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Otto von Bismarck, père de l’unité allemande

par Jean-Paul Bled, une communication donnée à l’Académie des sciences morales et politiques
Communication de Jean-Paul Bled sur Otto von Bismarck prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 15 septembre 2003


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Référence : es001
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005
Jean-Paul Bled
Jean-Paul Bled

Jean-Paul Bled est professeur d’Histoire contemporaine à l’université Paris IV-Sorbonne et directeur du Centre d’études germaniques de Strasbourg.

Voici le texte de sa communication "Otto von Bismarck (1815-1898)" :

Otto von Bismarck ne fait pas partie de ces figures de l’histoire pour lesquelles les Français éprouvent spontanément de la sympathie. Il y a de bonnes raisons à cela : la dépêche d’Ems, la défaite de 1871, la perte de l’Alsace-Lorraine. Encore longtemps après, ces traces demeurent dans la mémoire collective. Celle-ci, sur laquelle les travaux des historiens ont rarement prise, tend à voir dans Bismarck l’incarnation du militarisme prussien, un père, sinon le père de l’impérialisme allemand. La caricature ne l’a-t-elle pas souvent montré coiffé du trop fameux casque à pointe ?

Notre propos n’est pas de réhabiliter Bismarck. Il n’en a nul besoin. Nous voudrions plutôt nous attacher à montrer que sa personnalité et son œuvre sont autrement complexes. Autrement complexes que l’image réductrice que la caricature nous en livre. Cela va de soi et nous ne nous y arrêterons pas. Mais autrement complexes, d’abord et surtout parce que Bismarck appartient à cette catégorie de figures de l’histoire dont la personnalité est marquée du sceau de l’ambivalence et que de cette ambivalence il fait une force. Ce talent à unir et à concilier des contraires avait déjà frappé les contemporains de Bismarck au point que Frédéric-Guillaume IV l’appelait le « réactionnaire rouge ». C’est aussi ce trait particulier que Lothar Gall, son plus récent biographe allemand, veut souligner quand, renversant les termes, il le décrit comme « un révolutionnaire blanc ».

Nous souhaiterions ordonner cet exposé autour de plusieurs interrogations. Les premières concernent naturellement l’unité allemande dont Bismarck fut le père.

Otto von Bismarck
Otto von Bismarck

Le débat roule d’abord autour de la question : Petite Allemagne ou Grande Allemagne ou, pour le dire autrement, du duel que l’Autriche et la Prusse se livrent jusqu’en 1866 pour la suprématie en Allemagne.

En second lieu, quand l’Empire allemand est proclamé, le 18 janvier 1871, à Versailles, cette unité prend-elle la forme d’un prolongement de la Prusse, en d’autres termes d’une Grande Prusse ou bien la Prusse va-telle s’absorber dans l’Allemagne ? Il conviendra encore de s’interroger sur les limites de cette unité, se demander si plusieurs catégories d’Allemands n’en sont pas tenus à l’écart.

Il faudra enfin s’intéresser à la politique extérieure de Bismarck. Après 1871, a-t-il posé les fondements d’une politique expansionniste et impérialiste ? Ou bien est-t-il plus légitime de penser que son action diplomatique a été principalement inspirée par le souci de consolider les acquis antérieurs ?

LES PREMIERES ARMES

Lorsqu’il entre en scène, en 1847, pour siéger à la Diète renforcée, convoquée par Frédéric-Guillaume IV, Bismarck est âgé de 32 ans. Encore taillé d’une pièce, il apparaît sous les traits du Junker raidi dans la défense des intérêts de son milieu. Il affiche des idées ultra-conservatrices qui le conduisent, en bonne logique, à combattre, l’année suivante la Révolution. Indigné des concessions que le roi s’est laissé arracher, il participe à la fondation du parti conservateur prussien et de son organe La Gazette de la Croix. D’ailleurs, en marge de son nom, Frédéric-Guillaume IV note cette remarque révélatrice : « à n’utiliser que lorsque les baïonnettes parleront en maître ».

Il faut bien pourtant le récompenser de son indéfectible fidélité à la Couronne. Après la Convention d’Olmütz, il est donc nommé, en 1851, représentant de la Prusse à la Diète de la Confédération germanique à Francfort, un poste diplomatique important où il va donner toute sa mesure et commencer d’évoluer.

