Jean-Sébastien Bach et Louis Marchand, la joute esquivée de deux virtuoses

"Musique, que me veux-tu ?", la chronique musicale de Gilles Cantagrel, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Avec Gilles CANTAGREL
Correspondant

Au détour de quelques douces mélodies Gilles Cantagrel, correspondant de l’Académie des beaux-arts, rapporte l’histoire d’un duel au sommet qui a bien failli avoir lieu entre deux virtuoses du XVIIIe siècle : Louis Marchand et Jean-Sebastien Bach.

_ Quel sombre lyrisme, en cette musique ! Dans sa brièveté, que d’humeurs changeantes, imprévisibles et douloureuses… et cette grandeur altière et grave, ce sens du pathétique… J’y entends une sorte de petit autoportrait du musicien.
À l’exception des amateurs d’orgue, la musique et le nom même de Louis Marchand restent bien peu connus aujourd’hui. Et pourtant, il fut l’un des musiciens français les plus célèbres au début du XVIIIe siècle, avec Couperin et Rameau. Célèbre en effet, comme organiste, et aussi comme claveciniste, comme compositeur… mais qui s’est acquis aussi une sombre renommée par les dérèglements de sa vie privée, et plus encore par sa rencontre avec Jean-Sébastien Bach.
Comme Rameau, Marchand est issu d’une famille d’organistes bourguignons. Son père, Jean, est organiste et occupe des postes divers en plusieurs villes. Selon le Parnasse françois, on le dit même « un organiste médiocre ». Louis Marchand naît à Lyon le 2 février 1669, trois mois après François Couperin et trois ans avant Grigny – c’est la constellation trinitaire de l’orgue classique français qui apparaît au firmament.
L’enfant est précocement doué, il travaille avec son père, et dès l’âge de quatorze ans tient l’orgue à Nevers, où ce dernier a été nommé. Mais l’ambitieux jeune homme est attiré par la capitale, où il arrive en 1689. Il a vingt ans. Et c’est alors que tout se gâte, et que Marchand commence à défrayer la chronique. Ce que l’on sait de lui tient surtout, beaucoup plus qu’à son activité de musicien, au parfum de scandale qui le suit et aux procès qui le condamnent.
Les choses commençaient bien, cependant. Le jeune homme est très doué, entreprenant, et mène sa carrière au pas de charge. Déjà célèbre, il commence alors à publier et se fait admirer comme virtuose. On le voit titulaire de plusieurs tribunes réputées, au collège des Jésuites de la rue Saint-Jacques en 1691, et en 1699 le Mercure de France le mentionne à Saint-Benoît et au couvent des Cordeliers. Ses concerts attirent le plus vaste auditoire. On va même jusqu’à le comparer à Orphée en personne. En 1703, le voici à Saint-Honoré. Et trois ans plus tard, c’est la consécration, sa nomination comme organiste du roi à la Chapelle Royale de Versailles, en remplacement de Nivers.

Louis Marchand

Mais sept ans plus tard, en 1713, voici que Marchand abandonne d’un coup tous ses postes et quitte la France. Que s’est-il donc passé ?
Dès son arrivée à Paris, le jeune musicien avait épousé une Marie Angélique Denis, fille d’un facteur de clavecins, Louis Denis, lui-même dernier représentant d’une illustre dynastie de facteurs d’orgues et de clavecins parisiens actifs depuis la fin du XVIe siècle. Or d’après divers témoignages, les relations entre les époux se seraient rapidement dégradées. Marchand trompe sa femme et la bat. À tel point que Marie Angélique obtient la garde de leurs trois enfants dans la séparation de corps et de biens d’avec son mari. Elle devra ensuite le poursuivre sans relâche et avec une extrême opiniâtreté pour se faire verser la pension qui lui a été octroyée. À la lecture des documents du temps, on peut néanmoins se demander si les torts n’étaient pas partagés. Car le dévot souverain n’aurait pas nommé à sa chapelle un homme aussi notoirement dissolu que certains veulent bien le dire. Quant à la mal nommée Angélique, elle avait des antécédents familiaux pesants : son propre père avait vécu criblé de dettes, sans jamais reculer devant les intrigues familiales. Mais de son côté, Marchand n’hésite pas à porter de faux témoignages sur la moralité de sa femme pour la faire condamner. Sans succès, heureusement. On le dit alors orgueilleux et fantasque. Déjà, à 22 ans, il avait calomnié publiquement l’organiste Pierre Dandrieu, pour lui ravir son poste. Une autre fois, il s’attribue la paternité d’une pièce célèbre de Couperin, les Bergeries

