Le Club

Découvrez le club Canal Académie et créez votre compte dès maintenant pour profiter des avantages, des exclusivités, des services...

Découvrir le Club

Proche et lointaine : Jeanne d’Arc

par Philippe Contamine
Jeanne d’Arc - communication de Philippe Contamine prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 23 juin 2003.


Télécharger le fichier sur votre ordinateur
Références émission afficher

Référence : es007
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es007.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida116-Proche-et-lointaine-Jeanne-d-Arc.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Voici le texte de la communication de Philippe Contamine sur Jeanne d’Arc :

"Je suis d’autant plus sensible à cette invitation, la deuxième en dix ans de la part de votre Compagnie, qu’au vu du thème de cette année Jeanne d’Arc est le seul personnage retenu qui soit antérieur au XVIIe siècle. Il est vrai qu’elle appartient aussi à l’histoire contemporaine, depuis le XIXe, dès lors que sa figure et son souvenir n’ont cessé d’intéresser, d’intriguer et de fasciner non seulement les historiens mais aussi les poètes et les dramaturges, les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les cinéastes, les politiques (tout récemment encore un ancien Premier ministre), en sorte que son image, vénérée, admirée, critiquée, contestée, raillée, est demeurée présente jusqu’à nos jours, non seulement en France mais aussi dans une grande partie du monde. Assez régulièrement, Jeanne d’Arc suscite des interrogations, des polémiques, voire des « révélations » sensationnelles ou incongrues. Assez régulièrement tel amateur en mal de publicité prétend dénicher son armure, retrouver ses reliques ou encore découvrir une fresque ou une miniature du temps censée la représenter. Pour peu qu’on ne soit pas allergique à une certaine sensibilité que je qualifierais de « catholique et française », des formules qu’elle a prononcées ou dictées ou qui lui ont été attribuées chantent encore dans la tête, démontrant que la « Fille Dieu », la « fille au grand coeur », toute jeune et humble paysanne qu’elle fût, ne sachant, de son propre aveu, ni A ni B, ne manquait pas de style et surtout était imprégnée, comme le constatait Bergson, de la plus authentique spiritualité. A ce titre, pas moins de quatre de ses logia (risquons le mot) figurent dans le dernier catéchisme universel de l’Eglise catholique. C’est dire que, bien qu’à un moindre degré qu’il y a un siècle ou un demi-siècle, Jeanne d’Arc fait partie de l’historial toujours vivant et visité de notre mémoire. Peut-être la plus belle histoire du monde, disait le philosophe Alain, l’une de celles encore que, dans sa vérité et dans sa tragique simplicité, il est profitable et passionnant de raconter aux enfants.

Au sein des multiples aspects de l’histoire de la Pucelle qui retiennent l’attention des spécialistes, six, me semble-t-il, sont notoirement importants :

Comment et pourquoi Jeanne d’Arc a-t-elle été officiellement acceptée par Charles VII, ce qui présentait, on l’oublie trop souvent, de très gros risques en cas d’échec ?

Jeanne d’Arc en tant que chef de guerre

- l’échec de l’assaut de Paris, le 8 septembre 1429 - un véritable tournant dans son épopée ;
- les dimensions et les enjeux exacts du coûteux et exceptionnel procès d’Eglise qui lui fut fait, des semaines durant ;
- les motifs de l’abandon où Charles VII l’a laissée après sa capture sous les murs de Compiègne le 23 mai 1430 ;
- et, plus radicalement encore, le problème de sa crédibilité : ou bien en effet on admet le caractère divin ou surnaturel de ses Voix et alors on a le plus grand mal à accepter, de nos jours, que le Dieu de bonté (qui n’est plus le Dieu des armées) ait cautionné cette guerrière manifestement exaltée et ait pris parti dans une querelle purement dynastique ou politique, ou bien on ne l’admet pas et alors le recours à l’explication par le dérangement mental, sous une forme plus ou moins accentuée ou atténuée, est inévitable, quitte à ce que l’on s’en tire par quelque artifice poétique, telle George Sand lorsqu’elle écrit : « Le paysan n’a d’autre histoire que la tradition et la légende. Son cerveau n’est pas semblable à celui de l’habitant originaire des cités. Il a la faculté de transmettre à ses sens la perception des objets de sa croyance, de sa rêverie ou de sa méditation. C’est ainsi que Jeanne d’Arc entendait bien réellement les voix célestes qui lui parlaient. C’est être impie envers l’humanité que de l’accuser d’imposture. Elle était hallucinée, et pourtant elle n’était pas folle ». On a beaucoup écrit dans ce registre, avec plus ou moins de pertinence.

