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" La France et le marché : les sources philosophiques d’une incompatibilité d’humeur"

Retransmission de la séance de l’Académie des sciences morales et politiques - 17 juin 2013
Le 17 juin 2013, Jean-Pierre Dupuy, professeur émérite à l’École Polytechnique, professeur de philosophie, littérature et sciences sociales à l’Université Stanford, était l’invité de l’Académie pour faire une communication intitulée : " La France et le marché : les sources philosophiques d’une incompatibilité d’humeur". L’histoire et la pensée politique libérale vues par Jean-Pierre Dupuy, une intervention suivie des échanges entre l’orateur et les académiciens.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : ES702
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es702.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 23 juin 2013


Jean-Pierre Dupuy montre dans cette communication que la « fâcherie » de notre pays avec le marché prend sa source dans le débat intellectuel qui sépare l’apport scientifique et philosophique des Lumières françaises et des Lumières écossaises, plus spécialement la philosophie de Rousseau de celle d’Adam Smith.

Que faire ou que penser devant le point de vue souvent affirmé que « le marché s’autorégule », une idée souvent avancée aujourd’hui dans les débats, les ouvrages des économistes et dans la presse ? Cherchant à montrer le flou qui entoure l’idée que le marché a une dynamique propre et qu’il échappe au contrôle de la population, l’orateur a invité ses auditeurs à lire sur l’Internet les débats en cours autour de cette idée.

« Je vous invite maintenant à consulter cette immense encyclopédie des idées reçues que constitue la Toile en tapant les deux mots clés « marché » et « autorégulation ». Vous verrez apparaître des centaines de sites qui diront tous peu ou prou que l’autorégulation du marché est un mythe, une illusion définitivement mise à mal par les crises récentes du capitalisme financier. »

Jean-Pierre Dupuy pense que Friedrich Hayek (1899-1992) attaché à penser l’auto-extériorisation des ordres sociaux « spontanés », c’est-à-dire ne résultant d’aucun dessein humain, volontaire et conscient, a eu tort de de ne pas avoir reconnu à sa juste valeur, l’apport conceptuel considérable de la philosophie politique de Benjamin Constant, le critique le plus profond de Rousseau. Hayek désignait la capacité d’un système social à se projeter pour ainsi dire à l’extérieur de lui-même pour s’autoréguler par le terme de self-transcendence (autotranscendance).

Jean-Pierre Dupuy, Académie des sciences morales et politiques, 17 juin 2013
Jean-Pierre Dupuy, Académie des sciences morales et politiques, 17 juin 2013
© Canal Académie

Extrait :

« La conférence que j’ai l’honneur de prononcer devant vous a pour thème la très grande difficulté que le génie français a éprouvée à penser l’autotranscendance des ordres sociaux spontanés, celle du marché en particulier.

Si, dans une conférence appartenant à un cycle consacré à la France dans le monde, j’ai introduit d’entrée de jeu la figure de Friedrich Hayek, c’est qu’en une sorte d’hommage négatif, il a rendu l’influence de la pensée et de la science françaises dans le monde responsable de la domination générale du rationalisme constructiviste. Dans un livre de 1952 intitulé The Counter-Revolution of Science. Studies on the Abuse of Reason, Hayek mettait ainsi en cause, outre le cartésianisme et le rousseauisme de la Révolution française, le positivisme d’Auguste Comte et le Saint-Simonisme de l’École Polytechnique. La physique et l’ingénierie sociales érigées au rang de religion ne pouvaient mener selon lui qu’à ce qu’il nommera, dans son dernier livre, la « présomption fatale » du socialisme.

Je pourrais longuement commenter de l’intérieur la critique que fait Hayek de l’esprit polytechnicien car c’est cet esprit qui m’a formé. C’est de son étau qu’en vérité j’ai passé une bonne partie de ma vie à tenter de me déprendre, sans jamais y réussir ni vraiment regretter mon échec. Il m’a semblé plus approprié de m’en tenir à l’analyse philosophique distanciée.