Et voici que, dans des circonstances qui n’ont toujours pas été élucidées, Marchand quitte la France. Peut-être est-ce le vieux Louis XIV lui-même qui l’a exilé, lui qui ne badinait pas avec ces choses, et qui avait déjà chassé du royaume le compositeur Henry Desmarets pour des questions d’incivilité...
À 44 ans, Marchand n’est plus un jeune homme. Mais il tente l’aventure, en entreprenant un grand voyage en Europe. Il traverse les contrées germaniques, se produit dans les cours, et joue devant l’empereur à Vienne. Puis ses pas le mènent à Dresde où il arrive en 1717. Là, il éblouit la cour. Auguste le Fort, électeur de Saxe et roi de Pologne, tombe éperdu d’admiration devant tant de talent. Et on le comprend ! Il veut retenir Marchand à sa cour, et lui fait un pont d’or : un poste permanent, et un revenu annuel de mille thalers. C’est une aubaine pour le Français en rupture de ban avec sa patrie.

Mais cela au grand dam des musiciens établis à la cour qui connaissent de réputation l’ambition du Français. Ceux-ci ne vont pas l’entendre de cette oreille. Ils voient en Marchand un futur rival, d’autant plus que la réputation de ce personnage difficile et ambitieux l’a précédé. En toute logique, les musiciens de la cour de Dresde vont donc tenter de provoquer Marchand, en lui suscitant un concurrent.
Et voici comment on peut reconstituer l’affaire, à la lumière des nombreux récits qui en ont été faits. En cet automne de 1717 où Marchand vient de s’installer à Dresde, le maître de concerts de la cour et violoniste Jean-Baptiste Volumier imagine de provoquer Marchand dans une joute – joute musicale, s’entend, comme on les aimait alors. Ce Volumier, musicien de grand talent, est en réalité lui-même un étranger, un Flamand nommé Woulmyer, né en Espagne et formé en France. D’où la traduction de son nom en français – ce qui était à cette époque un excellent atout pour réussir en Allemagne.

Jean-Sebastien Bach (1715)

Et Volumier a pour ami Jean-Sébastien Bach, dont il admire le prodigieux talent d’exécutant. Seul dans toute l’Allemagne, pense-t-il, Bach peut à coup sûr en remontrer à Marchand. Toujours très curieux de rencontrer ses collègues célèbres, il accepte aussitôt et invite Marchand à le rencontrer à Dresde. Or Bach connaît la musique de Marchand. Il l’estime, comme il apprécie celles de Couperin, de Lully, de Grigny, de d’Anglebert. Le voici donc en route pour Dresde, où très certainement il rencontre Marchand, bavarde avec lui. Ils échangent leurs propos sur l’art musical, sur les instruments, ils jouent tous deux l’un devant l’autre, se succédant aux claviers des clavecins. Et peut-être aussi à l’orgue.

Plus tard, le fils cadet de Bach, Carl Philipp Emanuel, racontera ainsi l’histoire. « Volumier reçut mon père avec joie et lui donna l’occasion d’entendre d’abord son adversaire à l’insu de tous. Bach envoya ensuite une lettre très polie dans laquelle il l’invitait à ce concours ; il s’y déclarait prêt à jouer sans préparation toutes les œuvres de musique que Marchand jouerait devant lui, et disait espérer que Marchand, en retour, lui répondrait avec le même bon vouloir. Assurément, une grande audace ! Marchand s’y déclara tout disposé. Le temps et le lieu furent décidés, non sans qu’on en fît part au roi. À l’heure dite, Bach se trouva sur le lieu du combat dans la maison d’un ministre très distingué, le comte von Flemming, où se trouvait réunie une nombreuse société de gens de qualité. Marchand se fit longtemps attendre. Le maître de maison envoya enfin quelqu’un chez Marchand pour lui faire souvenir, au cas où il aurait oublié, qu’il était temps de se montrer un homme. On apprit cependant avec le plus grand étonnement que Monsieur Marchand avait quitté Dresde le jour même, très tôt le matin et par poste. Bach, resté ainsi maître du terrain, eut donc l’occasion de manifester la puissance dont il était armé contre son adversaire. »

