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Littérature comparée : Don Quichotte, notre héros préféré ? (5/11)

Avec Pierre Brunel et Florence Delay de l’Académie française
Pour devenir Don Quichotte, Alonso Quijano imite les héros de romans, et aussi ceux des poèmes héroïques, avant de redevenir lui-même et de prendre un vrai visage humain. Le comparatiste Pierre Brunel, avec son livre Don Quichotte et le roman malgré lui et Florence Delay, hispaniste, romancière et membre de l’Académie française, évoquent le chef-d’œuvre de Cervantès et ses mystères, en une sorte de va-et-vient entre les modèles anciens et les héritiers modernes. Les plus grands écrivains, traducteurs, artistes, se sont passionnés pour Don Quichotte et ses enchantements. Le conte de Cervantès serait-il le premier roman ? Pourquoi cette fascination des grands enfants que nous sommes ? Entre sagesse et folie, le chevalier errant nous ressemblerait-il ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC547
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/rc547.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida8226-Don-Quichotte-notre-heros-prefere.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2012

Les références des écrivains et traducteurs cités par nos invités se trouvent en bas de page.


Mon Héros préféré : Don Quichotte de la Manche par Florence Delay

« Ma première lecture de Don Quichotte fut un émerveillement, une surprise immense devant les images de Gustave Doré. J’ai découvert le Don Quichotte de la traduction de Louis Viardot, -(Hachette 1869). Deux grands volumes, trésors de l’enfance de mon père, dont j’ai regardé les gravures. Je ne savais pas encore bien lire. Bref, j’ai vu Don Quichotte avant de le lire. Ensuite, les accompagnements de lecture par ma mère des chapitres correspondant aux images m’ont enchantée.

Miguel de Cervantès, Portrait imaginaire de Cervantes (il n’existe aucun portait authentifié)
Miguel de Cervantès, Portrait imaginaire de Cervantes (il n’existe aucun portait authentifié)

La première fois que je l’ai lu, véritablement cette fois, c’était dans la version de César Oudin pour la Première Partie et de François de Rosset pour la Seconde Partie. Puis, dans les versions reprises de Canavaggio et de Jean-Raymond FanloToutes les traductions apportent le même plaisir renouvelé. Je les défends toutes même si ma préférée reste la première que j’ai lue. Les traductions sont toutes heureuses et correspondent aux divers moments du jour.

Borges dans son Essai de biographie raconte que c’est après avoir lu, à sept ou huit ans, un chapitre du Quichotte, qu’il écrivit son premier conte : « La Visera Fatal ». Il décrit plus loin la bibliothèque de son père, à laquelle il doit tant. Il constate que de cette bibliothèque-là il n’est peut-être jamais sorti, et note que tous les livres qu’il y a lus, il les a lus en anglais. C’est alors que surgit cette affirmation stupéfiante : « Quand plus tard j’ai lu Don Quichotte dans le texte, cela m’a paru une mauvaise traduction ! ». Bien sûr, on reconnaît, là, l’humour de Borges. Mais ceci pour dire que Don Quichotte est tellement plus fort que sa traduction qu’il est beau dans toutes les langues.
 C’est un livre étonnamment marié au sort de la traduction. Vous savez bien que Cervantès ne prétend être ni l’auteur ni le traducteur de ce roman mais bel et bien son lecteur. Et c’est un jeune morisque qui - géniale invention de Cervantès- lui aurait traduit de l’arabe les écrits d’un certain Cid Hamet Ben Engeli. Bénis soient les traducteurs ! »

Pierre Brunel précise que sa première lecture d’enfant du Quichotte fut modeste, il ne s’agissait que d’extraits. Ce ne fut que tardivement qu’il découvrit vraiment Quichotte, quand, au cours de sa carrière professorale de comparatiste, il y consacra quatre années successives. Il constata que les plus grands écrivains et les plus grands traducteurs se sont attaqués à Don Quichotte.

