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L’Europe médiévale

par Jean Favier
Communication de Jean Favier, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 2 février 2004.


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Référence : es014
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es014.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida106-L-Europe-medievale.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Voici le texte de la communication de Jean Favier sur l’Europe médiévale :

Prenons tout d’abord une précaution, qui semble aller de soi mais qu’il vaut mieux formaliser : l’Europe dont nous allons parler, c’est celle du Moyen Âge, c’est-à-dire d’un millénaire qui va, en gros, du Ve au XVe siècle. Ce ne peut être ce que nous appelons Europe à l’aube du troisième millénaire. Ce que nous pouvons entrevoir, ce sont des esquisses, des ébauches, des tentatives, dont il serait abusif de juger en fonction d’un aboutissement alors insoupçonnable, c’est-à-dire des réalités et des ambitions actuelles. Là comme ailleurs, l’anachronisme serait dangereux : ce que l’on pourrait prendre pour des prémices n’en est pas pour les hommes du Moyen Âge. C’est tout simplement leur vécu. Il convient donc de prendre le mot Europe avec les réserves qu’impose la vue historique.

Les anciens empires ont eu ceci de commun qu’ils étaient définis par une mer entre des terres. Phéniciens, Grecs, Carthaginois ont bâti des empires d’abord faits de comptoirs, et les trois continents ont essentiellement été les arrière-pays de ces empires. Les choses ont changé avec Alexandre, mais vers l’Orient. Elles changent surtout avec l’empire romain, le premier a avoir été fait de territoires étendus sur les trois continents. Malgré le rôle essentiel des marines romaines dans le système de relations internes de l’Empire, et même si les Romains prennent la Méditerranée pour leur bien propre, les légions ont, bel et bien, contourné la mer. Frontière défensive, le limes n’a de signification politique qu’en circonscrivant un territoire. Encore le centre demeure-t-il le mare nostrum.

L’empire romain étant, ainsi, assis sur trois continents, le partage établi par Dioclétien en 293 est indifférent à la notion de continent. Ce qui détermine, c’est la capacité de communications. C’est la commodité politique et militaire. Lorsqu’à la mort de Théodose, en 395, la scission entre l’empire d’Orient et l’empire d’Occident paraît définitive, elle ne fait que conforter ces commodités militaires. Lorsque la chute de Romulus Augustule, en 476, met en sommeil perpétuel l’empire d’Occident, elle n’y met pas fin. Quand Justinien, au milieu du VIe siècle, reconstitue le pourtour jusqu’au Maghreb, il n’a donc aucun choix fondamental à faire : l’empire romain n’a pas cessé d’exister, et Justinien en pousse simplement les frontières à raison de sa capacité de reconquête. Mais ce qu’il reconstitue, c’est bien un pourtour. Il ne tente aucun retour dans les profondeurs du continent.

Les choses changent entre le VIIIe et le IXe siècle. On se rappelle la question posée par Henri Pirenne, question à laquelle il n’est de réponse que si l’on admet de combiner les facteurs. Qui est responsable de ce changement, Mahomet ou Charlemagne ? Il est vrai que l’Islam crée une barrière dont on a longtemps exagéré la rigidité mais dont il serait ridicule de nier la réalité. Même s’ils ne sont pas interrompus, les courants commerciaux s’étiolent. En tous les domaines, les influences réciproques s’atténuent. Au vrai, le temps passe, et la Rome antique s’éloigne.

Porté par le regard de peuples qui, les Francs entre autres, sont venus par le continent et non par les rivages de la Méditerranée comme naguère les Goths, l’intérêt du monde occidental se tourne maintenant vers les plaines de l’Europe centrale. Aux confins, il y a des peuples païens, des peuples à convertir, non ces Grecs jugés insupportables qui forment, aux yeux des Occidentaux, une barrière à l’est et non un trait d’union avec l’Asie. Trois mondes se bordent donc, un monde germanique qui se veut héritier du monde romain mais ne songe même pas à l’héritage grec, un monde byzantin dont la crise et le repli sont perceptibles, un monde arabe dont l’expansion est interrompue et dont la présence est plus perceptible sur le pourtour sud - en Espagne comme en Italie et en Sicile - que, depuis l’échec de Poitiers, vers le nord.