Jusqu’à présent, Bismarck avait prôné des politiques fondées sur les principes conservateurs. Cette même fidélité au conservatisme devrait le porter à se prononcer, dans les affaires allemandes, pour une entente avec l’Autriche qui, dans la continuité du Saint Empire, préside, depuis 1815, la Confédération germanique. C’est la position de ses amis conservateurs, notamment des frères Gerlach, maîtres à penser du parti. Ce n’est plus celle de Bismarck. Dans l’accomplissement de sa mission à Francfort, il ne tarde pas, en effet, à constater que les intérêts de l’Etat prussien s’opposent souvent à ceux de l’Autriche. Or, en cas de conflit, il est résolu à donner la primauté aux intérêts de la Prusse.

Bismarck est-il, pour autant, parvenu, dès les années cinquante, à la conclusion que seule une guerre pourrait trancher le débat entre la Prusse et l’Autriche ? Sans doute convient-il qu’une entente avec l’Autriche serait la solution préférable. Encore faudrait-il que celle-ci en accepte les termes. Or cet accord devrait reposer sur un partage de l’Allemagne en deux zones d’influence, la première au nord du Main sous l’égide de la Prusse, la seconde au sud sous la responsabilité de l’Autriche. Mais Bismarck doute que Vienne n’agrée un compromis qui marquerait un recul grave pour la monarchie habsbourgeoise. En cas de refus, la guerre serait alors effectivement inévitable et, si le sort des armes lui souriait, la Prusse devrait trancher dans le vif et expulser l’Autriche d’Allemagne. Bref, si l’Autriche devait donner son accord à l’établissement d’un condominium austro-prussien sur l’Allemagne, Bismarck se satisferait de cette formule, mais tout en ne la considérant que comme une étape vers l’objectif final : l’organisation de l’Allemagne autour de la Prusse.

Ce ne sont pas là que des discours théoriques. En deux occasions, Bismarck invite les dirigeants prussiens à profiter des circonstances pour porter un coup fatal à l’Autriche. Lorsque, durant la Guerre de Crimée, celle-ci se rapproche de la coalition franco-anglaise, il préconise de l’attaquer, comme jadis Frédéric II profita des difficultés de Marie-Thérèse pour s’emparer de la Silésie. Son avis n’est pas suivi. Frédéric-Guillaume IV et son Premier ministre, Manteuffel, cherchent bien à contrarier les plans de Vienne, mais écartent toute idée d’une guerre d’agression. Bismarck récidive en 1859 face à la guerre qui oppose l’Autriche à la coalition franco-piémontaise. De nouveau, il propose que la Prusse ouvre un second front sur les arrières de l’Autriche et profite de l’occasion pour l’expulser d’Allemagne. Mais, de nouveau, les dirigeants prussiens refusent de le suivre.

Champion d’une politique trop audacieuse, Bismarck est éloigné de Francfort. En guise de compensation, il est envoyé en qualité d’ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il restera de 1859 à 1862, avant d’être nommé à Paris, deux postes prestigieux où il noue des contacts précieux et prépare l’avenir.

LE PERE DE L’UNITE ALLEMANDE

Septembre 1862 marque le tournant décisif dans la vie de Bismarck. C’est alors, en effet, qu’il est appelé par Guillaume Ier, le nouveau roi de Prusse, à la tête du gouvernement, un poste qu’il gardera jusqu’en 1890. A la vérité, le recours à Bismarck représente, pour le souverain, la carte de la dernière chance dans le conflit qui l’oppose à la diète de Prusse, dominée par les libéraux, sur un projet de réforme militaire. Les choses sont allées si loin que, pour bloquer cette réforme, la diète a refusé de voter le budget.

Face à cette crise, où le sort de la Prusse se joue peut-être, Bismarck reprend les habits du conservateur prêt à en découdre avec les libéraux. Puisque ceux-ci font barrage à la réforme voulue par le roi, il passera en force, ignorera la constitution, promulguera le budget et, avec lui, la loi militaire. C’est dans le contexte de cet affrontement que se place la fameuse scène où, se tournant vers les députés libéraux, il leur lance que les grands problèmes du temps se règleront, ni par des discours ni par des décisions prises à la majorité, « mais par le fer et par le sang », une phrase où certains ont voulu voir l’alpha et l’oméga de sa sagesse politique.