La traduction allemande deDon Quichotte par Ludwig Tieck, un des principaux romantiques allemands, fut sa seule façon de voir les dessins de Gustave Doré, intégralement repris dans cette édition-là. De nos jours, le pont se fait aisément des traductions anciennes aux traductions récentes avec les ouvrages de Jean Canavaggio.

Le Rideau de Kundera et Don Quichotte

<i>Don Quichotte combattant  une grande outre de vin</i> (1849) par Jean Ignace Isidoire Gérard
Don Quichotte combattant une grande outre de vin (1849) par Jean Ignace Isidoire Gérard

De Cervantès et Don Quichotte, Kundera parle peu dans Le Rideau. Il parle davantage de Rabelais qu’il considère comme l’auteur du premier roman. Mais Pierre Brunel tient à lui rendre hommage pour cette belle page où il évoque le fait que Don Quichotte, qui n’a pas eu d’enfants, serait le point le point de départ d’une nouvelle lignée romanesque.
Beaucoup d’écrivains modernes -dont Georg Lukàcs- s’accordent sur ce point et Cervantès, d’après eux, aurait marqué une rupture avec les romans de chevalerie qui ne seraient pas des romans à proprement parler. Et, Florence Delay, médiéviste passionnée, de répondre :  « On ne peut délaisser toute la matière assurément romanesque des romans de chevalerie. Évidemment, il n’y a pas l’intelligence merveilleuse de Cervantès qui va faire de tout cela un conte mais il m’est difficile de ne pas considérer Chrétien de Troyes, entre autres, comme un romancier à part entière. Je me souviens, par ailleurs, avoir été choquée par l’image du « Rideau ». Quand Kundera dit que les gens du Moyen-âge vivaient dans un monde de légendes les séparant de la réalité comme un rideau tiré devant eux et que, d’une certaine façon, Cervantès en envoyant Don Quichotte en voyage avait déchiré ce rideau de superstitions, de légendes, etc... je trouve cette image totalement anachronique. Moi qui aime beaucoup le Moyen-âge, je l’ai toujours vu vivre à côté des mystères et croisant, entrelaçant quotidiennement, les mystères et la réalité ; peuplant le monde de divinités, de Dieu et de saints sans qu’il y ait cette image de séparation que nous donne Kundera. »

Le génial « mystère-Cervantès »

Pierre Brunel poursuit en rappelant que la culture et l’imagination de Cervantès s’allient à la plus éblouissante des virtuosités. Il fait la somme de tous les genres existants à son époque. Don Quichotte recueille, en effet, la pastorale, le roman picaresque, la chronique historique, les analyses amoureuses, le témoignage social. Il fait le tour du monde espagnol du XVIIe siècle. Et pourtant, sa grandeur littéraire ne lui sert pas davantage qu’à son héros sa grandeur d’âme. Miguel de Cervantès n’est pas seulement un grand incompris dans l’Espagne de son temps, mais il est, aussi, maltraité et humilié par ses contemporains.

Sans doute faut-il fixer une chronologie à partir de l’année 1605, celle de la parution de La Première Partie où, au chapitre IX il se présente comme le premier lecteur du livre de l’auteur arabe traduit : Cid Hamet Ben Engeli.
On comprend que dans ce « jeu » où Cervantès se dissimule derrière son auteur fictif il y a beaucoup de « je » ; beaucoup de traits de Cid Hamet Ben Engeli ou de Don Quichotte appartiennent en propre à Cervantès. C’est une autobiographie fictive. Mais dans les dix années qui ont suivi, jusqu’à la Deuxième Partie de 1615, tout se brouille déjà avec l’intrusion de « l’apocryphe », le Second Tome d’Avellanada.

En définitive, c’est cette intrication qui est fondatrice du roman moderne.

Le « mystère- Cervantès », c’est aussi le bonheur qu’on y prend. A chaque lecture on découvre un nouveau bonheur, entre le rire et les larmes – et le sourire souvent. L’aventure Cervantès-Don Quichotte est pure, bouleversante et sa folie admirable.

Don Quichotte dans sa bibliothèque.
Don Quichotte dans sa bibliothèque.
Octave Uzanne, Le Livre, Paris, A. Quantin, 1885.