Faute de pouvoir traiter ici, même succinctement, chacun des six points en question, ma démarche visera à souligner la difficulté que nous éprouvons, de notre point de vue rationnel et désenchanté, à pénétrer au cœur de la mentalité religieuse et politique du XVe siècle et surtout elle visera à mettre en relief l’étrangeté ou l’altérité de son époque et de son parcours notamment à partir du problème de la prophétie.

Ayant succédé en 1985 à Régine Pernoud en tant que directeur du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans et ayant exercé ces fonctions pendant un lustre, j’ai été frappé par deux réactions de la part du public qui le fréquentait à des titres divers :

Jeanne d’Arc (Basilique du Bois Chenu)
Jeanne d’Arc (Basilique du Bois Chenu)
© Francis Montignon
  1. le nombre élevé de ceux qui affirmaient, j’imagine en toute bonne foi, être issus de la famille de Jeanne d’Arc et notamment de son frère Pierre, alors qu’un texte du temps le déclare formellement dépourvu de descendance, et qui me demandaient d’étayer leur conviction (pour l’anecdote, déjà Alfred de Musset avait cette prétention) ;
  2. le nombre des habiles ou des semi-habiles, des prétendus réalistes qui refusaient la vérité « officielle » sur Jeanne d’Arc (née à Domremy, peut-être le 6 janvier - jour des rois, jour de l’Epiphanie - de l’année 1412, du légitime mariage de son père l’honnête laboureur Jacques d’Arc et de sa mère la dévote Isabelle Romée, et morte au bûcher de Rouen le 30 mai 1431), voyant dans cette version « autorisée » une tromperie intéressée à l’intention des naïfs, et qui, développant une thèse apparue pour la première fois pendant le Premier Empire, sous la plume de Pierre Caze, sous-préfet de Bergerac, la voulaient née de l’union adultérine d’Isabeau de Bavière, reine de France et épouse du malheureux Charles VI, et du frère de ce dernier Louis, duc d’Orléans. Suivie d’un mystérieux transfert en Lorraine, cette naissance illégitime, qui en faisait une « princesse royale », expliquerait notamment la facilité avec laquelle elle put obtenir une audience publique auprès de son demi-frère Charles VII, dans la grande salle illuminée du château de Chinon, sans doute le 6 mars 1429, et les responsabilités militaires qui lui furent alors confiées (somme toute, comme l’a écrit plaisamment une historienne américaine, il fallait cette bâtarde de la maison de France pour convaincre le dauphin que lui au moins n’était pas bâtard). Mais du même coup, poursuivent mes interlocuteurs, il est impensable que Charles VII l’ait abandonnée à son triste sort, si bien qu’il y aurait eu à point nommé une discrète substitution, avec la complicité bien sûr des Anglais, et qu’une inconnue aurait péri à sa place, le visage dissimulé (« embronché », comme les pleureurs du tombeau de jean de Berry) sous un capuchon. Aussi bien (et le fait, cette fois, est avéré), pendant quelques années, on la suit à la trace - mariage et maternité compris - en Lorraine et ailleurs sous le nom de Claude ou de Jeanne-Claude des Armoises. Une parenthèse ici : si, en toute honnêteté, il n’existe pas pour l’historien de métier l’ombre d’une preuve de la naissance royale de Jeanne d’Arc, en revanche, il est de fait que l’apparition d’une soi-disant Pucelle à Cologne puis à Metz en 1437 suscita un fol espoir de la part de nombre de ses anciens partisans (en gros les Français du royaume de Bourges, y compris ses propres frères, sans doute mécontents de l’oubli où ils étaient tombés et qui la reconnurent alors formellement). Ces « bons et loyaux Français » ne pouvaient se résigner à sa condamnation et à sa fin, ignominieuses dans le contexte du temps, et ce sont les adversaires de Jeanne d’Arc (les Anglais et surtout les Bourguignons) qui se gaussèrent de la naïveté des « survivantistes », prompts à prendre leurs désirs ou leurs regrets pour des réalités. L’affaire doit être comprise dans la thématique de la survivance imaginaire des grands personnages, dont on connaît d’assez nombreux exemples dans l’Histoire, tels Alexandre le Grand, Frédéric Barberousse, Baudouin de Flandre et Charles le Téméraire.