Les rapports de Bismarck avec les libéraux ne se réduisent pourtant pas à ce bras de fer. En charge du gouvernement, il entend naturellement travailler aussi à l’unité de l’Allemagne sous l’égide de la Prusse. Or, les libéraux sont d’ardents partisans d’un programme d’unification nationale ; plus, ils reconnaissent la vocation de la Prusse à prendre la tête de ce mouvement et, comme Bismarck, ils se prononcent en faveur d’une Petite Allemagne dont l’Autriche serait retranchée. Bismarck les prend encore à contre-pied quand, à la veille de la guerre avec l’Autriche, il inscrit parmi ses objectifs la convocation d’un parlement allemand. Si les dieux de la guerre sont avec la Prusse, le terrain est préparé à une entente avec les libéraux, du moins avec ceux qui placeront leurs aspirations nationales au-dessus de la défense des libertés. Certains taxeront Bismarck de « bonapartisme » pour se refuser à ses avances, mais la plupart choisiront de se rallier et, pour bien souligner le sens de leur démarche, se donneront le nom de « nationaux-libéraux ».

Le duel entre la Prusse et l’Autriche pour la suprématie en Allemagne est tranché, le 3 juillet 1866, à Sadowa, une date capitale dans l’histoire de l’Europe puisque cette bataille décide ensemble du sort de l’Allemagne et de l’Europe centrale. Le talent militaire de von Moltke achève sur le champ de bataille de Sadowa ce que Bismarck avait commencé d’entreprendre. Il reste à donner une conclusion politique à cette guerre. C’est de nouveau le rôle de Bismarck. Sanction de sa défaite, l’Autriche est expulsée du corps germanique. Le traité de Prague met fin à plusieurs siècles de présence habsbourgeoise en Allemagne. A l’inverse, si la Prusse s’agrandit en Allemagne de plusieurs territoires (Hanovre - Hesse-Cassel - Francfort - Schleswig-Holstein), elle s’abstient de toute conquête sur l’Autriche. Voulue par Bismarck, contre l’avis du roi et des militaires, pour qui il ne peut y avoir de victoire sans annexion, cette magnanimité a un sens. Pour Bismarck, maintenant qu’elle est exclue d’Allemagne, le conflit avec l’Autriche est clos. Ce serait obérer l’avenir que de lui faire subir en plus la perte de territoires. Il faut au contraire le préparer sur de nouvelles bases et laisser la porte ouverte à une alliance des deux monarchies, lorsque les blessures se seront cicatrisées.

Le triomphe de la solution petit-allemande n’en laisse pas moins huit millions d’Allemands en dehors du mouvement d’unification nationale. La rupture consécutive à Sadowa suscite chez les Allemands d’Autriche une interrogation sur leur identité qui va pousser certains d’entre eux jusqu’à souhaiter leur rattachement au Reich. Ces aspirations sécessionnistes ne rencontreront aucun écho chez Bismarck qui n’a jamais fait sienne la thèse selon laquelle les limites de l’Etat et de la Nation devraient coïncider. Une incorporation des Allemands d’Autriche à l’Empire allemand ne figurera à aucun moment, ni de près ni de loin, parmi les objectifs de sa politique. A ceux d’entre eux qui viendront lui exposer leur cause, Bismarck fera invariablement la même réponse, leur rappelant leur devoir de fidélité à l’empereur François-Joseph. Il n’est pas donc pas exagéré d’interpréter l’Anschluss de 1938 comme une revanche sur l’option petit-allemande de Bismarck.

Avec Sadowa, un pas important vers la constitution d’une Petite Allemagne sous direction prussienne vient donc d’être accompli. L’année suivante, une Confédération de l’Allemagne du nord est installée. Le roi de Prusse en est le président et son ministre-président le chancelier. Reste à faire entrer l’Allemagne du sud dans l’unité. Cet objectif risque de ne pouvoir être atteint sans une guerre avec la France. En 1866, Napoléon III avait donné son accord au plan de Bismarck à la condition qu’il ne franchît pas la ligne du Main séparant l’Allemagne du nord de l’Allemagne du sud. Dès lors qu’il en avait maintenant l’intention, la guerre devenait inévitable. Au surplus, une guerre avec la France aiderait à lever les résistances à la suprématie prussienne encore vives en Allemagne du sud, notamment au Wurtemberg et en Bavière.