Le monde romain, c’est maintenant un monde que politiquement on est tenté d’appeler franc parce que les Francs ont dévoré au VIe siècle les Visigoths, les Alamans, les Burgondes, puis les Bavarois et les Thuringiens en attendant les Saxons et les Frisons, et qu’ils ont évincé pour une bonne partie de l’Italie les Lombards qui avaient eux-mêmes pris la place des Ostrogoths. Mais il ne faut pas s’en tenir à une vue politique des choses. Charlemagne est roi des Francs et roi des Lombards, mais il se veut naturellement roi de tout l’ensemble territorial auquel son père et lui-même ont imposé la domination franque. Il est roi du tout.

Cela cache mal la réalité ethnique, que reflète cependant la diversité prudemment maintenue des législations nationales. Ces peuples sont toujours là, et c’est de leur fusion que va naître une sorte d’identité culturelle commune, dans la diversité qui tient naturellement aux éloignements. Quant à ce que garde en Occident Byzance, c’est la peau de chagrin, de Venise à la Sicile, et les avancées des Arabes complètent contre la présence byzantine en Occident, l’œuvre des Francs de Pépin et de Charlemagne. Quoi qu’il en soit, Charlemagne porte encore le titre de roi des Lombards. Mais son fils est roi d’Italie. La couronne ethnique est devenue couronne territoriale.

Les deux frontières de l’Europe perceptible sont alors des frontières religieuses. Celle de l’est, contre les païens. Celle du sud, contre les arabo-berbères de l’Andalus. A mesure que se multiplient les affrontements dogmatiques entre l’Occident carolingien et pontifical et l’Orient byzantin, la frontière face à Byzance prend les couleurs d’une autre frontière religieuse. Si l’affaire de l’adoptianisme ne concerne que l’Occident et principalement l’Espagne, l’affaire du filioque - c’est-à-dire de la définition du Saint-Esprit par rapport aux deux autres personnes de la Sainte-Trinité, et surtout l’affaire du culte rendu aux images, sont au VIIIe siècle autant d’éléments de la nouvelle identité occidentale face à Byzance.

Qu’est-ce que l’Empire pour Charlemagne ? Une décoration personnelle, pour laquelle il ne prendra de dispositions successorales qu’à l’extrême fin de son règne, quand la mort de deux de ses fils ne lui aura laissé qu’un unique héritier. Jusque-là, nous avons l’impression que ce titre reconnaissait le caractère exceptionnel d’un pouvoir auquel le nécessaire partage entre les fils ne pouvait que mettre fin. Or Charlemagne ne songe pas à remettre en cause, sur ce point comme sur les autres, le droit et l’usage des Francs : depuis Clovis, le royaume se partage entre les héritiers mâles.

La titulature était en effet inadéquate. Qu’on en juge. Charlemagne a deux couronnes royales. La royauté est ethnique. On est roi d’un peuple, et pourtant il est roi de plusieurs peuples, que ne couvrent pas les appellations. Roi des Francs, il est roi de ceux qui ne sont pas francs, et aucun nom propre alors en usage ne peut caractériser cet ensemble de territoires sur lesquels s’étend l’autorité du roi des Francs hors du pays franc, qu’il s’agisse en Gaule jadis romaine de l’Aquitaine ou en Germanie de la Saxe. Roi des Lombards, il est roi en Italie hors du pays lombard. Mais ses trois fils sont rois, l’un sans royaume mais à côté de son père, l’autre en Aquitaine, le troisième en Italie. Ils sont rois sous un double roi. Deux fois roi et père de trois rois, tel est Charlemagne. Dans ces dernières années du VIIIe siècle, le titre royal ne convient vraiment pas.

Alors, on cherche. Les Alcuin, les Théodulphe cherchent. Et ils y sont poussés par le fait que l’Empire, le seul, celui de Constantinople, est apparemment vacant depuis qu’en 797 la veuve de l’empereur Léon IV, Irène, a renversé son fils Constantin VI et lui a fait crever les yeux avant de prendre, au lieu de son titre de basilissa, qui était celui d’une femme d’empereur, celui de basileus, empereur. En Occident, on ne se sent plus dans l’Empire romain mais, de surcroît, on se demande s’il en est encore un.