Les "folies- Cervantès" : sagesse ou déraison ?

<i>Don Quichotte combattant les moulins à vent sur son cheval, Rossinante</i> (1863) par Gustave Doré
Don Quichotte combattant les moulins à vent sur son cheval, Rossinante (1863) par Gustave Doré

Le thème du bon jugement entrelacé à la folie hante Cervantès. Les « folies-Cervantès » seraient-elles, comme chez Rimbaud, des hallucinations ? C’est un mélange de sublime et de déraison dans une conscience pleine de bonté, de générosité, de morale.
L’amour du Chevalier errant pour Dulcinée tient autant de la folie pure que de l’idéal amoureux sublime inspiré du code de l’amour courtois. Florence Delay ajoute que le modèle de vie des chevaliers du Moyen-âge est ce qu’il y a de meilleur au monde : servir sa Dame, l’aimer de loin, sauver la veuve et l’orphelin, défendre les humiliés et les offensés, nourrir les pauvres, sont les idéaux les plus beaux qui soient pour un homme d’honneur. Et pourtant la dérision sourd à chaque page ! Avec cruauté, les sentiments nobles sont transformés en folie. Seraient-ce la faute de ces maudits enchanteurs ?

La question des enchantements

« La question des enchantements vient troubler le jeu d’un bout à l’autre des deux Parties, explique Pierre Brunel. Prenons seulement deux exemples : le combat contre les moulins à vent et la transformation de Dulcinée.
Don Quichotte prend alors des moulins à vent pour des géants contre lesquels il doit de battre, dans la Première Partie ; puis, dans la Deuxième Partie, il a la douleur de constater que Dulcinée, sa belle princesse lointaine, se présente, en fait, sous l’aspect d’une rugueuse villageoise. Quand il est obligé de comprendre ses erreurs, il croit que c’est un méchant enchanteur qui l’a berné. Il renverse le processus. »


Florence Delay, laisse parler son cœur et plaide la cause des folies-Cervantès : « Cervantès n’a-t-il pas raison ? Lorsque l’on est battu, roulé, escroqué, à la rue, ne vaut-il pas mieux se dire qu’on est poursuivi par de mauvais enchanteurs que par des hommes réels ?  Et Sancho, tout matérialiste et terre à terre qu’il soit, soutient et respecte les visions de son maître. » Sancho, ce villageois plein de bon sens, de naïveté, et parfois de bêtise, est absolument nécessaire au Chevalier errant qui ne pourrait accomplir sa vocation sans lui. Valet affectueux, protecteur et fidèle, Sancho témoigne, une fois de plus, que la plume de Cervantès, d’une infinie richesse, ne prive personne de son tour de parole, de son droit d’exister, quelle que soit sa condition.
À la mort du Chevalier à la triste mine, Sancho -lui qui avait les pieds sur terre !- supplie son maître de croire encore et toujours aux enchantements.

<i>Don Quichotte</i> par Alexandre Yevgenievich Jacovleff (1916)
Don Quichotte par Alexandre Yevgenievich Jacovleff (1916)

La mort de Don Quichotte : le temps du désenchantement est venu.

La perspective change tout soudain. Au réveil d’un sommeil de plus de six heures, profond comme le serait la mort même, le héros a les yeux dessillés. Cette illumination est due à Dieu et le mourant lui rend grâce. Il rend responsable de ses erreurs et de ses errances, de ses « aberrations », la lecture continuelle des livres de chevalerie. Pierre Brunel évoque Thomas Mann qui estime dans L a Traversée avec Don Quichotte que : « de cette désillusion, c’est le lecteur qui souffre le plus. Nous avions trop aimé « le spleen du grand cœur », nous avions trop participé à sa folie pour que nous puissions nous satisfaire d’un tel mode de disparition. » Tout lecteur, en effet, se met à pleurer à chaudes larmes, comme Sancho, à plaider, à le supplier de redevenir celui d’avant. C’est Sancho qui croit, non à ce qu’il n’a jamais lu, mais à ce qu’il a vécu avec son maître -ce que nous avons vécu nous-mêmes.