Il n’empêche que la réaction de mes interlocuteurs sceptiques ou décillés était en soi éclairante : comment admettre en particulier la facilité d’accès de Jeanne auprès du « gentil dauphin », comment admettre qu’elle se soit montrée si à l’aise, plusieurs mois de suite, à la cour de France, encourageant son « beau duc » jean d’Alençon, rabrouant le terrible Arthur de Richemont, connétable de France, prodiguant des conseils et des avis aux uns et aux autres avec une autorité, je dirais un aplomb susceptible, à bon droit, de dérouter nos contemporains ? Comment l’admettre sinon précisément en essayant d’appréhender les conditions originales de la vie politique à la fin du Moyen Age ? Même les prophètes avaient leur place au sommet du pouvoir, tutoyant au besoin - ainsi l’aurait fait Jeanne d’Arc - la majesté royale.

L’historien se doit de travailler sur des sources, quelle que soit leur nature, et de les étudier de la façon la plus critique et aussi la plus éclairée possible. Il se doit de n’en laisser de côté aucune et de les mettre en perspective, ce qui n’est pas toujours facile, surtout dans le cas qui nous retient tant il comprend de textes complexes, d’un maniement malaisé, et tant il y a chez lui un caractère d’unicité.

Or, le corpus des documents contemporains sur Jeanne d’Arc parvenus jusqu’à nous, qu’ils aient été produits de son vivant ou bien après sa mort (je m’arrête, par commodité, à la fin du XVe siècle), ne laisse pas d’être impressionnant, toutes proportions gardées : de savants traités en latin, des poèmes en latin et en langue vulgaire, des correspondances, des textes narratifs, des documents de caractère financier ou administratif, quelques images, et surtout les actes des deux procès, celui de condamnation (1431), et celui dit de justification, de réhabilitation, ou de nullité de la condamnation (1455-1456).

Ce corpus, pour ne parler que des sources écrites, a été exhumé, rassemblé et imprimé progressivement. Dès le début du XVIIe siècle, Edmond Richer, docteur en Sorbonne, en connaissait déjà une bonne partie comme en témoigne son recueil longtemps manuscrit Histoire de la Pucelle d’Orléans réunissant une Vie de Jeanne d’Arc, le Procès, la Révision du procès et les Témoignages en faveur de la Pucelle. Au milieu du XVIIIe siècle, voici le « laborieux compilateur », doté, je cite, d’une « grande érudition mais de peu de goût et de critique » que fut l’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy. Puis la Restauration et la Monarchie de juillet enrichirent encore le dossier, grâce à des documents conservés et produits en France mais aussi hors de France, notamment en Allemagne. Cet ensemble se trouve commodément et admirablement rassemblé dans les cinq volumes, d’environ 500 pages chacun, de Jules Quicherat publiés par la Société de l’histoire de France entre 1841 et 1849 sous le titre Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc dite la Pucelle publiés pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque nationale suivis de tous les documents historiques qu’on a pu réunir et accompagnés de notes et d’éclaircissements. A l’évidence, chacun des mots de ce long titre a son importance.

Mais depuis le milieu du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, les découvertes n’ont pas manqué, mineures ou majeures, la plus significative à mes yeux étant les lettres que des marchands vénitiens installés à Bruges et à Avignon expédièrent à l’intention de la Sérénissime au moment même où se déroulait l’épopée johannique. Les échos et les rumeurs qu’ils rapportent sont proprement fascinants. De plus, Quicherat et ses continuateurs étaient surtout attachés aux faits, dans un louable esprit positiviste, en sorte qu’ils négligèrent délibérément, tout en les ayant parcourus, beaucoup des mémoires produits par différents hommes d’Eglise notamment lors du procès de justification au prétexte que ces mémoires étaient essentiellement des réflexions ou des commentaires sur des faits déjà cités dans les procès. Ils étaient dès lors réputés n’apporter rien de neuf. Aujourd’hui, on restitue à ces commentaires toute leur importance, toute leur portée, dès lors qu’on a renoncé à procéder à procéder à la synthèse idéale des documents sur Jeanne d’Arc en vue de parvenir à une biographie parfaite mais qu’on tente de connaître les différentes façons, souvent contradictoires, dont les contemporains ont compris Jeanne d’Arc, leurs réactions à son égard, si bien que chaque source, surtout narrative ou littéraire, compte pour elle-même, est porteuse de son propre message. Il faut s’y résigner : tout en demeurant soucieux de vérité objective et factuelle dans de nombreux domaines, l’historien, du moins l’historien de Jeanne d’Arc, se veut surtout un lecteur, un glossateur, un commentateur. D’un siècle à l’autre, ses ambitions se sont réduites.