Pour terminer cette introduction je voudrais rappeler brièvement comment Hayek représente l’Entäusserung du marché, retournant comme un gant la thèse marxiste de l’aliénation. Cette aliénation positive, il la nomme « les forces aveugles du processus social », tout en affirmant que s’y abandonner est la condition de la liberté, de l’efficacité, de la justice et de la paix sociale. »

[...]

« Existe-t-il une fatalité à ce que l’esprit français boude le libéralisme politique ? Je voudrais montrer qu’une certaine incompatibilité d’humeur ne fait qu’un avec l’incapacité à penser l’autotranscendance du social.

Je partirai de la confusion pendant trop longtemps entretenue entre les libéraux français du dix-neuvième siècle et les critiques réactionnaires de la Révolution française. C’est là non seulement une erreur historique fâcheuse, mais c’est aussi une faute théorique grave, qui interdit de voir l’originalité profonde de la critique libérale. »

[...]

Qu’est-ce que, pour leur part, les conservateurs reprochent aux révolutionnaires ? L’apport de Benjamin Constant (1767-1830) le plus grand critique de constructivisme de Rousseau, selon Jean-Pierre Dupuy, a trop longtemps été négligé.
Pour l’orateur, qui veut montrer qu’une certaine incompatibilité d’humeur ne fait qu’un avec l’incapacité à penser l’autotranscendance du social, l’apport d’Adam Smith qui a pensé l’existence d’« ordres sociaux spontanés », c’est-à-dire qui ne résultent pas d’un dessein individuel, est essentiel, un point négligé par Hayek. Il met en lumière que Benjamin Constant en est l’héritier, comme il l’est de Adam Ferguson et Dugald Stewart de l’université d’Edimbourg. En cela, il est davantage l’héritier des Lumières écossaises que celui des Lumières françaises.

Où est la source de l’ordre social ?

Poursuivez et écoutez la totalité de cette communication de Jean-Pierre Dupuy (ci-dessus juste introduite) sur la philosophie politique libérale. Si la tradition philosophique française n’a pas su reconnaître le bien propre au marché et, au-delà, à l’économie et aux ordres sociaux spontanés. C’est qu’elle n’a pas su leur faire une place parmi le mobilier ontologique du monde, pour parler le jargon des philosophes. Elle n’a pas su les penser, explique Jean-Pierre Dupuy.

Pour en savoir plus

- Textes des communications du cycle de conférences de l’année 2013, "La France dans le monde" sur le site de l’Académie des sciences morales et politiques.

- Sur Jean-Pierre Dupuy

Ancien élève de l’École Polytechnique, Ingénieur Général des Mines. Professeur émérite de philosophie sociale et politique à l’École Polytechnique, Paris. Professeur de philosophie et littérature, et de sciences politiques, à l’université Stanford, Californie. Membre de l’Académie des Technologies et membre honoraire du Conseil Général des Mines, France. Membre de l’Académie catholique de France. Président du Comité d’Éthique et de Déontologie de l’Institut français de Radioprotection et de Sécurité Nucléaire. Directeur des recherches de la Fondation Imitatio (San Francisco).

Ouvrages récents : The Mechanization of the Mind (Princeton University Press, 2000) ; Pour un catastrophisme éclairé (Seuil, 2002) ; Avions-nous oublié le mal ? Penser la politique après le 11 septembre (Bayard, 2002) ; La Panique. Les empêcheurs de penser en rond, 2003) ; Petite métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005) ; Retour de Tchernobyl : Journal d’un homme en colère (Seuil, 2006) ; On the Origins of Cognitive Science (The MIT Press, 2009) ; Libéralisme et justice sociale, Hachette, coll. Pluriel, 2009 ; Dans l’œil du cyclone (Carnets Nord, 2009) ; La Marque du sacré (Flammarion, coll. Champs, 2010 ; prix Roger Caillois de l’essai) ; L’Avenir de l’économie (Flammarion, 2012) ; Penser l’arme nucléaire (PUF, à paraître).






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