ; une société de consommation et des soins de santé ; une agriculture florissante ;

une Europe libre où quel que soit le régime, la liberté s’accroît, la démocratie s’installe, la presse est libre et la liberté d’expression devient réalité ;

enfin, une Europe du savoir qui augmente et partage les sources de connaissance donc de vie meilleure, avec ses universités et sa technologie de plus en plus performante.

Cependant, cette vision va sérieusement se détériorer avec la Grande guerre et le démembrement de l’Empire ottoman. On l’a dit au début de notre propos : les deux grandes puissances de l’époque, la Grande Bretagne et la France vont vouloir créer dans ce monde musulman des Etats nations. Mis à part l’Egypte, l’Iran et la Turquie et, dans une moindre mesure, le Maroc, qui avaient connu au gré du temps des frontières mouvantes et fluctuantes, tous les pays du Proche et du Moyen-Orient étaient des entités nouvelles ! Et avant même que la guerre se termine, Paris et Londres vont dépecer sur la carte l’Empire du Calife, autrement dit la Oumma jusque-là sans frontières !

Les accords Sykes-Picot du nom des chefs de la diplomatie britannique et française vont être signés en 1916. Mais dans le même temps, méritant plus que jamais le quolibet de « perfide Albion », la grande Bretagne va promettre un vaste royaume arabe, non pas au califat dont elle prévoyait sans doute l’abolition prochaine mais au chérif de La Mecque, non pas au « Commandeur des croyants » mais à celui qui a la double légitimité de la filiation du Prophète et du règne sur la ville qui a vu naître la Oumma . En contrepartie de son aide, le chérif Hussein, le Hachémite, se voit donc promettre de régner sur un royaume qui s’étendrait jusqu’à Damas, Damas que les accords Sykes-Picot confiaient pourtant à la France. Et ce sont bien ces derniers qui vont prévaloir.

Dès lors, la vision d’envie se transforme en frustration et amertume. L’Europe promet mais ne tient pas. L’envie et la jalousie cèdent la place à l’agressivité, accentuée, quelques années plus tard, par l’attitude des puissances au temps des indépendances. Au lieu de soutenir la sécularisation - sinon la laïcisation - des sociétés musulmanes, Paris et Londres vont partir en expédition contre l’Egypte de Nasser en 1956 pour défendre les intérêts mercantiles de la compagnie du Canal de Suez. Ils s’adjoignent l’aide de Tsahal, l’armée d’un Etat d’Israël créé huit ans auparavant et auquel collera désormais dans la perception musulmane l’image d’excroissance occidentale dans le Proche-Orient. La formidable victoire militaire se transforme en pitoyable défaite politique. Le relais de grande puissance passe à l’Union soviétique et aux Etats-Unis nouveaux champions du monde libre. Ces derniers choisissent l’alliance avec l’Arabie saoudite qui porte l’étendard de la Oumma sans frontières au lieu de soutenir l’Egypte de Nasser. Et, les Etats Unis ayant une sainte horreur de se retrouver face à des blocs constitués, à moins qu’ils ne soient des marchés à conquérir, vont multiplier les relations bilatérales dans la région au détriment de son unité.

Fait symptomatique de ses divisions, pas un sommet arabe ou musulman ne s’est tenu en dix ans. Pas un sommet tout au long d’une décennie, pourtant capitale dans la reconfiguration géoéconomique de la planète. Alors que sur les autres continents, des grands ensembles régionaux, à l’instar de l’Union européenne, se mettent en ordre de bataille pour la conquête des marchés du XXIe siècle, le monde arabe et musulman se retrouve exsangue, épuisé par un demi-siècle de violence ininterrompue, dérivant sans cohésion, sans thèmes mobilisateurs, ni objectifs fédérateurs, miné par un islam radical qui, porté par les arguments sonnants et trébuchants de l’Arabie séoudite et des autres pétromonarchies, semble hélas s’être emparé des sociétés musulmanes tant dans le monde arabe qu’en Asie et aussi, et surtout, en Europe.

Cette Europe que les musulmans regardent aujourd’hui comme étant une sorte d’agrégats d’Etats qui mettent surtout en commun leurs intérêts.

Certes, c’est une région qui réussit, qui produit, qui ne cesse de s’enrichir.

Mais, aux yeux de l’islam, c’est aussi une région qui n’a plus de valeurs. Elle a perdu ses références spirituelles ; elle est devenue a-religieuse. Ainsi, on ne se marie plus, on se « pacse », concept étranger sinon inadmissible en terre d’islam où la famille est véritablement sacro-sainte. Sur ce point, il se retrouve alors davantage en accord avec les Etats-Unis où la religion demeure omniprésente.

L’Europe n’est plus respectable et le monde musulman en général est choqué par l’individualisme exacerbé, l’égoïsme outrancier, l’absence de solidarité dans ces pays européens.

Plus encore, pour les musulmans extrémistes, l’Europe est à abattre, pour au moins deux raisons : non seulement le modèle européen n’est pas musulman mais surtout ce modèle menace leurs propres sociétés par la force d’attraction qu’il peut exercer. Et puis, au regard de leur lecture du Coran et de leur vision étriquée de l’islam, ces radicaux perçoivent l’Europe comme dégénérée.