Le pape a été sévèrement mis à sa place. Son rôle est de prier. Le roi est là pour défendre le peuple chrétien. Charles se dit maintenant « gouvernant le peuple chrétien ». Bientôt, ce sera « gouvernant l’empire romain ». Mais cette fois, comme il ne va pas jusqu’à revendiquer un pouvoir sur Byzance, c’est bien de l’Europe occidentale qu’il s’agit quand on parle d’empire romain.

Encore faut-il souligner les limites de cet empire d’Occident que personne ne se hasarde à définir. Si en Germanie l’empire de Charlemagne dépasse l’empire romain, il est très en deçà dans la péninsule Ibérique, dans l’Italie méridionale, en Sicile, et il ne touche pas aux terres européennes de l’empire byzantin, de l’Adriatique au Bosphore.

Autant le dire clairement, l’Empire d’Occident ne parviendra pas à être l’Europe. C’est avec bien des précautions que j’ai naguère écrit que Charlemagne pouvait apparaître, « dans une certaine mesure », comme le père de l’Europe.

L’Empire ne sera pas davantage homothétique de la chrétienté. Au plus correspond-il, pendant les quinze dernières années de la vie de Charlemagne et une partie du règne de Louis le Pieux, à la chrétienté latine.

Le Saint-Empire aura beau se dire romain autant que germanique, cela ne trompera personne. L’empire proclamé en 961 par Othon Ier n’est qu’une transformation de la royauté germanique et une captation par la maison de Saxe d’un héritage carolingien tenu pour prestigieux. L’appellation de roi des Romains qui qualifie l’empereur élu mais non encore couronné ne s’accompagnera en Italie que d’une perpétuelle revendication de pouvoir, génératrice d’affrontements avec le pape et avec un complexe politique où l’on trouve, avec les partisans Gibelins d’un pouvoir impérial surtout apprécié parce qu’il est lointain, des Guelfes plus attachés aux Angevins de Naples qu’au pouvoir pontifical lui-même.

Le Saint-Empire est et demeure une construction germanique, et toutes les prétentions et interventions impériales en Italie ne peuvent masquer le fait que tous les princes électeurs sont allemands. C’est comme un acteur du jeu politique que l’empereur joue sa partie en Italie, non comme souverain. Dès lors, l’idéologie impériale va se développer, alimentant avec la papauté une interminable querelle aux rebondissements aussi nombreux que les causes renouvelées. Le conflit ne prendra fin que quand le Saint-Empire sera devenu un état comme les autres, fût-il, au temps de Charles Quint, celui sur lequel le soleil ne se couchait pas.

Hors d’Allemagne et d’Italie, l’empereur ne parviendra jamais à réaliser ses prétentions, et les juristes du roi de France, affirmant au XIIIe siècle que celui-ci est empereur en son royaume, diront en théorie ce que manifestent en fait les autres rois européens : le Saint-Empire n’exerce aucune souveraineté universelle, ce qui eût été au moins une souveraineté européenne.

L’Empire aura donc été une illusion, si on la rapporte à l’idée que nous nous faisons de l’Europe. Les raisons sont nombreuses. L’unité ne pouvait durablement s’accommoder de la patrimonialité des royaumes. Les distances, à peu près maîtrisées quand au temps de Charlemagne le souverain franc a l’initiative de ses actions politiques et militaires, deviennent une condition dramatique de l’exercice du pouvoir quand il s’agit, non d’agir mais de réagir. Les incursions normandes ne laissent pas le loisir d’en référer à Aix-la-Chapelle, mais il en eût été de même avec tout imprévisible : les temps de relance sont trop longs. Il en ira de même dans l’empire du Plantagenêt, voire dans celui du Téméraire et dans celui de Charles Quint.

Enfin, les mentalités n’étaient pas prêtes à une rapide unification juridique, économique et monétaire. Charlemagne a renoncé à la première, n’a pas effleuré la deuxième, a échoué à imposer durablement la troisième.