Voulue par les deux parties, la guerre éclate en juillet 1870. De nouveau, la Prusse, soutenue par ses alliés allemands, triomphe. Mais, cette fois, Bismarck ne montre pas la même magnanimité à l’égard du vaincu. Non qu’il ignore qu’une annexion de l’Alsace-Lorraine laisserait en France une volonté de revanche qui compromettrait pour longtemps les relations entre les deux pays. Mais cet argument pèse moins lourd que la volonté d’utiliser cette annexion comme un instrument au service de l’unité allemande. La décision d’ériger l’Alsace-Lorraine en « terre d’Empire » (Reichsland) est claire à cet égard. Cette terre que les Allemands ont conquise ensemble, peut-être faudra-t-il que demain ils la défendent ensemble.

LA PRUSSE, L’ALLEMAGNE ET LES ALLEMANDS

Avant même la signature du traité de Francfort, l’Empire allemand a, en effet, été proclamé, le 18 janvier 1871, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. En dehors de quelques ajustements, la Constitution de l’Allemagne du nord a été étendue à toute l’Allemagne. C’est donc le moment de s’interroger sur la nature de cette nouvelle construction, sur cette Petite Allemagne dont Bismarck est le principal artisan et dont il devient le premier chancelier. Bismarck a respecté le fédéralisme qui, depuis les origines, règle l’organisation du corps germanique. Les 25 Etats constituant l’Empire conservent de très larges pouvoirs. Il en est même un, la Bavière, qui garde une représentation diplomatique dans certains pays, notamment la France. Et pourtant il n’échappe à personne que l’Empire allemand est fondamentalement une création prussienne. Sa fondation est l’aboutissement d’une volonté politique prussienne et le fruit de victoires prussiennes remportées d’abord sur l’Autriche, puis sur la France.

Alors faut-il parler d’une Grande Prusse ? Le poids de la Prusse se vérifie déjà à sa taille. A elle seule, elle couvre les trois-cinquièmes du territoire de l’Empire et les Prussiens comptent pour autant au sein de la population du Reich. Mais, par-delà ces données brutes, Bismarck a veillé à ancrer la suprématie de la Prusse dans la Constitution impériale. Sur le modèle prussien, celle-ci met en place un système de monarchie constitutionnelle, mais non parlementaire, dans lequel le Chancelier n’est responsable que devant l’Empereur, lui-même étant nécessairement le roi de Prusse. La Prusse dispose, en outre, au Bundesrat, la Chambre fédérale, d’une minorité de blocage grâce à laquelle elle pourrait contrer une hypothétique coalition des autres Etats. La loi des trois classes, faite depuis 1850 pour assurer aux conservateurs le contrôle de la diète de Prusse, constitue un autre verrou. Bismarck se garde de l’abroger, sachant qu’elle aiderait à annihiler tout risque de dérapage pouvant résulter de l’élection du Reichstag au suffrage universel direct.

Et pourtant, la fondation de l’Empire allemand peut appeler une autre lecture. Guillaume Ier ne s’y est pas trompé qui a longtemps regimbé à l’accepter, puis, ayant fini par suivre son chancelier, n’en a pas moins, le matin du 18 janvier 1871, cette phrase lourde de sens : « Aujourd’hui nous portons en terre la vieille Prusse ! ». Or, d’une certaine manière, ce propos est annonciateur de l’avenir, d’un avenir que Bismarck n’a pas voulu, mais ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un enfant échappe à la volonté de son père. Dans le sentiment des Allemands, la Prusse va, en effet, s’effacer progressivement derrière le Reich.

L’édification de l’unité allemande pose, sur le front intérieur, une ultime question. Mieux que quiconque, Bismarck sait combien son œuvre est fragile. Elle ne pourra s’enraciner, estime-t-il, qu’à la condition que soient neutralisées les forces hostiles à l’unité. Aussi part-il en guerre contre ceux qu’il appelle les « ennemis du Reich », les Reichsfeinde, au premier rang desquels il inscrit les catholiques et les sociaux-démocrates. Aux catholiques il reproche leur soutien passé à l’Autriche et leur allégeance à une autorité extérieure, allégeance encore renforcée par la proclamation récente du dogme de l’infaillibilité pontificale. Pour les empêcher de nuire, il lance, en 1871, le Kulturkampf. De leur côté, les sociaux-démocrates sont accusés de propager une idéologie qui, en mettant en avant la lutte des classes, non seulement menace l’ordre social, mais sape aussi l’unité de la communauté nationale. Comme il s’est attaqué aux catholiques, Bismarck fait voter, en 1879, une série de lois antisocialistes dans le but d’éliminer ce péril.

