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La chasse au Moyen Âge : l’accomplissement d’un rituel, avec (déjà) un code de bonne conduite !

Le cerf, l’ours, l’oiseau, le lapin ? Suivez la piste avec l’historien Michel Pastoureau
De tous temps, la chasse a représenté pour les hommes un moyen de se nourrir et de se vêtir. Mais, à côté de cette fonction utilitaire, au Moyen-âge, elle était riche de significations politiques, morales et religieuses, reflétant les structures et les modes de pensée de la société. L’historien Michel Pastoureau, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, est l’invité d’Anne Jouffroy pour évoquer ce sport, cet art de vivre et ce divertissement, très codifié. Qui chassait ? Comment chassait-on ? Pourquoi et comment l’Église instaura-t-elle un nouvel art de chasser ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : HIST692
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/hist692.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida7628-La-chasse-au-moyen-age-l-accomplissement-d-un-rituel.html
Date de mise en ligne : 25 septembre 2011


Rois, nobles, bourgeois, paysans,, tous chassaient. Chaque groupe social avait son type de chasse. Les peintures, les enluminures, les tapisseries, les fanfares, les contes, les traités de chasse – dont les deux fameuses compilations du Roi Modus et de Gaston Phébus - nous renseignent sur les techniques, les tenues, les usages et l’éthique de la chasse médiévale.

Le roi, le prince, le seigneur se devaient de chasser

La chasse, en milieu aristocratique, était d’abord et avant tout un rituel. Un roi qui n’aimait pas chasser, était suspect. Il devait se forcer à le faire pour bien remplir son métier de roi. Saint Louis, à qui la chasse répugnait, fut obligé d’assumer cette fonction royale essentielle.
Michel Pastoureau précise que ce rituel, pour la vénerie, était particulièrement bruyant : « Au fond, la fonction première de la chasse, c’était de faire du bruit ! ».

L’ Église inversa la hiérarchie des valeurs entre l’ours, le sanglier et le cerf

Les Romains, les Germains, les Celtes, les Slaves n’aimaient pas chasser le cerf parce que le cerf fuit et qu’ il n’y a pas de corps à corps dans un combat ultime entre le chasseur et le gibier. La chasse à courre à l’ours et au sanglier était violente, mais le chasseur y avait la sensation de capter la puissance de l’animal sauvage. Cette chasse ancestrale, pratiquée encore pendant le haut Moyen Âge, exigeait un contact charnel, un affrontement physique entre l’homme et l’animal, avec des échanges de souffles, de sangs. Cette intimité bestiale terrifiait les théologiens qui y voyaient, à juste titre, des traces des traditions païennes. l’Eglise chercha à imposer la chasse au cerf, moins brutale ; il lui fallut un demi-millénaire pour parvenir à modifier les mentalités. Au XIVe siècle, l’affaire fut entendue : tous les traités de vénerie glorifiaient la « belle chasse au cerf » au détriment de la courre à l’ours et au sanglier.

Le livre de chasse de Gaston Phébus

Pendant les années 1385-1388, Gaston Phébus, comte de Foix, vicomte de Béarn, grand chasseur dans les montagnes pyrénéennes, compila un Art de chasser encore lu passionnément au XVIIe siècle. Ses manuscrits, décorés de magnifiques enluminures, puis imprimés à partir du XVe siècle traversèrent presque tout l’Ancien Régime.
Comme dans les nombreux autres traités médiévaux de fauconnerie et de vénerie, Phébus y évoquait les techniques de chasse, bien sûr, mais aussi des codes de bonne conduite. Par exemple :
- l’obligation du partage. Le prince chasseur ne devait rien garder pour lui mais « faire largesses » auprès de ses veneurs et de ses chiens, qu’il fallait savoir récompenser.
- Respecter un certain nombre d’interdits : ne pas chasser en telles circonstances, tels jours, sur tels territoires.
- Ne jamais oublier, enfin, qu’un chasseur devait se montrer bon chrétien.

La chasse au vol

Elle apparut en Europe juste avant l’An Mil, à partir du moment où l’occident chrétien entra en contact avec la culture musulmane qui, elle-même, l’avait empruntée aux peuples de l’Asie centrale. Elle devint une grande chasse courtoise occidentale aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles.
Thème courtois par excellence, cette chasse princière très technique et silencieuse était pratiquée aussi par les femmes.
On chassait au vol, comme à courre, des gibiers que l’on ne consommait pas. Preuve, encore, que la chasse, dans la noblesse, était un rituel et non une recherche de nourriture. Ce n’était pas le cas pour les chasses aux petits animaux, plus au moins autorisées aux couches populaires selon les pays et les périodes. En Angleterre, seuls le roi et les grands seigneurs pouvaient chasser. Les autres braconnaient.

Le braconnage

Les traités de vénerie ne parlèrent pas, ou à peine, du braconnage pourtant très répandu dans ces époques d’austérité économique pour les couches sociales défavorisées, alors que le gibier - petits et grands animaux – pullulait.
Ce sont les documents judiciaires qui nous apprennent que le braconnage était omniprésent dans tout l’occident médiéval. À la différence de l’époque moderne, le Moyen-âge ne punissait pas les braconniers de peines de prison sévères, et encore moins de peines de mort. Une vache, un cochon, un mouton, des amendes « en nature », étaient demandées selon l’ampleur du délit. Il faut noter que les paysans braconnaient essentiellement les oiseaux, les lièvres et les lapins, rarement le chevreuil, le cerf, le sanglier et encore moins l’ours, dont la présence dans les forêts recula entre le haut et le bas Moyen-âge.

L’Église, l’ennemie de l’ours

Pour éradiquer les cultes païens de l’ours, toujours répandus après l’An Mil, l’Église chercha à déprécier le fauve brun et velu, animal totem depuis la préhistoire. Elle créa des légendes hagiographiques mettant en scène des saints plus forts que l’ours, la plus forte des bêtes sauvages. Ces saints, à qui l’ours devait obéissance, portaient des noms ursins : saint Ursin, patron du Berry ; saint Ours, patron d’Aoste ; saint Ursinien ; sainte Ursule ; saint Bruno (dans le Roman de Renart, l’ours s’appelait Brun), etc.
Cette récupération chrétienne des rites immémoriaux autour de l’ours, illustra magnifiquement la réussite de l’implantation de la chrétienté dans les mentalités occidentales.
Saint Eustache, centurion romain converti, et Saint Hubert, gentilhomme ardennais patron des chasseurs toujours prié et honoré au XIXe siècle, en furent des exemples restés célèbres dans La Légende dorée.
Eustache, au début de l’ère chrétienne, et Hubert au Moyen-âge, rencontrèrent au cours d’une chasse un cerf crucifère (une croix placée entre les bois du cerf). Cet animal fortement christologique reprocha aux futurs saints de vouloir le tuer. Le texte hagiographique força, pour ainsi dire, les traits d’une réalité historique supposée.
Les racines du christianisme populaire, mises en places par les théologiens, se nourrirent du terreau cynégétique médiéval. En retour l’Église façonna la chasse, cette activité hautement morale.






En savoir plus :

- La chasse et ses adeptes, du braconnier au grand prélat ! par Bertrand Galimard Flavigny
- Les animaux ont-ils des droits ? par Renaud Denoix de Saint-Marc de l’Académie des sciences morales et politiques
- Canal Académie vous invite à découvrir le Dictionnaire amoureux de la Chasse de Dominique Venner, aux éditions Plon.






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