C’est l’Eglise - l’Eglise latine, pour ne pas dire romaine - qui donne le mieux un contour réaliste à l’entité européenne. On ne saurait, d’abord, sous-estimer cet héritage de Rome qu’est la langue latine - paradoxe quand on sait la place prise par le grec à Rome même - et le facteur d’unité que cette langue constitue en permettant la mise en commun de la pensée. Très vite diffusé et imposé dans sa version latine, le symbole de Nicée pose les bases d’une communauté dogmatique assurée lorsque le royaume visigothique renonce, en Espagne, à l’arianisme. La Vulgate de saint Jérôme, révisée à la fin du VIIIe siècle pour en corriger les scories mais non pour changer le contenu, offre aux clercs le texte fondamental de la réflexion, de l’enseignement et de la prédication. L’Europe latine n’aura qu’une Bible, donc qu’un système de références et d’autorités scripturaires. De là viendront la notoriété et la diffusion d’œuvres par lesquelles la pensée ancre cette unité. Je pense aussi bien à la Cité de Dieu de Saint Augustin, aux Institutions de Cassiodore, aux Etymologies d’Isidore de Séville qu’à la Consolation de Boèce et aux traités scolastiques de Bède le Vénérable. Quand viendra l’heure des grands affrontements philosophiques et théologiques, avec la redécouverte de la métaphysique aristotélicienne et de ses versions avicenniennes et averroistes, ils se feront à l’intérieur de ce système, non contre lui.

En distribuant les rôles dans l’évangélisation, la papauté contribue fortement à la diffusion de cette unité intellectuelle. Je pense aux moines italiens qui évangélisent l’Angleterre au VIe siècle, aux moines anglais ou irlandais qui évangélisent au VIIIe la Germanie ou réforment la spiritualité dans le royaume franc. En imposant la liturgie romaine et le chant romain, Charlemagne n’a en tête que l’unité de ses peuples, mais il assure la cohérence de la perception du fait religieux à travers l’Europe occidentale. Ni lui ni Louis le Pieux n’ont grand peine à ce que la règle de saint Benoît s’impose de même à l’Occident, adaptée qu’elle est, par le caractère mesuré de ses exigences et par l’équilibre de vie qu’elle instaure, à des esprits peu portés aux pratiques ascétiques des Pères du Désert ou de l’Irlande.

Lorsque le pape et l’empire monastique constitué dès avant l’an mil par Cluny et ses prieurés feront cause commune au XIe siècle pour réformer les églises au lieu de laisser faire ou ne pas faire les conciles provinciaux dans l’inévitable diversité de leurs approches, on aura fait un grand pas vers l’unité disciplinaire des esprits dans l’Europe latine. C’est Cluny qui romanise alors la liturgie espagnole. La notion de chrétienté, et de chrétienté romaine, l’emporte sur celle de province. Le rôle de la papauté devient perceptible. Sans rapports avec l’étendue de l’état pontifical, l’assiette territoriale du pouvoir spirituel et disciplinaire du Saint-Siège est, elle aussi, de plus en plus perceptible. Organisée par la papauté parce que le siège de saint Pierre était l’un des rares membres de l’Eglise à ne pas être passé au pouvoir des laïcs, soutenue par l’ordre de Cluny, la réforme grégorienne illustre l’unité de l’Eglise d’Occident au point qu’Urbain II peut à la fin du XIe siècle prendre à lui seul l’initiative d’une croisade dont les finalités sont à bien des égards en Europe : réaliser une action commune de la chrétienté latine sous la houlette du pape.

J’ai évoqué la langue latine. Son évolution a engendré une diversification dont sont nées les langues romanes. A l’intérieur même de l’espace que signifie l’Eglise d’Occident, elle laisse leur place aux langues d’origine germanique ou celtique. Mais, pour appauvri qu’il soit, le latin des clercs demeure la langue de communication, et c’est ce qui permet cet autre facteur d’unité qu’est le prêt de textes. Tout au long du Moyen Age, et bien au-delà car je pense aux humanistes de la Renaissance, les manuscrits n’ont cessé de voyager. On emprunte, on copie. Et on lit, parce que les intellectuels de toutes les régions lisent la même langue.