Suite au travail patient de générations d’érudits, sauf miracle ou exceptionnelle bonne fortune, la probabilité est qu’en fait d’inédit on ne trouvera plus, directement sur Jeanne d’Arc, là encore avant 1500, que des broutilles. Notamment, il n’y a pratiquement pas d’espoir de découvrir le fameux registre de Poitiers, auquel la Pucelle fait allusion dans son procès, où étaient transcrites les questions qui lui avaient été posées par une commission ad hoc et les réponses qu’elle avait formulées (mars-avril 1429).

Bien sûr, depuis trente ans et plus que je fouille les archives et les bibliothèques, J’aurais aimé apporter ma propre pierre, même modeste, à l’édifice du corpus johannique. Tout ce que J’ai pu faire, c’est de fournir une édition plus complète d’un compte du duché de Bretagne où l’on voit le duc jean V, aux aguets, lui et sa chancellerie, alors qu’il reconnaissait officiellement Henry VI Lancastre comme roi de France et d’Angleterre, envoyer à Reims à l’occasion du couronnement de Charles VII une véritable ambassade, composée d’un grand seigneur de sa cour, de son argentier, de son confesseur, de son héraut d’armes, et offrir en cadeau à la Pucelle, pour l’amadouer, des chevaux d’armes et des haquenées ainsi qu’une dague. Manifestement on savait en Bretagne qu’elle appréciait ce genre de don. J’ai mis également en vedette un passage inédit de la Chronique latine de Jean Chartier (identifiée comme telle par Charles Samaran) où il est dit au sujet de son procès : « Ils [les Anglais] l’anéantirent par le feu sans qu’elle proteste ni ne S’insurge, se montrant au contraire obéissante comme l’agneau à leurs ordres très mauvais [on songe bien sûr à Isaïe 53,7], après qu’ils se furent moqués d’elle très longtemps, tout comme Anne et Caïphe traitèrent le Christ de façon honteuse ». Le rapprochement des deux procès mérite attention.

Mais puisque tout compte quand il s’agit de Jeanne d’Arc, je citerai, communiqué par un collègue anglais, cet acte de Henry, roi de France et d’Angleterre, donné à Rouen le 30 août 1430, où il est fait mention, entre autres, de 600 livres que lui avança son grand-oncle le cardinal d’Angleterre Henri Beaufort « pour aidier a paier les dix mil livres tournois pour ravoir Jehanne la Pucelle » : ainsi, à cette date, non seulement elle n’est pas encore cette « désordonnée femme, sorcière, idolâtre et hérétique » qu’elle devait bientôt devenir au jugement des Anglais, mais encore, dans ce document à usage interne, elle n’est pas non plus « Jehanne la Pucelle que l’en dit estre sorcière, personne de guerre conduisant les ostz du Daulphin » telle qu’on la présenta aux Normands pour mieux les convaincre de payer l’impôt de 10 000 livres destiné à son achat à jean de Luxembourg. Autre menue découverte d’une historienne d’outre-Manche qui a bien voulu me la communiquer, le compte de John Hotoft, garde de la garde-robe de l’hôtel de Henry VI « A Richard Hidlowe et à 47 garçons et pages de divers offices de l’hôtel du dit roi chevauchant avec le susdit coffrier Jean Bruyse par l’avis du conseil du roi de Rouen en Picardie pour conduire jusqu’à Rouen Jeanne appelée la Pucelle ». C’est donc une robuste escorte anglaise qui réceptionna Jeanne jusqu’alors aux mains des Bourguignons. Manifestement, on craignait un enlèvement de la part des Français.

Je signalerai aussi l’apport, en deux temps (1942 et 1968), grâce au dominicain Antoine Dondaine, complétant un dossier ouvert à la fin du XIXe siècle par Léopold Delisle. Il s’agit du récit d’un autre dominicain Jean Dupuy, évêque de Cahors, qui, installé à Rome, entendit parler de la Pucelle en avril-mai 1429. De son texte j’extrais le passage suivant : « La dite Pucelle demanda au roi de France de lui faire un don. Le roi le lui promit. Et elle lui demanda de lui donner son royaume. Etonné, au bout d’un certain temps, le roi le lui donna. Elle l’accepta et voulut que des lettres fussent rédigées par quatre secrétaires du roi et qu’elles fussent lues solennellement. Cela fait, le roi demeura quelque temps dans la stupeur. Et elle dit à l’assistance : « Voici le plus pauvre chevalier de son royaume ! ». Et, après un petit peu de temps, devant les dits notaires, elle-même comme donataire du royaume de France le remit au Tout-Puissant. Après un autre Intervalle de temps, sur l’ordre de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France. Et de toutes ces choses, elle voulut que des lettres fussent faites solennellement ». Scène étrange, qui a tout l’air d’une fable. Aussi bien, les lettres ont-elles disparu, si tant est qu’elles n’ont jamais existé. Mais l’important Ici est que Dupuy ait tenu à raconter l’anecdote, car il la tenait pour vraie et pour édifiante, exprimant non seulement l’extraordinaire ascendant de Jeanne mais aussi l’essence de ce qu’on pourrait appeler sa philosophie politique : le roi (de France) comme un vassal investi par Dieu de son fief, grâce à l’entremise de la Pucelle.

