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Roncevaux, fière mêlée !

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
D’abord un peu d’ancien français, en citant un de nos plus grands textes littéraires du Moyen Âge, Roland de Roncevaux, une chanson de geste du XIIe siècle : « Grand fut l’estor – ce mot voulait dire combat – » et « fière la meslée », et ce n’est bien sûr pas un match de rugby qui est décrit mais selon la formule de Littré, un « combat opiniâtre où l’on se mêle et s’attaque corps à corps ». Notre lexicologue déroule toute l’histoire de la mêlée...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots648
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/mots648.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida8670-Roncevaux-fiere-melee.html
Date de mise en ligne : 12 août 2012


En vérité du siècle de Philippe Auguste à celui de Louis XIV, le sens n’a jamais changé et le grand prédicateur Bossuet dans son interprétation de l’histoire en rappelle même l’essence : « Nous voyons, dit-il, les Romains inférieurs en tout le reste, l’emporter sur les Gaulois parce qu’ils savent […] mieux profiter du temps dans la mêlée ». La mêlée ne fait pas de quartier, souligne de son côté Voltaire, qui rappelle le caractère meurtrier de la mêlée : « Si l’on combattait de près comme autrefois, une mêlée de neuf heures, [..] d’homme contre homme » suffirait, si on peut dire, » à détruire l’armée entière. »

On retiendra donc que la mêlée représente d’abord un féroce combat dont il nous reste d’ailleurs quelques témoignages avec des expressions bien installées dans la langue, lorsque nous disons par exemple qu’« au plus fort de la mêlée », il gardait la tête froide, ou que tel ou tel « s’est jeté dans la mêlée », c’est-à-dire courageusement mêlé au débat. Une autre expression s’est installée grâce à l’intitulé d’un roman de Romain Rolland, en 1914-1915, Au-dessus de la mêlée, signifiant le fait de garder son sang froid, en restant en dehors du conflit.

Le verbe mêler vient du latin « miscere », mélanger, troubler, qui a donné, attesté le latin populaire « misculare », puis le français mesler, mêler. La mêlée a aussi figurément pris le sens de mélange confus que l’on retrouve par exemple dans la Fin de Satan, en 1885, avec Victor Hugo s’exclamant qu’« En présence du bien, du mal, dans la mêlée Des fautes, des erreurs, où le juste périt, Pas un juge n’a peur de ce mot : Jésus-Christ ! »

Le dernier sens et non le moindre a été acquis en 1888, lorsqu’est né le rugby, la mêlée désignant une phase du match où, à la suite d’une faute, les avants des deux équipes se groupent épaule contre épaule et tentent de s’approprier le ballon. Je ne vous lirai pas la définition précise du Dictionnaire du rugby de Sophie Lavignasse, la matinée y passerait… cinq pages d’une précision absolue sur l’ordre et la géométrie de la mêlée qui oppose huit avants d’une équipe contre huit avants de l’autre, les deux packs entrant en contact dès que l’arbitre l’ordonne. Au demi de mêlée de l’équipe non fautive d’introduire alors, le ballon dans ce qu’on appelle le « tunnel », chaque équipe poussant l’autre pour le conquérir.

Il y a de nombreuses règles qui structurent la mêlée. Tout un vocabulaire y a fleuri. Retenons d’abord que la mêlée désigne aussi le moment de confusion survenant lorsque le ballon est arrêté en un point, plusieurs joueurs cherchant à s’en emparer, on dit alors que c’est une mêlée ouverte, c’est-à-dire spontanée, la vraie mêlée est celle qui est fermée, c’est-à-dire ordonnée, ordonnée par l’arbitre à la suite d’un arrêt de jeu ou d’une faute dans le jeu. Belle formule marine que la mêlée crabe, c’est-à-dire la mêlée tournée, qui tourne donc à droite ou à gauche par rapport à son axe de départ.

Concluons avec un constat : de la mêlée du Moyen Âge à la mêlée du rugby, on est vraiment passé de la barbarie à la civilisation, du massacre à l’équipe jouant pour conquérir un ballon. Eh bien vive la mêlée qui fait rage au rugby, et bien sûr que le meilleur gagne, surtout s’ils sont bleus…


Texte de Jean Pruvost.


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Et chaque année, il organise la Journée Internationale des Dictionnaires.

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Retrouvez Jean Pruvost sur le site des Éditions Honoré Champion dont il est directeur éditorial. http://www.honorechampion.com






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