Les livres ne sont pas seuls à voyager. Les grandes écoles cathédrales et monastiques du XIIe siècle, celles de Bologne, de Chartres, de Paris ou d’Oxford, sont des lieux de rencontre à l’échelle de l’Europe et ceux qui rentrent chez eux après y avoir reçu l’enseignement de leur choix donnent à la vie de l’esprit une dimension que les premières universités, au XIIIe siècle, portent à son apogée. Faut-il rappeler qu’en un même temps, au milieu de ce XIIIe siècle, on entend sur la rive gauche de la Seine les enseignements du Rhénan Albert le Grand, ceux du Brabançon Siger, ceux de l’Italien Thomas d’Aquin ? Et que ceux qui les entendent, collègues ou étudiants, sont aussi bien allemands qu’anglais ou écossais ?

C’est le prestige de l’institution universitaire qui mettra fin à cette communauté d’esprits à l’échelle européenne. Chaque prince voudra son université, afin de disposer des moyens de formation de ses élites administratives, judiciaires et ecclésiastiques. On fera ses études chez soi.

La "Reconquista"
La "Reconquista"
Armée composée de chrétiens et mercenaires berbères

Il est certain que l’effort commun demandé par Urbain II à la chrétienté occidentale en vue de la première croisade est d’abord, aux yeux de ce pape réformateur, le moyen de manifester l’unité du peuple chrétien sous la bannière pontificale. Pour le pape, la croisade doit être son entreprise, ce que n’était pas la Reconquista espagnole, gouvernée par les princes avec d’inévitables propos territoriaux. On sait ce qu’il en sera de la croisade : l’Orient latin deviendra vite une conquête, et la terre nouvelle des affrontements immédiatement importés.

Mais la croisade doit être une entreprise commune, et le pape n’avait sans doute pas en vue les répercussions de cette communauté d’action sur la perception d’une unité. La chose est bien connue, c’est quand on se retrouve en terre lointaine que l’on ressent le mieux les traits que l’on a en commun avec autrui, ce qui ne veut pas dire qu’on fasse alors cause commune. Face à une autre civilisation, à une autre culture, à d’autres structures politiques ou familiales, à une autre religion vue de plus près que dans les chansons de geste, ceux que l’on appellera en Orient les Francs conçoivent mieux que dans leur monde féodal ce qui les unit. Or, les Teutoniques s’étant vite détournés vers leurs marges païennes et les Espagnols ayant assez à faire chez eux, ces Francs d’Orient sont tout simplement des Européens occidentaux.

C’est le même phénomène qui procure sur les places économiques le sentiment d’appartenance commune qu’éprouvent par exemple les hommes d’affaires italiens aux foires de Champagne ou sur les places comme Bruges, Paris ou Avignon. Mais là s’arrête le compagnonnage. Les rivalités sont trop fortes. Pour le négociant, pour le banquier, l’Europe est un espace, mais où l’on s’affronte même en temps de paix, et c’est un horizon, mais entre autres horizons. Bruges n’est pas plus essentiel au Génois que ne le sont Trébizonde au fond de la mer Noire ou Caffa en Crimée, où aboutissent les trafics de l’Asie centrale et de l’Europe orientale. Le Vénitien est chez lui à Londres comme à Alexandrie où les trafics avec l’Asie du Sud-Est ont leur tête de pont. Et le Brugeois correspond avec Novgorod et Riga comme avec Lubeck. L’un et l’autre se doivent de connaître l’Europe, ses places et leurs productions, leurs usages, leurs hommes. Mais le Vénitien et le Génois demeurent des rivaux. Ils n’ont en commun que des ambitions opposées et des intérêts divergents. Et le Brugeois n’est à Novgorod qu’un client.

Les pèlerinages sont pour beaucoup dans la découverte que font du monde les hommes du Moyen Age. Dire qu’ils dessinent une Europe serait se moquer. On va à Jérusalem tant que la chose est possible. Ensuite, on va toujours à Rome, à Compostelle, au Gargano, à Rocamadour, à Tours ou au Mont-Saint-Michel, ou beaucoup plus près. Il n’y a aucun doute sur le fait que ces déplacements temporaires sont la principale occasion de la découverte des peuples par ceux qui n’ont aucun autre motif, politique, militaire, commercial, d’aller ainsi de pays en pays. On peut dire que les pèlerinages ont aidé les hommes du Moyen Age à mieux connaître l’Europe, et qu’ils ont porté la circulation des idées, des modes, des façons de l’art, mais c’est nous qui voyons là l’Europe. Ce que voit le pèlerin, c’est une route, et ce qu’il rencontre, ce sont des sanctuaires qu’il visite pieusement, des parlers et des usages qu’il découvre et dont, le plus souvent, il s’étonne quand il ne les juge pas sévèrement. Il ne paraît pas que le pèlerin soit sensible à une appartenance commune, sinon à celle, qui lui semble normale, à la religion. Si la carte des routes de pèlerinages dessine une certaine Europe, le pèlerin, lui, n’en emprunte qu’une.