Mais peut-être la plus belle découverte, publiée et traduite en 1996 1998, est-elle due à notre collègue Patrick Gilli. Il s’agit de la lettre à la louange de Jeanne d’Arc écrite en latin par un humaniste italien anonyme, peut-être un clerc milanais à l’automne 1429, avant que ne soit connu au-delà des Alpes l’échec de Jeanne d’Arc sous les murs de Paris. Cette lettre, dont la tonalité est proche celle du fameux Dictié que Christine de Pizan composa à l’extrême fin de sa vie alors qu’elle était retirée en pleine France anglais, au monastère des dominicaines de Poissy, mérite qu’on s’y arrête car elle nous introduit au cœur de toute une interprétation maximaliste du dessein de Jeanne d’Arc que les historiens ont longtemps négligée, sinon passée sous silence, parce que trop éloignée de nos préoccupations prosaïques.

La Pucelle y est présentée comme une preuve majeure de l’existence de la divine Providence, destinée à remédier aux dissensions humaines. Que tous les peuples, est-il dit en substance, accueillent la Pucelle de France et l’applaudissent. Supérieure à Clélie la Romaine et à Penthésilée, reine des Amazones, elle seule a su restituer un royaume que Dieu protège plus que tout autre. Auparavant, Paris était la ville glorieuse entre toutes, prospère et rayonnante. Les Italiens notamment y étaient bien accueillis. Mais l’orgueil des princes français a été vaincu par les Anglais, le roi de France est tombé sous leur domination, sa fille fut donnée en mariage à l’Anglais [Henry V], et son fils, aujourd’hui roi, fut déclaré adultère par sa mère [telle était la version qui courait, de façon plus ou moins souterraine]. « Alors, vierge heureuse, tu survins », tu as rendu au roi son royaume, sans avoir tremblé en écoutant les voix angéliques qui s’adressaient à toi ». Comme J’aimerais connaître leur message, les secrets qu’ils t’ont révélés. Aussi, Charles, appuie-toi sur cette jeune fille, applique-toi à satisfaire la volonté divine. Et vous Anglais, déposez les armes. Quant à toi, ô Philippe, duc de Bourgogne, rallie-toi à cette jeune fille, aide ton parent [Charles VII] à retrouver sa dignité.

Tout ce développement est attendu, même s’il ne laisse pas de surprendre de la part d’un neutre, qui aurait pu ou dû davantage prendre ses distances dans cette querelle franco-anglaise et aussi franco-française. Mais le texte va plus loin. Reprenant un thème messianique que l’on peut suivre à travers le XIVe siècle, il fait allusion aux trois choses devant être accomplies (factura) par elle (il n’est pas expressément parlé de prophétie) : chasser les Anglais, agrandir le royaume de France jusqu’à le rendre plus étendu que l’ensemble de la Gaule, constituer de l’Océan aux Indes un seul empire soumis au pouvoir d’un seul homme ou du moins aux lois d’un seul régime. Ainsi l’Italie et l’Eglise de Rome seront fortifiées, les Massagètes [un peuple scythe de l’Antiquité : faut-il comprendre les Tatars, les Turco-Mongols, à la limite l’ensemble des Infidèles ?] seront ramenés à la foi chrétienne, tu restitueras à la paix et à la liberté les monuments asiatiques de notre bienheureux salut [allusion à la délivrance de Jérusalem et de la Terre sainte]. Toi, roi Charles, mets à profit la couronne que te redonne une majesté venue d’en haut, vous Parisiens, recevez votre roi dans toute la gloire de ses ancêtres, accueillez-le avec les fleurs de lis. Et toi, vierge, responsable d’un si grand fait (tanti facti dux), sois heureuse de notre lettre [peut-être celle-ci lui fut-elle donc réellement adressée], tes actions futures rendront célèbres et toi et la lettre. Amen.