« Et redevenus enfants nous pleurons, conclut Florence Delay. Je ne connais rien de plus triste en littérature que la fin de ce livre. Je souhaite que nos auditeurs lisent et relisent Don Quichotte dans les traductions qu’ils veulent. Ce roman-là est captivant à chaque relecture !

Selon Pierre Brunel, toutes les traductions ont leur marque propre, leur qualité de langue, depuis la plus ancienne qui a des archaïsmes de langue jusqu’à la plus récente, la plus inventive de toutes. Mais chacun d’entre nous doit réfléchir au sujet de ce personnage. Il n’est pas une caricature, il nous touche, nous met en garde contre les dangers de l’existence ou ceux qui existent en nous-mêmes. Don Quichotte nous ressemble avec des appels au secours, avec le besoin d’autrui, avec un idéalisme à la fois nécessaire et décevant. Mais c’est, peut-être, le nécessaire qui l’emporte.

Pierre Brunel, directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne
Pierre Brunel, directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne

Pierre Brunel fut professeur de Littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de Littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en Littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de Littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationale de Littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : « Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et « Musique et musiciens ».

Miguel de Cervantès par G. Gómez Terraza y Aliena (1877)
Miguel de Cervantès par G. Gómez Terraza y Aliena (1877)

Bibliographie évoquée par Pierre Brunel et Florence Delay :

- Pierre Brunel , Don Quichotte et le roman malgré lui, Klincksieck, 2006

- Jorges Luis Borges, La Visera Fatal, 1906. Pierre Ménard, auteur du Quichotte, 1939 ; Un Essai autobiographique, 1970 ;

- Jean Canavaggio, Don Quichotte, du livre au mythe, Fayard. Don Quichotte I, traduction de César Oudin (1614), revue par Jean Cassou (1949), préface de Jean Canavaggio, Paris, Gallimard, Folio classique n°1900, 1988, tirage de 2005 ; Don Quichotte II, traduction de François Rosset (1618), revue par Jean Cassou (1949), Folio classique n°1901, 1988, tirage de 2005. Don Quichotte, précédé de La Galatée, traduction de Jean Canavaggio, Claude Allaigre et Michel Moner, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001 (tome I des Oeuvres romanesques de Cervantès, dir. Jean Canavaggio).

- Jean-Raymond Fanlo, Oeuvres-Don Quichotte ; Nouvelles exemplaires Miguel Cervantès, trad. Jean-Raymond Fanlo. Editeur : LGF/Livre de Poche, collection la Pochothèque

- Milan Kundera, Le Rideau, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

- Georg Lukàcs, La Théorie du Roman, Paris, Gonthier, 1971, ouvrage publié pour la première fois en allemand, 1920, Berlin

- Thomas Mann, Meerfahrt mit Don Quijote, 1935, Francfort, Fischer Verlag, 2003 ; La Traversée avec Don Quichotte, traduction de Fernand Delmas, Paris, Albin Michel, 1960, rééd. Avec une préface de Lionel Richard, Bruxelles, Complexe, Le Regard littéraire, 1986.

- Raymond Queneau, Les Fleurs bleues, Gallimard, 1965, rééd. Folio n°1000, 1978, nouveau tirage, 1998.

- Marthe Robert, L’Ancien et le Nouveau, chez Grasset, 1963, réédition Les Cahiers rouges.

- Ludwig Tieck traduction du Don Quichotte, première version intégrale en langue allemande (1799-1801).

- Louis Viardot, L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche,traduction de Louis Viardot, 1836, rééd. 1869, illustré des 370 compositions de Gustave Doré, gravées sur bois par H.Pisan.

Les pauses musicales de Pierre Brunel :

- Romances y Mùsicas, une des Romances chantée par Montserrat Figueras

- Mort de don Quichotte, chantée Par Chaliapine en 1933 dans le film de Pabst. Quatrième des 4 Chansons à Dulcinée de Jacques Ibert.

Florence Delay, de l’Académie française
Florence Delay, de l’Académie française
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