Comment les Européens voient-ils l’Europe ?

Ne reportons pas dans le temps notre interrogation. Le mot Europe n’apparaît guère dans le vocabulaire de l’homme du Ve, du Xe ou du XVe siècle. Ni l’un ni l’autre ne savent que les Phéniciens désignaient ainsi le Couchant. Ereb, c’est le soir, le pays du soir. Plus tard, on dira le Ponant. Quant à l’enlèvement de la jeune Europe par Zeus, il ne devient que plus tard une source d’inspiration pour les artistes. Jusqu’au XVIe siècle, le mot Europe est passablement oublié.

Ce qui apparaît dans l’usage de l’Européen du Moyen Âge, c’est l’idée de l’opposé. L’Européen occidental se définit par son contraire : les barbares, les Infidèles, les Sarrazins, les païens. Eventuellement, les Grecs, contre qui les croisades ont développé une hostilité que paraît, aux Occidentaux, justifier le drame de l’Eglise qu’est le schisme mais qui est surtout à la mesure des désillusions éprouvées et des erreurs commises de part et d’autre. Bref, il y a ceux avec lesquels on entretient des relations suivies, et ceux dont la fréquentation est impossible. La double barrière religieuse, née de l’Islam et du schisme byzantin, conditionne une carte des mariages princiers qui est à elle seule une définition. Nul ne pourrait dire que l’aire matrimoniale ainsi définie soit, dans l’esprit des gouvernants, celle d’une entité nommée Europe.

La vue qu’en ont les géographes laisse bien apparaître un continent identifié, qui n’est pas un simple prolongement de l’Eurasie. Au reste, il le faut bien si l’on veut parvenir à la nécessaire répartition ternaire des terres émergées. Le monde ne saurait être une création parfaite s’il n’était ordonné en trois terres. Mais cette figure, que nous trouvons sur les mappemondes comme au XIe siècle celle de Saint-Sever ou au XIIIe celle de Hereford, n’est qu’un dessin de savant, ou plutôt un support scolastique de théologien, de prédicateur et de pédagogue pour qui la carte est un symbole à l’appui de la mystique.

La mappemonde est un symbole de la création, avec un centre qui peut être Rome ou Jérusalem, avec une nomenclature irréaliste et des espaces conventionnels comme ceux de la mappemonde qui illustre au XIIe siècle le Liber Floridus et qui met en place les Huns, les Visigoths et le septentrion sur une sorte de bout du monde, non une figuration réaliste des terres et des mers. Au vrai, l’homme du Moyen Age n’a jamais vu de carte à l’échelle du monde, les portulans du XVe siècle figurent la mer - ou plutôt des portions de mer et des angles de route maritime - et non la terre, et le meilleur vade-mecum que l’on puisse procurer à un voyageur est un itinéraire rédigé qui conduit de ville en ville.

Il faut donc en convenir, les horizons sont étroits. L’auteur du Livre du Trésor, qui est une encyclopédie populaire rédigée vers la fin du règne de saint Louis, ne peut décrire la France que par morceaux.

« Après l’Allemagne, outre le Rhin, il y a la France, qui jadis fut appelée Gaule, en quoi est premièrement la Bourgogne, qui commence aux montagnes entre l’Allemagne et la Lombardie, au fleuve du Rhône. Puis commence la droite France à la cité de Lyon sur le Rhône, et dure jusqu’en Flandre, à la mer d’Angleterre, et en Picardie et Normandie ».

J’arrête là la citation. On juxtapose les noms, suivant des agencements linéaires. S’il y a eu des cartes de France comme il en fut quelques-unes d’Angleterre, elles ne pouvaient être que de cet ordre.

