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Don Juan au cinéma, dialogue entre Jean Tulard et Françoise Thibaut, de l’Académie des sciences morales et politiques (4/5)

Louis Jouvet, Erol Flynn, Fernandel... pour incarner Don Juan, nul besoin d’être beau !
Le 7ème art ne pouvait exclure Don Juan de son panthéon ! En effet il n’est aucune muse qui n’ait été séduite par ce personnage charmeur et friand d’aventures en tous genres. Le cinéma ne pouvait donc pas lui résister. Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, reçoit l’académicien cinéphile Jean Tulard pour nous parler de ce conquérant des dames et des arts. Au programme : l’éternel séducteur face à la caméra.


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Émission proposée par : Françoise Thibaut
Référence : CARR767
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/carr767.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 15 mai 2011
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Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques s’entretient avec Jean Tulard, membre de cette même académie depuis 1994, au sujet du mythe de Don Juan au cinéma :

- Françoise Thibaut : « Don Juan, cette vision de la beauté masculine conquérante dans l’esprit des femmes, Don Juan, ce grand mythe, a-t-il eu de la chance avec la pellicule ? »

- Jean Tulard : « Tout d’abord, je voudrais protester ; il n’est pas obligatoire que Don Juan soit beau. Je me souviens avoir vu Louis Jouvet à son déclin, il n’était plus tout jeune, au théâtre de l’Athénée, dans le rôle de Don Juan. Jouvet n’a jamais eu l’image d’un play-boy mais il a pourtant été magnifiquement Don Juan. D’ailleurs, si vous me demandiez quel est, selon moi, le Don Juan que je mettrais en exergue, ce serait celui de Jouvet.
Le cinéma effectivement ne pouvait que s’emparer de Don Juan, et cela, pour deux raisons : la première est que Don Juan est un personnage de théâtre, puisque de Molière à Montherlant, cette pièce a été constamment mise en scène, or le cinéma va toujours chasser sur les scènes théâtrales ; d’autre part, parce que ce personnage de séducteur impénitent peut être à la fois tragique ou comique. Le cinéma ne pouvait donc que s’emparer à son tour de Don Juan.
Dès le cinéma muet, une bonne vingtaine de films traitent le sujet de façons diverses, en présentant un personnage de Don Juan drôle, ou tragique, ou fade, ou piquant…
Le premier grand film qui parle de Don Juan est le film de Marcel L’Herbier, un film rare, que, beaucoup de nos auditeurs, je le crains, n’ont pas eu l’occasion de voir ; il s’agit de Don Juan et Faust de Marcel L’Herbier,1922 ; une copie existe à la cinémathèque. Ce premier Don Juan au cinéma, est un Don Juan manipulé ; il est l’objet de l’amour de Donna Anna, mais Faust, qui lui aussi est amoureux de Donna Anna, s’arrange pour prévenir le père de celle-ci qui défie en duel Don Juan. Don Juan tombe dans ce piège et tue en duel le père de son amoureuse ; Faust envoie la pauvre Donna Anna au couvent parce qu’elle lui résiste… Ce film, adapté du livre Don Juan und Faust de Christian-Dietrich Grabbe, est la rencontre des 2 mythes : Faust le mythe germanique - le mythe du nord - et Don Juan - le mythe du sud.
À la fin du film, Don Juan enlèvera Donna Anna de son couvent. Nous sommes-là à l’époque du cinéma expressionniste, du cinéma à effet, à flou artistique, et ce premier film présente un Don Juan très différent du Don Juan, grand seigneur libertin de Molière.
L’acteur américain, John Barrymore (né Blythe le 15 février 1882 à Philadelphie, mort le 29 mai 1942 à Hollywood), interprétera le Don Juan filmé en 1926 par Alan Crosland (réalisateur scénariste et producteur américain né le 10 août 1894 à New York). John Barrymore sera à l’écran un Don Juan séducteur et surtout ferrailleur.
Mais selon moi, le Don Juan par excellence à l’écran, reste et restera l’incarnation, l’interprétation du divin, du sublime, de l’extraordinaire Errol Flynn, un Don Juan lui aussi duelliste. Errol Flynn, qui fut aussi bien Robin des bois, que le nettoyeur de ville dans les Conquérants, est, par son côté séducteur à la ville comme à l’écran, le plus beau probablement de tous les Don Juan, avec sa fine moustache, son courage, son humour.
Errol Flynn connaîtra la mort que rate Don Juan puisque cette star américaine sera emportée d’une crise cardiaque, dans les bras d’une femme.
C’est ainsi en effet que finit Errol Flynn, ce Don Juan que les hommes haïssent, et au sujet duquel ils feront courir toutes sortes de rumeurs et calomnies…
Puis au cinéma, apparaît le Don Juan caricatural, le Don Juan filmé par John Berry avec dans le rôle titre l’acteur Erno Crisa, tout à fait bellâtre mais sans plus. Ce Don Juan a pour valet Sganarelle, le Leporello campé dans ce film par Fernandel. Le film met en scène la substitution : Don Juan en a assez de mener cette vie où il est poursuivi constamment par les maris jaloux, il décide donc de laisser la place à son laquais Fernandel, devenant alors le laquais de son propre laquais. C’est bien la caractéristique de ce film, dans lequel Fernandel, qui connait de plus grands succès que son maître, démontre, encore une fois, que Don Juan n’a pas besoin d’être beau, non, c’est un mythe absurde. Fernandel réussit parfaitement dans ce rôle de séducteur et après tout il n’était pas si mal que ça, et puis vous le savez, il savait faire rire… et ne dit-on pas qu’une femme qui rit est une femme désarmée… C’est bien là un autre aspect du mythe.
Vous avez aussi le comble du ridicule avec Don Juan qui devient une femme, et c’est Brigitte Bardot qui joue ce rôle-titre dans le film épouvantable, Don Juan 73 de Roger Vadim dont la seule astuce aura été de prendre le contre-pied du mythe : Don Juan est une femme qui va faire des ravages sur les hommes. À vrai dire, André Gide avait déjà exposé cette idée dans son journal. Vadim pensait sans doute retrouver tout le succès qu’il avait eu avec Et Dieu créa la femme, mais son Don Juan 73 s’est écroulé. »
- Françoise Thibaut : « Il y a aussi le Don Juan cérébral, torturé, que l’on retrouve par exemple dans la production de Marcel Bluwal avec Michel Piccoli et Pierre Brasseur ? »