Pourquoi cette vision ? Parce que l’Europe elle-même donne des indications dans ce sens ; elle est une force militaire en baisse, mais surtout une société libre voire permissive et pire encore démocratique - régime de pure compromission qui pose en souverain non Allah mais le peuple lui-même - tandis que ses gouvernements lâchent les « minorités » orientales pour du pétrole. Au contraire, l’islam en tant que doctrine « englobante » peut tout résoudre.

Mais ces hommes sont si radicaux et ont opté pour une lecture si réductrice du Coran qu’ils n’en sont souvent plus des musulmans. Il est important de souligner ici qu’ils ne sont aucunement représentatifs des 1 200 000 000 d’individus qui se retrouvent dans la deuxième religion la plus pratiquée dans le monde.

Pour autant, ces opinions extrêmes ont au moins le pitoyable avantage de faire éclater sous nos yeux la mauvaise perception de l’Occident en général et de l’Europe en particulier qui a cours de l’autre côté de la Méditerranée. L’histoire mais aussi souvent l’actualité, comme c’est le cas au Proche-Orient, font voir aux musulmans une Europe faible sinon compromise, incapable de défendre les principes qu’elle proclame, mais toujours prête à manifester sa présence chaque fois qu’une opportunité de marché se fait jour. Et, dans ce contexte, la coresponsabilité des gouvernements locaux n’en amenuise pas la nôtre.

Nombreux sont alors les observateurs de la région et des relations internationales qui finissent bon an mal an par rejoindre le si célèbre Huntington, dans sa vision conflictuelle entre l’islam et l’Occident. Mais en réalité, je peux l’affirmer pour bien connaître ces deux zones que sont l’Europe et le monde musulman, non seulement ce dernier est trop vaste pour être appréhendé, si vite, comme un seul bloc, mais surtout deux régions ne font pas deux mondes.

Ce que reproche essentiellement les musulmans notamment ceux de l’espace arabe, à l’Europe c’est d’avoir traité avec ses dictateurs, ceux là mêmes qui ont confisquer aux peuples arabes et musulmans la liberté d’expression, ceux là mêmes qui ont conforté les dictateurs dans leur politiques de rupture de représentativité. Que l’Europe championne des droits de l’homme se compromette aussi profondément avec ces dictateurs demeure incompréhensible et incohérent pour la plupart des musulmans qui avaient et qui ont toujours pour l’Europe les yeux de Chimène pour le Cid mais qui ont face à cette situation la déception de l’amant trompé, de l’ami déçu.

Qu’en aurait-il été si la France, cette puissance que d’aucuns se plaisent à considérer comme moyenne, ne s’était pas, avec l’Allemagne et la Russie, démarquée lors de la crise irakienne de cette alliance qui traversait aussi bien l’Atlantique que le continent européen lui-même ?

Contrairement aux idées trop souvent répandues, la France n’a pas simplement sauvé ses intérêts en se contentant de poursuivre la " politique arabe " du Général de Gaulle. Non seulement elle a su faire entendre une voix discordante au sein d’un Occident qui ne demandait qu’à être perçu comme exclusivement chrétien, et qui semblait jusque là faire bloc dans cette guerre aveugle au terrorisme ; mais surtout la France a su ouvrir la voie et ainsi a éloigné le spectre du " choc des civilisations " tant annoncé, voire espéré, sous la forme d’une confrontation entre l’islam et l’ occident chrétien englobant l’Europe.

Oui, Mesdames et Messieurs, l’attitude de la France, il y a un an, a empêché cette perception manichéenne s’inscrivant en faux contre la théorie du bien et du mal utilisée - instrumentalisée sur le plan sémantique et sans aucune volonté de ma part de comparer les deux personnages - aussi bien par le Président Bush que par le tristement célèbre Oussama Ben Laden ; La position adoptée par la France j’en ai l’intime conviction, a rendu service à nos alliés américains en empêchant que la coalition occidentale en Irak ne soit perçue comme chrétienne, car là nous aurions été en pleine guerre de civilisation et non face à un choc de culture comme celui auquel on assiste aujourd’hui.

Voyez vous mesdames et Messieurs, pour le monde musulman aujourd’hui, la force américaine apparaît souvent injuste par ce qu’elle a ignoré le droit ; mais le droit proclamé par les pays européens est perçu comme impuissant, parce que sans forces. Il ne suffit pas de proclamer le Droit ; il s’agit de pouvoir l’appliquer et le faire appliquer : c’est ce que monde musulman attend aujourd’hui de l’Europe pour enfin y croire. Merci.

[1] Antoine Sfeir est né le 25 novembre 1948 à Beyrouth (Liban). Il est écrivain, politologue et journaliste. Il dirige la revue Les Cahiers de l’Orient (revue d’études et de réflexions sur le monde arabo-musulman), et préside le Centre d’études et de réflexions sur le Proche-Orient.






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