Ce n’est guère qu’au XIVe siècle avec l’Atlas catalan de 1375 et au XVe avec la mappemonde de Fra Mauro qu’apparaît une capacité et un souci de figuration vraiment géographique.

De cette vue géographique, il est un étonnant témoignage qui, lui, n’a rien de scolastique : c’est celui que donne l’Espagne chrétienne de la Reconquista, cette reconquête sur l’Islam qui reprend de la vigueur au début du XIIIe siècle et s’achève en janvier 1492 à Grenade. Reconquête, certes, mais reconquête de quoi ? Certes pas de l’empire romain et des terres romaines occupées par les Arabes, non plus que des terres qui furent chrétiennes et sont passées à l’Islam. Lorsque tombe Grenade, la Reconquête est terminée, et les Rois catholiques consacreront les sommes désormais disponibles à financer l’expédition de Colomb, non à partir à la reconquête du Maghreb de Septime Sévère ou de saint Augustin. La Reconquête, c’est bien celle de l’Europe, ou du moins de l’Europe occidentale. A Grenade, elle est achevée.

Les traits communs sont nombreux, mais s’ils sont communs à l’Europe ils ne passent pas alors pour tels. La place du combat pour la foi dans l’imaginaire - je pense aux chansons de geste - comme dans la réalité politique et spirituelle n’est pas le fruit d’une conscience européenne, mais d’une conscience chrétienne et latine. Le rôle politique et social du lien individuel de l’homme à l’homme, qui rompt avec le principe romain de l’égalité devant l’Etat est un trait commun et il permet l’organisation de réseaux de solidarité d’où la notion de frontière et de nationalité est absente, mais ce n’est encore là qu’un trait commun, et il s’efface sensiblement dès lors qu’à partir du XIIIe siècle reparaissent les éléments d’une notion d’Etat qui va contribuer à la division. Le système vassalique et féodo-vassalique s’accommodait d’un espace non défini, celui de relations contractuelles qui se jouaient des espaces et des frontières. On était le vassal de quelqu’un. Le système étatique qui commence de reparaître appelle la conscience d’un espace limité et défini.

Quant à l’héritage intellectuel qui va caractériser l’Europe moderne, il est paradoxalement plus méditerranéen qu’européen. Ni Platon ni Aristote, ni Boèce ni saint Augustin n’ont les apparences d’autorités européennes. Le filon littéraire développé autour du roi Arthur et de la Table ronde n’a rien de méditerranéen, mais ses racines insulaires sont pour le moins marginales en Europe et ni Tristan ni Lancelot ne contribuent à donner un visage au continent. Il faudra le XIXe siècle romantique et moyenâgeux pour que les mythes trouvés dans les sagas nordiques, dans les légendes celtiques et dans le vieux fonds du panthéon germanique prennent, notamment avec Wagner, leur place dans les références intellectuelles de l’Europe.

Il faut conclure. Les hommes du Moyen Age ont mis en place l’essentiel de ce qui va cimenter l’Europe. Ils n’en ont guère eu conscience. A plusieurs reprises, ils ont frôlé la construction d’une Europe. A l’analyse que nous faisons quelques siècles plus tard, ils l’ont frôlée au temps de Charlemagne, au temps de la réforme grégorienne et de la première croisade, au temps des premières universités, En réalité, ce qu’ils ont perçu, c’est l’Occident chrétien et romain, non parce qu’il était européen ou parce qu’il était occidental mais parce qu’il était pontifical et latin.

En définitive, n’y a-t-il pas des Européens avant qu’on pense une Europe ?

Le texte du débat ayant suivi la communication
Le texte du débat ayant suivi la communication

A propos de Jean Favier

- Grand-Officier de la Légion d’Honneur
- Grand-Officier de l’Ordre national du Mérite
- Commandeur de l’Ordre des Palmes académiques
- Commandeur de l’Ordre des Arts et Lettres (Paris, le 2 avril 1932)

Élu, le 26 avril 1985, membre ordinaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, au fauteuil de Raymond Lebègue, Jean Favier a été Président de cette Académie pour 1995.

Jean Favier
Jean Favier
Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Spécialisation
MÉDIÉVISTE : histoire de France, histoire administrative, financière et économique (en particulier de la papauté avignonnaise), histoire urbaine (Paris, notamment au bas Moyen Âge), histoire des grandes découvertes, histoire littéraire (Villon), histoire régionale (Normandie), diplomatique, archivistique.