Ces offensives n’obtiennent pourtant pas les résultats escomptés. Aux agressions du Kulturkampf, les catholiques opposent une résistance qui finit par avoir raison de la détermination de Bismarck. De même les sociaux-démocrates traversent la crise sans plier. Bien que leur parti ait été dissous, ils peuvent présenter, à titre individuel, des candidats aux élections. Or, ceux-ci progressent dans la décennie 80 jusqu’à recueillir 19% des suffrages aux élections de 1890.

Faut-il pour autant parler d’échecs complets ? Bismarck n’est sans doute pas allé à Canossa. Il n’en a pas moins passé un compromis avec Léon XIII. La plupart des dispositions du Kulturkampf ont été abrogées ou mises en sommeil. Le Zentrum, l’expression politique du catholicisme, n’a pas été brisé. Mieux, celui-ci va s’affirmer comme une des principales forces du spectre politique allemand. Après l’avoir désigné comme un « ennemi du Reich », Bismarck en fait une pièce de son système politique quand il perd le soutien d’une partie des nationaux-libéraux, pour avoir fait passer, en 1879, une législation protectionniste. Peut-être faut-il voir aussi dans le souci marqué des catholiques allemands d’affirmer, par la suite, un patriotisme sans faille une réponse au Kulturkampf.

La répression menée contre les sociaux-démocrates n’est pas davantage parvenue à les éliminer de la scène politique. On se tromperait toutefois à s’en tenir à ce constat, car cette politique comporte un autre volet. Entre 1883 et 1887, Bismarck dote l’Allemagne du système de protection sociale alors le plus avancé en Europe avec trois grandes lois couvrant les risques majeurs que sont la maladie, la vieillesse et l’invalidité. Avec le temps, cette législation va favoriser une évolution à l’intérieur de la social-démocratie et du mouvement syndical ; elle contribuera, fût-ce indirectement, à la victoire de l’aile réformiste sur le courant révolutionnaire et, pour finir, aidera à une amorce d’intégration du monde ouvrier au sein de la société nationale qui trouvera son illustration, en août 1914, dans la décision du parti social-démocrate de soutenir l’effort de guerre.

« UN ETAT SATURE »

En fondant l’unité allemande, Bismarck a fait acte de révolutionnaire, méritant le surnom de « révolutionnaire blanc » que Lothar Gall lui a donné. Il n’a pas seulement modifié la carte et l’organisation politique de l’Allemagne, il a également bouleversé l’équilibre politique de l’Europe. Avec l’unification de l’Allemagne, l’Europe du traité de Westphalie est morte. Mais, à partir de 1871, Bismarck change d’habit. Il n’est plus question de bouleversement, d’expansion, de conquêtes. La politique extérieure de Bismarck vise maintenant à consolider l’acquis de 1871. « Nous appartenons aux Etats saturés », explique-t-il. Après avoir culbuté l’ordre européen, Bismarck, pour les deux prochaines décennies, se transforme en disciple de Metternich et mène une politique conservatrice de défense du statu quo.

Bismarck se fixe désormais pour priorité d’isoler la France d’où peut venir la principale menace. S’il lui arrive de brandir l’arme d’une guerre préventive, comme en 1875 et en 1887, il l’utilise avant tout comme un moyen de pression. En fait, c’est sur la diplomatie qu’il compte pour parvenir à ses fins. Ainsi il s’emploie à dresser un « cordon sanitaire » autour de la France dans le but de l’empêcher de trouver un allié parmi les autres puissances européennes. Il met notamment un soin particulier à désamorcer l’antagonisme austro-russe dans les Balkans et, dans cette perspective, s’attache à unir Vienne et Saint-Pétersbourg dans un même système diplomatique. Exercice difficile, s’il en est, puisque, après la crise orientale de 1875-1878 et le Congrès de Berlin, il doit remettre l’ouvrage sur le métier et bâtir un second système diplomatique. Par le moyen de pression de l’alliance avec l’Autriche-Hongrie, conclue en 1879, à laquelle l’Italie se joint en 1882 pour former la Triplice, il réussit à renouer le lien avec la Russie. Jusqu’à son départ en 1890, il œuvre à le maintenir, coûte que coûte, malgré la crise bulgare de 1887, malgré l’aggravation des tensions austro-russes, sachant trop bien qu’une rupture conduirait immanquablement la Russie à se tourner vers la France.