Peu après cet épisode peu glorieux, Marchand reviendra à Paris. Louis XIV est mort, et connaissant son style de vie, on n’imagine guère le Régent chercher querelle au musicien sur son passé. Mais Marchand musicien va vouloir tirer un trait sur son passé. Il est devenu une sorte de pénitent, menant désormais une vie apparemment « rangée », consacrée à son service à l’église des Cordeliers qui le rétribuent en nature. Il en reçoit le gîte et le couvert. Il se consacre à l’enseignement – et c’est alors le maître le mieux payé de France, ce que justifie sans doute son talent. Parmi ses élèves, les meilleurs organistes de la jeune génération, Daquin, Du Mage, Guilain et peut-être même Rameau en personne. Il continue à donner de temps à autre des récitals, où son talent brille toujours du plus vif éclat. Mais il ralentit son activité, de plus en plus détaché des vanités du monde. Il s’éteindra à Paris en 1732, âgé de 63 ans.



À propos de Gilles Cantagrel :



Gilles Cantagrel est un musicologue, écrivain, conférencier et pédagogue français né le 20 novembre 1937 à Paris. Il étudie la physique, l’histoire de l’art et la musique à l’École normale et au Conservatoire de Paris. Il pratique aussi l’orgue et la direction chorale. Il s’oriente vers le journalisme et la communication et écrit dans des revues comme Harmonie et Diapason. Il devient producteur d’émissions radiophoniques en France et à l’étranger et dirige les programmes de France Musique entre 1984 et 1987. Conseiller artistique auprès du directeur de France Musique, il fut vice-président de la commission musicale de l’Union européenne de radio-télévision. Il est l’auteur d’une série de films sur l’histoire de l’orgue en Europe. Enseignant, conférencier, animateur, il participe en 1985 à la création du salon de la musique classique Musicora.

Il a été président de l’Association des Grandes Orgues de Chartres de 2003 à 2008 et administrateur d’institutions comme le Centre de musique baroque de Versailles, et membre du conseil de surveillance de la Fondation Bach de Leipzig. En 2001, il est nommé membre du Haut comité des célébrations nationales par le ministre de la Culture. Il a été maître de conférences à la Sorbonne, intervient au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et dans différents conservatoires et universités en France et au Québec. Il donne des conférences en Europe en Amérique du Nord et participe à des jurys de concours internationaux. Depuis quelques années il participe au Festival Bach en Combrailles. Il est un expert reconnu du Kantor de Leipzig.

Gilles Cantagrel est correspondant de l’Académie des beaux-arts depuis le 29 novembre 2006.


En savoir plus :

- Au cours de l'émission vous pouvez écoutez les extraits suivants :

1. MARCHAND
Prélude du Second Livre de Pièces de clavecin :
Blandine Verlet, clavecin
ASTREE E 7736. Plage 10 - 01 : 25

2. MARCHAND
Plein-jeu (de 1740)
Jean-Baptiste Robin, orgue
TRITON TRI 330008. Plage 1 - 02 : 45

3. COUPERIN
Les Bergeries
Olivier Baumont, clavecin
ERATO 4509-96364-2. CD 1. Plage 16 - 03 : 57

4. MARCHAND
Plein-jeu
Gustav Leonhardt, orgue
ALPHA 017. Plage 11 - 1 : 03

5. MARCHAND
Allemande du Premier Livre
Blandine Verlet, clavecin
ASTREE E 7736. Plage 2 - 02 : 55

6. BACH
Sarabande de la Suite en la mineur
Olivier Baumont
ERATO 8573-80224-2. Plage 4 - 02 : 25

7. MARCHAND
Fond d’orgue
Jean-Baptiste Robin, orgue
TRITON TRI 330008. Plage 11 - 02 : 25

- Retrouvez toutes les chroniques de Gilles Cantagrel sur Canal Académie

Cela peut vous intéresser