Carrière
- 1952-1956. École des Chartes (diplômé archiviste paléographe).
- 1956-1958. Membre de l’École française de Rome.
- 1956-1961. Conservateur aux Archives nationales.
- 1961. Agrégé d’histoire.
- 1961-1962. Professeur au lycée d’Orléans.
- 1962-1964. Attaché de Recherches au C.N.R.S.
- 1964-1966. Maître de conférences à l’Université de Brest.
- 1965-1997. Directeur d’études d’histoire administrative et financière du Moyen Âge occidental à l’École pratique des Hautes Études, IVe section.
- 1966-1969. Professeur à l’Université de Rouen.
- 1967. Docteur ès lettres.
- 1969-1997. Professeur d’histoire économique médiévale à la Sorbonne.
- 1970-1975. Directeur de l’Institut d’histoire de la Sorbonne.
- 1975-1994. Directeur général des Archives de France.
- 1994-1997. Président de la Bibliothèque nationale de France.
- Depuis 1997. Président de la Commission française pour l’UNESCO.

- Directeur de la collection Histoire de France et de la Revue historique (1973-1997).
- Membre de la Société nationale des Antiquaires de France (Paris, président en 1993) et de la Society of Antiquaries of London.
- Membre du Comité des Travaux historiques et scientifiques, de la Commission du Vieux-Paris, de la Commission française pour l’UNESCO, du Conseil international des Archives (président en 1988-1992) et de son Comité exécutif, du comité exécutif de l’Institut Francesco Datini de Prato et du Conseil d’Administration de l’École Normale Supérieure (Paris, président en 1988-1997).
- Membre de la Mediaeval Academy of America (Cambridge, Massachusetts), de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique (Bruxelles) et de l’Institut Grand-Ducal (Luxembourg).
- Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, Commandeur de l’Ordre de la Couronne (Belgique) et Commandeur de l’Ordre de la Couronne de Chêne (Luxembourg).

Principales publications
- 1959, 19976. Les archives.
- 1963. Un conseiller de Philippe le Bel. Enguerran de Marigny.
- 1965. Cartulaire et actes d’Enguerran de Marigny.
- 1965. Urbain V, Lettres communes, II (ouvrage collectif).
- 1966. Les finances pontificales à l’époque du Grand Schisme d’Occident, 1378-1409 (thèse principale).
- 1967. La correspondance administrative des camériers de la papauté avignonnaise à l’époque du Grand Schisme d’Occident (thèse complémentaire).
- 1968. De Marco Polo à Christophe Colomb, 1250-1492.
- 1968. Inventaire général de la série AF, sous-série AF IV (Secrétairerie d’État impériale), I (ouvrage collectif).
- 1968. "L’histoire administrative et financière au Moyen Âge depuis dix ans" (in Bibliothèque de l’École des Chartes).
- 1970. Histoire de la Normandie (ouvrage collectif).
- 1970. Les contribuables parisiens à la fin de la guerre de Cent ans. Les rôles d’impôt de 1421, 1423 et 1438.
- 1971. Finances et fiscalité au bas Moyen Âge.
- 1972. Documents de l’Histoire de la Normandie (ouvrage collectif).
- 1974. Paris au XVe siècle, 1380-1500.
- 1975. Le commerce fluvial dans la région parisienne au XVe siècle. I, Le registre des compagnies françaises, 1449-1467.
- 1978, 1998. Philippe le Bel.
- 1980. La guerre de Cent Ans.
- 1982. François Villon.
- 1983. La France médiévale (ouvrage collectif).
- 1984. Le temps des principautés.
- 1988. De l’or et des épices. Naissance de l’homme d’affaires au Moyen Âge.
- 1988. L’Univers de Chartres.
- 1990. Quinze siècles d’histoire (en collaboration avec Lucie Favier).
- 1990. Les Grandes Découvertes, d’Alexandre à Magellan.
- 1993. Dictionnaire de la France médiévale.
- 1997. Paris, deux mille ans d’histoire.
- 1999. Charlemagne.
- 2001. Louis XI.
- 2004. Plantagenêts. Origines et destin d’un empire (XIe-XIVe s.).






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