En second lieu, le système bismarckien, dans le droit fil de la tradition prussienne, est un système continental. S’il initie la politique coloniale de l’Allemagne, Bismarck entend bien ne lui donner qu’un développement limité. Par rapport aux enjeux européens, il tient cet engagement pour secondaire, comme en témoigne ce propos tenu à un partisan d’une politique coloniale à tout crin : « Ici se trouve la Russie, la France est là et, nous, nous sommes au milieu. La voilà ma carte d’Afrique ! ». C’est dire aussi qu’il n’entre pas dans ses intentions de doter l’Allemagne d’une importante force navale. Une telle option ne s’accorderait pas avec les objectifs de sa politique. Au surplus, il provoquerait inutilement l’hostilité de l’Angleterre avec laquelle il s’emploie, au contraire, à entretenir de bonnes relations.

Après l’avoir exercé durant vingt-huit ans, Bismarck quitte le pouvoir en 1890. Autant que des désaccords politiques, la volonté du jeune Guillaume II, monté sur le trône deux ans plus tôt, d’être le seul maître est à l’origine de ce départ. Bismarck a encore huit ans à vivre. Or, dès son vivant, un culte se forme autour de l’illustre vieillard, célébré comme la figure tutélaire de la nouvelle Allemagne. Il est l’objet de pèlerinages dans ses résidences de Varzin ou de Friedrichsruhe. Les villes allemandes se couvrent de statues à sa gloire. Plus de 500 sont ainsi érigées entre1890 et 1918. L’une d’entre elles est placée, en 1901, devant le Reichstag.

Et pourtant, sur des points essentiels, les successeurs de Bismarck s’éloignent de son héritage. Il accordait une place centrale à la Russie dans son système diplomatique. Or, Guillaume II s’abstient de renouveler, en 1890, le traité de contre-assurance signé avec elle en 1887. Trois ans plus tard, comme Bismarck l’avait redouté, l’alliance franco-russe est conclue. S’il avait établi l’hégémonie allemande en Europe, Bismarck s’était gardé d’engager le Reich sur les voies de l’impérialisme. Or, Guillaume II met en œuvre une Weltpolitik qui prétend élargir les intérêts de l’Allemagne aux dimensions de la planète. En accord avec cette nouvelle orientation, l’amiral von Tirpitz lance, en 1898, un programme naval ambitieux qui, en vertu d’un effet boomerang, porte, en 1904, l’Entente cordiale sur les fonts baptismaux. Bismarck avait sans doute fait le choix d’une alliance d’une alliance avec l’Autriche-Hongrie, mais il la concevait comme une pièce du triangle formé avec la Russie. Il s’était fixé pour règle de ne jamais suivre Vienne dans le chaudron balkanique. Or, c’est précisément ce sage précepte que Guillaume II et le Grand Etat-Major oublient en juillet 1914.

Dans une lettre à sa femme Johanna, Bismarck se définit comme un « accoucheur ». Accoucheur, il l’a été, en effet, comme tous les grands bâtisseurs. Bismarck fut et reste le bâtisseur de l’unité allemande. Cette partie de son œuvre, la plus importante, a résisté aux atteintes du temps. Et Dieu sait qu’elles furent nombreuses au cours du siècle écoulé. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’unité allemande a failli sombrer. Voici encore quinze ans, bien peu auraient parié sur une réunification de l’Allemagne. Et pourtant, dès qu’une brèche apparaît dans le mur de la dictature, les événements se chargent de montrer que c’est la division qui est artificielle. Lorsqu’elles crient Wir sind ein Volk (Nous sommes un peuple !), les foules des villes est-allemandes mettent leur pas dans ceux de Bismarck.

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