Il est probable que Jeanne d’Arc fut mise au courant par son entourage de la mission universelle, de portée presque eschatologique, qui lui était ainsi attribuée et nous savons d’autre part que l’idée de croisade ne lui était pas étrangère. Toutefois, il n’est pas vraisemblable qu’elle ait pris cette mission à son compte, il est encore moins vraisemblable qu’elle ait au départ formulé sa propre mission en ces termes. Son arrivée fulgurante et un temps triomphante sur la scène publique de l’histoire, en mars 1429, fut aussitôt orchestrée par la reprise à son profit de tout un ensemble de prophéties attribuées à la Sibylle (d’où par exemple le surnom de Sibylle française qu’un clerc du diocèse de Spire lui attribua alors), à Bède, à Merlin, mais il semble bien que les prédictions qu’elle exposa à Charles VII, à charge pour elle de les mettre en œuvre et de les réaliser - prédictions qui, mystérieusement, emportèrent la conviction du roi - aient été beaucoup plus réalistes et accessibles : faire lever le siège d’Orléans (tel devait être son premier « signe »), mener Charles à Reims pour qu’il soit sacré et couronné, délivrer le duc Charles d’Orléans, prisonnier en Angleterre depuis 1415 (par voie d’échange ?), enfin ou bien reprendre Paris ou bien, de façon plus large, « bouter » les Anglais hors d’un royaume qui ne leur appartenait pas. Il y avait donc un décalage entre la propre vision de la Pucelle, qu’elle affirmait tenir de Dieu et de ses messagers, et tout ce qui lui était attribué par la commune et irrationnelle ferveur d’un peuple brusquement passé du désespoir à l’espérance.

Le fait est que les gens d’Eglise qui, sous l’autorité de l’archevêque de Reims et chancelier de France Regnault de Chartres, entouraient Charles VII furent assez embarrassés par cette prophétesse qui risquait de n’être au bout du compte qu’une devineresse exaltée ou déséquilibrée (il n’en manquait pas à l’époque, de tous bords), qu’une illuminée plutôt qu’une inspirée. D’où, alors même qu’Orléans pouvait tomber du jour au lendemain et donc qu’il y avait urgence, le long, pesant et pressant interrogatoire de Poitiers, accompagné par un examen rigoureux et méfiant, par des hommes et par des femmes, de son comportement quotidien, de jour et de nuit. La conclusion des docteurs, au terme de cette « épreuve », de cet « espionnage », prit la forme de ce qu’on pourrait appeler un communiqué de presse largement répandu où il était dit en substance que tout était recommandable chez elle et que le roi pouvait et même devait s’en servir sous peine d’être ingrat envers la Providence. Classiquement, les experts de Poitiers avaient appliqué à son cas la parole de l’Ecriture : « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophètes mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon », « de peur d’être trouvé un jour vous aussi luttant contre Dieu ».

Je ne crois pas que l’on puisse comprendre Jeanne d’Arc, dans son action et avec le rayonnement qui émanait de cette personnalité d’exception si l’on oublie qu’elle était vue (ou plutôt qu’elle se voyait elle même) comme une prophétesse, qu’on lui appliquait avec plus ou moins de bonheur un certain nombre de prophéties qui couraient de par le monde.

Je ne crois pas que l’on puisse comprendre Jeanne d’Arc si l’on oublie que le royaume de France était alors réputé le saint royaume de France (comme on parlait du Saint Empire), que ses rois - les rois très chrétiens - et son peuple étaient perçus comme protégés par le Ciel, bénéficiant de sa part d’une bienveillance spéciale, et que, pour une grande partie des gens, en France et, nous venons de le voir, hors de France, le traité de Troyes de 1420, qualifié par ses partisans d’ « amoureuse, raisonnable et profitable paix », qui prétendait transférer la couronne de France à Henri V et à ses descendants (un seul roi pour deux couronnes et deux royaumes et deux peuples d’égale dignité) n’était qu’un leurre et signifiait en fait le « honteux » asservissement du royaume de France au royaume d’Angleterre et la disparition du patrimoine spirituel qui, de longue date, était attribué ou assigné à la France au sein de la chrétienté.

Je ne crois pas que l’on puisse comprendre l’acceptation par Charles VII et de ses conseillers, quel que soit leur réalisme politique du moment, de la mission dont Jeanne d’Arc se disait porteuse si l’on omet l’angoisse religieuse, eu égard à la « grande pitié du royaume de France », dans laquelle beaucoup vivaient et l’idée que Dieu, après avoir autorisé les Anglais (le thème classique du fléau de Dieu) à châtier son peuple pour ses péchés et les péchés de ses princes, avait apaisé sa colère et était décidé, par des voies mystérieuses ou déroutantes, à le sauver in extremis. Quelque part dans leur tête, l’énigmatique Charles VII et même le cynique Georges de La Trémoille avaient intériorisé ce schéma (le grand mythe médiévale selon Michelet) : après la Passion, la Rédemption, ou plutôt la Rédemption par la Passion.