- Jean Tulard : « Ces créations sont dans la ligne directe de Jouvet, le Jouvet de l’Athénée ; cela donnera aussi le Don Juan de Jacques Weber, personnage grisonnant, fatigué, désabusé, qui finalement, vous avez raison de le dire, devient cérébral. C’est-à-dire que l’on compte les conquêtes un peu comme un cinéphile recense tous les films qu’il a vu de Laurel et Hardy… »

- Françoise Thibaut : « Il devient le comptable de son ennui »

- De nos jours, qui incarne "Le Don Juan" au cinéma ? Vittorio Gassman ? Ce Gassman qui a la réputation d’être très souvent détestable avec les femmes...

- Jean Tulard : « C’est Don Juan, le fanfaron. À mon sens, si je devais monter un Don Juan classique ce serait Gassman en dehors d’Errol Flynn. Mastroianni aussi, c’est un italien. N’oublions pas Raimondi dans le film de Losey. Mais Losey filme l’opéra de Mozart, c’est tout ; il le filme magnifiquement, c’est un chef-d’œuvre, mais c’est l’opéra. Quant au Don Juan avec Marlo Brando, c’est le Don Juan DeMarco de Jeremy Leven en 1995, ou l’histoire d’un jeune homme qui tente de se suicider. Ce jeune homme c’est Johnny Depp, acteur américain très intéressant, fascinant, ambigu qui a beaucoup tourné pour Tim Burton. Ce personnage d’une certaine complexité est désespéré et veut se suicider à cause de son histoire sentimentale avec Donna Anna interprétée par Faye Dunaway. Il est sauvé par le docteur Mickler qu’interprète Marlon Brando. Alors évidemment lorsque vous apprenez que le rôle de Don Juan c’est le personnage joué par Jonnhy Deep qui le représente, vous vous dites c’est idiot, il y a une erreur de casting, c’est Marlon Brando qui aurait dû être Don Juan…Mais Marlon Brando n’est pas un Don Juan. Voyez, si vous comparez la beauté de Marlon Brando à celle de Gassman qui est le Don Juan tel que nous le rêvons - parce que Gassman est distingué, aristocrate, fin - nous constatons qu’il faut à Don Juan de la prestance… »

-  La notion de Don Juan s’intègre-t-elle à la culture américaine tellement puritaine ?

- Jean Tulard : « Il est immédiatement foudroyé, le code Hays sous la forme du commandeur le broie instantanément, ou alors il faut qu’il soit comme Errol Flynn, car au fond le Don Juan d’Errol Flynn c’est une sorte de Robin des bois qui continue. C’est quelqu’un qui se bat en duel pour les beaux yeux d’une belle. »

- Françoise Thibaut : « Qui va au-delà des règles ? »

- Jean Tulard : « Voilà, le vrai Don Juan. On n’a pas tourné Don Juan, la pièce mise en scène par Jouvet, toutes les mises en scène de Jouvet sont perdues. Knock demeure, parce que Jouvet avait mis en scène cette pièce pour le cinéma, mais nous n’avons pas son Don Juan.
Mais en revanche, nous avons un autre moment sublime et, s’il fallait en terminer là, c’est par là que je terminerais : c’est dans le film la fin du jour de Julien Duvivier, de vieux acteurs sont là, en maison de retraite, il y a Michel Simon, Victor le Grotesque, Victor Francen, qui tient toujours des rôles de ganache héroïque, de cocu magnifique et puis il y a Jouvet. Et à un moment donné du film, Jouvet récite l’une des tirades du Dom Juan de Molière..."



En savoir plus :
- Sur Jean Tulard de l’Académie des sciences morales et politiques
- Visionnez les extraits du Don Juan de Crosland avec John Barrymore en cliquant ici et ici
- Errol Flynn interprète Don Juan
- Redécouvrez Don Juan vu par Marcel Bluwal et écoutez l’avis de Michel Piccoli sur cette adaptation
- Suivez un extrait du Making-of du Don Giovanni de Losey et écoutez le fameux Air du Catalogue ainsi que le final
- Visionnez la bande-annonce de Don Juan Demarco
- Et redécouvrez nos émissions : Florence Delay : Don Juan pourrait-il être aimable ou sincèrement aimé ? (3/5) ; Leporello, valet de Don Giovanni ; Don Juan ou l’éternel mythe moderne (1/5) ; Don Juan : à la source du mythe littéraire, avec Florence Delay, de l’Académie française (2/5) ou parcourez notre rubrique Carrefour des Arts






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