Or Jeanne d’Arc, par des prophéties pour une fois réconfortantes (car, à travers l’histoire du christianisme, beaucoup de prophètes furent des prophètes de malheur) annonçait les prémisses d’une sorte d’âge d’or. D’où la ferveur dont elle fut un temps entourée, bien au-delà de ses réussites militaires. D’où aussi la terrible désillusion de ses partisans lorsqu’il s’avéra que Paris ne serait pas repris : pourquoi cette fois ses prophéties ne s’étaient-elles pas vérifiées ? N’étaient-elles que des paroles d’encouragement comme tout capitaine en adresse à ses troupes ?

D’où le sort réservé au problème des prophéties lors du procès de condamnation. Au sein des soixante-dix chefs d’accusation adressés par le promoteur Jean d’Estivet à l’encontre de Jeanne d’Arc, sept sont relatifs à cet aspect. La conclusion des juges de Rouen fut nette. Elle n’était pas une prophétesse mais une « devineresse », de surcroît « présomptueuse et superstitieuse », avec ce que ces mots impliquaient d’orgueil, d’imposture et de rapport avec la magie.

Tout cela explique aussi que les libelles rédigés lors du procès de sa justification ne purent passer cette dimension sous silence, car elle ne manquait pas d’être embarrassante dès lors qu’à l’évidence plusieurs de ses prophéties ne s’étaient pas réalisées, du moins de son vivant. D’où la mise au point, théologiquement impeccable, du grand inquisiteur de France le dominicain jean Bréhal : de ce que certaines des prédictions de Jeanne ne se réalisèrent pas, on ne doit tirer aucune conclusion négative. Car des distinctions sont ici possibles ou nécessaires : lorsqu’on est mû par l’esprit prophétique, alors la prophétie se réalise infailliblement, mais lorsqu’on est, à son insu, le prisonnier d’un secret instinct, la prophétie est imparfaite. Et d’ailleurs Grégoire le Grand n’a-t-il pas écrit : « Parfois l’esprit de prophétie manque aux prophètes » ? Peut-être la Pucelle a-t-elle prédit des choses qui ne sont pas arrivées ou qui sont arrivées différemment de ce qu’elle avait annoncé, mais il en a été de même pour des saints reconnus et pour d’authentiques prophètes.

J’arrête là mon propos qui vise simplement à mettre en garde contre un certain réductionnisme des historiens, tentés de gommer ces phénomènes extraordinaires, merveilleux, miraculeux, faute de pouvoir les intégrer dans leurs catégories néo-kantiennes puisque presque tous désormais, croyants et non croyants, admettent que « ni le miracle ni l’intervention divine ne sont des causes qui puissent avoir valeur explicative dans le cadre de l’histoire » (Marc Venard). A cet égard le cas de Jeanne d’Arc est exemplaire, déroutant, d’une étrangeté radicale, il nous paraît être issu d’un autre monde, mais il n’est pas unique, tout au long de la période médiévale : après tout, comment comprendre François d’Assise si l’on met de côté sa stigmatisation et bien d’autres miracles rapportés par ses Legendae ?

Pour aller plus loin :

Le texte du débat ayant suivi la communication
Le texte du débat ayant suivi la communication

A propos de Philippe Contamine

Philippe Contamine
Philippe Contamine
Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Élu, le 14 décembre 1990, membre ordinaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, au fauteuil de Paul Lemerle, Philippe Contamine était Président de cette Académie pour 2000.

Spécialisation : Médiéviste [la guerre, la noblesse, les pouvoirs, Jeanne d’Arc, Charles VII].

Sa carrière

- 1956. Agrégé d’histoire.
- 1957. Professeur au lycée de Sens.
- 1960. Professeur au lycée Carnot (Paris).
- 1961. Attaché de recherche au C.N.R.S.
- 1962-1965. Assistant à la Sorbonne.
- 1965-1969. Chargé d’enseignement d’histoire du Moyen Âge à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Nancy.
- 1969. Docteur ès lettres.
- 1969-1973. Maître de conférences, puis professeur (1970) d’histoire du Moyen Âge à l’Université de Nancy II.
- 1973-1989. Professeur d’histoire du Moyen Âge à l’Université de Paris X-Nanterre.
- 1985-1989. Direction du Centre Jeanne-d’Arc (Orléans).
- 1989-2000. Professeur d’histoire du Moyen Âge à la Sorbonne.
- 2000. Professeur émérite.

- Membre

  • de la Société nationale des Antiquaires de France (Paris, président en 1999),
  • de la Royal Historical Society (Londres)
  • et de la Société de l’Histoire de France (Paris, secrétaire depuis 1984).

- Membre

  • du Comité des Travaux historiques et scientifiques (vice-président de la section d’histoire et de philologie des civilisations médiévales),
  • du Comité scientifique de l’Istituto internazionale di Storia economica Francesco Datini de Prato,
  • du Conseil d’Administration de la Société française d’Archéologie (Paris),
  • du Conseil scientifique de l’École des Chartes (Paris),
  • du Conseil d’Administration du Musée de l’Armée (Paris),
  • du Comité pour l’Histoire économique et financière de la France (Paris)
  • et du Conseil scientifique du centre d’Études d’Histoire de la Défense (Paris, président).

Principales publications
- 1964. Azincourt.
- 1968, 19926. La guerre de Cent ans.
- 1972. Guerre, État et société à la fin du Moyen Âge. Études sur les armées des rois de France, 1337-1494 (thèse de doctorat).
- 1975. L’oriflamme de Saint-Denis aux XIVe et XVe siècles. Étude de symbolique religieuse et royale.
- 1976, 1989. La vie quotidienne en France et en Angleterre pendant la guerre de Cent ans (XIVe siècle).
- 1976. La noblesse au Moyen Âge, XIe-XVe siècles. Essais à la mémoire de Robert Boutruche (direction).
- 1980, 1993. La guerre au Moyen Âge.
- 1980. Histoire générale de l’Europe. Du début du XIVe à la fin du XVIIIe siècle (ouvrage collectif).
- 1981. La France aux XIVe et XVe siècles. Hommes, mentalités, guerre et paix.
- 1985. La France de la fin du XVe siècle. Renouveau et apogée (direction, en collaboration).
- 1987. Orléans, 987 (catalogue d’exposition).
- 1989. L’État et les aristocraties, France, Angleterre, Écosse, XIIe-XVIIe siècles (direction).
- 1991. Guerre et société en France, en Angleterre et en Bourgogne, XIVe-XVe siècle (direction, en collaboration).
- 1992. Des pouvoirs en France, 1300-1500.
- 1992. Histoire militaire de la France. I, Des origines à 1715 (direction).
- 1993, 1997. L’Économie médiévale (direction).
- 1994. Histoires de France, historiens de la France (direction).
- 1994. De Jeanne d’Arc aux guerres d’Italie. Figures, images et problèmes du XVe siècle.
- 1994. Mémoires de Philippe de Commynes (présentation).
- 1996. La France des principautés. Les Chambres des comptes, XIVe et XVe siècles (direction, en collaboration).
- 1997. La noblesse au royaume de France, de Philippe le Bel à Louis XII, essai de synthèse.
- 1998. Les Chambres des comptes en France aux XIVe et XVe siècles, textes et documents (direction, en collaboration).
- 1998. Guerre et concurrence entre États européens du XIVe au XVIIIe siècle (direction).
- 1999. Autour de Marguerie d’Écosse. reines, princesses et dames du XVe siècle (direction, en collaboration).
- 1999. Les enceintes urbaines (XIIIe-XVIe siècles) (direction, en collaboration).
- 2002. Histoire de la France politique. I, Le Moyen Âge, 481-1514, le roi, l’Eglise, les grands, le peuple.
- 2002. L’impôt au Moyen Âge. L’impôt public et le prélèvement seigneurial, fin XIIe-début XVIe siècle. I, Le droit d’imposer ; II, Les espaces fiscaux ; III, Les techniques, 3 vol. (actes du colloque édités en collaboration avec A. Rigaudière).
- 2003. Louis XII en Milanais. XLIe colloque international d’études humanistes, 30 juin-3 juillet 1998 (actes réunis en collaboration avec J. Guillaume).
- Codirecteur du Journal des Savants.
- Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge. Mélanges en l’honneur de Philippe Contamine. Textes réunis par J. Paviot et J. Verger, Paris, 2000.

Biographie et bibliographie
- Hommage à Philippe Contamine à l’occasion de son élection à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 13 décembre 1991, Grand Salon de la Sorbonne, Paris, 1991.
- Bibliographie des travaux de Philippe Contamine arrêtée au 1er octobre, dans Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge (op. cit.), p. 9-29 (précédé d’une préface par le Doyen J. Schneider).






© Canal Académie - Tous droits réservés

Notez cette émission :

Commentaires